NIETZSCHEAjouté le 24/6/2008 Friedrich NietzscheUn article de Wikipédia, l'encyclopédie libre. (Redirigé depuis Nietzsche) Aller à : Navigation, Rechercher Friedrich Wilhelm Nietzsche est un philosophe et un philologue prussien né le 15 octobre 1844 à Röcken, Prusse, près de Lützen, et mort le 25 août 1900 à Weimar (Allemagne). L'uvre de Nietzsche se rattache principalement à la métaphysique. Ses écrits incluent des critiques de la religion, de la moralité, de la culture contemporaine, de l'art et de la philosophie. Son style distinctif trouve ses fondements dans l'aphorisme et la poésie. L'influence de Nietzsche est substantielle dans la philosophie et au-delà, notamment dans l'existentialisme et le post-modernisme. A l'âge de vingt-quatre ans, Nietzsche devient professeur de philologie à l'Université de Bâle, mais il démissionne en 1878 en raison de problèmes de santé, qui l'affecteront toute sa vie durant (céphalées en particulier). Il passe les dix dernières années de sa vie en compagnie de sa mère et de sa sur. L'année précédant sa mort, il montre des symptômes de maladie mentale. L'interprétation de son uvre sera ultérieurement défigurée par l'image de la folie ou par la propagande nazie. Peu reconnu de son vivant, il est aujourd'hui considéré comme l'un des penseurs ayant eu l'influence la plus profonde sur la pensée du XXe siècle.
Biographie [modifier]
Nietzsche naît le 15 octobre 1844, dans le village de Röcken. Son père, Karl-Ludwig Nietzsche, et sa mère, Franziska Oehler, sont tout deux issus d'anciennes familles luthériennes. Karl-Ludwig, qui fut précepteur royal, vient de s'installer à Röcken, avec sa jeune femme, pour prendre ses fonctions de pasteur protestant. En 1846, naît Elisabeth, puis Ludwig Joseph (27 février 1848). En 1849, Nietzsche perd son père âgé de 36 ans, qui souffrit longuement et douloureusement d'une tumeur au cerveau, puis son frère, l'année suivante (4 janvier 1850), ce qui l'affecta profondément malgré son jeune âge. Le jeune Nietzsche grandit alors dans un milieu exclusivement féminin, entouré de sa mère, de sa sur, de sa grand-mère et de ses tantes. Sa mère le destinait au pastorat (suivant la tradition familiale : son grand-père et son père étaient pasteurs), et Nietzsche commence des études de théologie. Mais il avait perdu la foi depuis plusieurs années, et s'intéressait à la science, en particulier à l'évolutionnisme darwinien tout récent. Il choisit alors de poursuivre des études classiques de philologie à Pforta, puis monte à Bonn et à Leipzig : « Un autre signe distinctif des théologiens est leur incapacité philologique. J'entends ici par philologie (
) l'art de bien lire, de savoir distinguer les faits, sans les fausser par des interprétations, sans perdre, dans le désir de comprendre, la précaution, la patience et la finesse[1]. » Pendant ses études à l'université de Leipzig, la lecture de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818) va constituer les prémices de sa vocation philosophique. Toutefois, l'importance de cette lecture, qui sera au fondement de sa relation avec Wagner, est contestée, car Nietzsche, à cette même époque, s'intéresse à des penseurs rationalistes, en particulier Démocrite[2]. En outre, il lit bien d'autres penseurs et scientifiques : Lange, von Hartmann, Emerson notamment. C'est à cette époque qu'il rencontre brièvement Wagner, en 1868, à Leipzig. Élève brillant, doué d'une solide éducation classique, Nietzsche est nommé à 24 ans professeur de philologie à l'université de Bâle, puis professeur honoraire l'année suivante[3]. Il développe pendant dix ans son acuité philosophique au contact de la pensée de l'antiquité grecque dans laquelle il voit dès cette époque la possibilité d'une renaissance de la culture allemande[4], avec une prédilection pour les Présocratiques, en particulier pour Héraclite et Empédocle, mais il s'intéresse également aux débats philosophiques et scientifiques de son temps. Pendant ses années d'enseignement, il se lie d'amitié avec Jacob Burckhardt et Richard Wagner (qu'il revoit à partir de 1869) dont il serait un parent éloigné.[5] En 1870, il s'engage comme infirmier volontaire dans la guerre franco-allemande, mais l'expérience est de courte durée, Nietzsche tombant malade. Bien qu'il soit à cette époque patriote, Nietzsche commence à formuler quelques doutes à propos des conséquences de la victoire prussienne. En 1872 paraît La Naissance de la tragédie, qui obtient un certain succès, mais fait l'objet d'une vive querelle avec le philologue Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff. Erwin Rohde, philologue et ami de Nietzsche, et Wagner qui considère ce texte comme l'expression de sa pensée, prennent sa défense. Nietzsche formera ensuite le projet d'écrire une dizaine d'essais, les Considérations Inactuelles, mais il n'en paraîtra finalement que quatre, et, mis à part Richard Wagner à Bayreuth, ces uvres eurent très peu de succès. Friedrich Nietzsche, vers 1875. Vers 1875, Nietzsche tombe gravement malade, et, à la suite de plusieurs malaises, ses proches le croient à l'agonie. Presque aveugle, subissant des crises de paralysie, de violentes nausées, l'état d'esprit de Nietzsche se dégrade au point d'effrayer ses amis par un cynisme et une noirceur qu'ils ne lui connaissaient pas. Nietzsche commence à se détacher de Wagner qui le déçoit de plus en plus, et il considère le milieu wagnérien comme un rassemblement d'imbéciles n'entendant rien à l'art wagnérien.[6] Alors que Nietzsche rédige Richard Wagner à Bayreuth, il écrit dans ses carnets une première critique de son ami. Non seulement il ne se sent plus lié avec ce dernier par la philosophie de Schopenhauer, mais Wagner s'est révélé un ami indiscret, ce qui conduira Nietzsche à ressentir certains propos de Wagner comme des offenses mortelles. Wagner soupçonna en effet Nietzsche de quelques penchants « contre-nature » censés expliquer son état maladif : « un effet de penchants contre nature préfigurant la pédérastie[7] ». Il abandonne alors ses idées sur l'Allemagne dans lesquelles il ne voit plus que grossièreté et illusions. Il discute longuement avec Paul Rée, avec qui il partage ses idées et son cynisme sur l'hypocrisie de la morale[8], et commence à écrire un livre, d'abord intitulé Le soc, puis Humain, trop humain. Quand Wagner reçoit ce dernier livre (envoi auquel il ne répondra pas), Cosima écrit dans son journal : « Je sais qu'ici le mal a vaincu. » L'antisémitisme de Cosima semble également avoir joué un rôle dans la rupture entre son mari et Nietzsche[9]. En 1878, Nietzsche obtient une pension car son état de santé l'oblige à quitter son poste de professeur. Commence alors une vie errante à la recherche d'un climat favorable aussi bien à sa santé qu'à sa pensée (Venise, Gênes, Turin, Nice - où il sera en même temps que Guyau sans le savoir vers 1888, Sils-Maria, etc.) : « Nous ne sommes pas de ceux qui n'arrivent à former des pensées qu'au milieu des livres notre habitude à nous est de penser en plein air, marchant, sautant, grimpant, dansant
». Louise von Salomé, Zurich, 1882 En 1882, alors qu'il a recouvré la santé et que son moral inquiète parfois ses amis par son exubérance, Nietzsche rencontre Lou Andreas-Salomé avec qui il projette de créer un « cercle des esprits libres », une « Trinité » (comprenant Rée) d'étude - au sens de la mythologie grecque. Nietzsche espérait à cette époque fonder une école pythagoricienne exclusivement consacrée à la culture et acceptant hommes et femmes. Lou l'a ébloui et subjugué par son intelligence (il disait reconnaître en elle sa « sur intellectuelle »). Lou qui, à vingt et un ans, avait abjuré tout sentiment amoureux, repousse par deux fois une demande en mariage de Nietzsche, après lui avoir fait peut-être espérer des sentiments réciproques (elle notera dans ses souvenirs qu'elle ne savait plus si elle avait embrassé Nietzsche). Ce refus le désespéra profondément, lui qui, malgré ses critiques contre les femmes, sentait le besoin d'une compagne qui le comprenne : depuis son plus jeune âge, Nietzsche avait vécu très souvent en compagnie de sa sur, Elisabeth, sur dévouée et fidèle jusqu'à la jalousie[10]. Avec la maladie, Nietzsche avait besoin de quelqu'un pour s'occuper de lui, et toutes les femmes de son entourage (sa mère et sa vieille amie Malwida von Meysenbug) le poussaient à se marier. La même année, il commence à écrire Ainsi parlait Zarathoustra lors d'un séjour à Nice. Nietzsche ne cesse d'écrire avec un rythme accru. Cette période prend brutalement fin le 3 janvier 1889 avec une « crise de folie » qui, perdurant jusqu'à sa mort, le place sous la tutelle de sa mère et de sa sur. Au début de cette folie, Nietzsche semble s'identifier aux figures mythiques et mystiques de Dionysos et du Christ, symboles pour lui de la souffrance et de ses deux interprétations les plus opposées. Selon le témoignage de son ami Franz Overbeck venu le chercher à Turin, Nietzsche est alors encore capable d'improviser au piano de bouleversantes mélodies ; pendant quelque temps, il sera encore capable de tenir des conversations, mais celles-ci sont stéréotypées, concernant les souvenirs d'avant la crise. Il reçoit plusieurs visiteurs, et certains, comme Rudolf Steiner, tentent de le récupérer pour leur propre cause[11]. Puis, au bout de quelque temps, il sombre dans un silence presque complet jusqu'à sa mort. Quand Overbeck le revoit pour la dernière fois, en 1892, Nietzsche lui apparaît dans un état végétatif. Mensch, gib acht ! On s'est beaucoup interrogé sur les causes de sa maladie et l'image même d'un penseur devenu fou a conduit à diverses appropriations, du vivant même de Nietzsche[12]. Certaines théories à ce sujet ont eu pour but de réduire la pensée de Nietzsche à sa folie. Une explication qui fut couramment acceptée, est relative à la syphilis que Nietzsche avait contractée, comme nombre d'artistes et écrivains célèbres de son temps, et qui dans sa phase tertiaire, dite de « neurosyphilis » peut mimer toutes sortes de pathologies psychiatriques. Nietzsche, au début de sa folie (« folie » qui ne l'empêchait pas dans les premiers temps de discuter presque normalement), déclara avoir été infecté en 1866. Nietzsche devenu aliéné, c'est sa sur, Elisabeth, qui s'occupa de gérer la publication des uvres et des carnets de son frère. Elle fonda dans ce but le Nietzsche-Archiv. Sur dévouée que Nietzsche aimait profondément jusqu'à ce qu'elle se marie avec un antisémite virulent, Bernhard Förster[13], elle fut une fervente admiratrice de Guillaume II et adhéra ensuite au parti nazi, rencontrant Hitler (qu'elle soutint comme elle soutint également Mussolini). Elle fit publier les dernières uvres de Nietzsche, mais utilisera et manipulera certains extraits des textes de son frère afin de soutenir une cause nationaliste et antisémite. Elle composa La Volonté de puissance, un livre dont Nietzsche élabora plusieurs plans sans l'achever, préférant en faire plusieurs livres. Elle écrivit également plusieurs livres sur son frère dont le caractère hagiographique a été remis en cause. La critique historique a établi qu'Elisabeth procéda à des falsifications des uvres de jeunesse, des lettres et des fragments posthumes de son frère. Caractères généraux de l'uvre et de la pensée de Nietzsche [modifier]
De La Naissance de la Tragédie à ses dernières uvres, Nietzsche s'est attaché à comprendre les conditions et les moyens de l'ennoblissement et de l'élévation de l'homme.[14] Aussi nombre de commentateurs ont-ils souligné que le thème fondamental et constant de la pensée de Nietzsche, à travers les nombreuses variations de ses écrits, est le problème de la culture ou « élevage », problème qui comprend la question de la hiérarchie et de la détermination des valeurs propres à favoriser cette élévation.[15] Ce projet embrasse une partie critique omniprésente dans son uvre, la destruction des valeurs de l'idéalisme platonicien et chrétien qui ont gouverné jusqu'ici l'Occident et qui, selon Nietzsche, menacent de conduire l'humanité à son auto-suppression. Au cours de sa vie, Nietzsche a exprimé cette volonté d'une élévation de l'homme soit par une métaphysique d'artiste, soit par une étude historique des sentiments et des représentations moraux humains, soit enfin par une affirmation de l'existence tragique, au travers des notions de « Volonté de puissance », « d'Éternel Retour » et de « Surhomme ». Ces thèmes, sans s'exclure, se succèdent, parfois en s'approfondissant et s'entremêlant les uns aux autres, comme lorsque la philosophie de l'affirmation se présente sous la forme d'une exaltation de la puissance créatrice humaine. On a parfois divisé l'uvre de Nietzsche en trois périodes, en mettant en avant la prééminence de l'un ou l'autre de ces thèmes.[16] On distingue ainsi une période comprenant La Naissance de la Tragédie et les Considérations Inactuelles, période pendant laquelle Nietzsche s'engage, sous l'influence de Schopenhauer et de Wagner, en faveur d'une renaissance culturelle de la civilisation allemande. La deuxième période est la période positiviste (de Humain, trop humain au Gai Savoir) ; Nietzsche rompt avec le wagnérisme, et développe une pensée historique et psychologique influencée par les moralistes français. La troisième période va de Ainsi parlait Zarathoustra à ses derniers textes ; c'est la période de maturité teintée d'un mysticisme symbolisé par l'Éternel Retour. Cette périodisation a été contestée à plusieurs reprises[17], ce qui souligne une difficulté pour l'interprétation des textes de Nietzsche : que cette périodisation soit ou non exacte, le devenir de la pensée de Nietzsche demeure un fait difficile à appréhender et à restituer pour tous les commentateurs, difficulté qui fut accrue par les premières éditions des fragments posthumes.[18] Ces difficultés sont encore accentuées par la forme stylistique choisie par Nietzsche à partir de Humain, trop humain. Il décide en effet d'exposer sa pensée sous la forme d'aphorismes qui se suivent plus ou moins thématiquement, ou qu'il regroupe par chapitre. Nietzsche a donné plusieurs explications à ce choix. Ces explications touchent autant le travail de l'exposition de la pensée que celui de la réception de cette pensée par un lecteur. Dans le premier cas, il s'agit d'éviter d'écrire des traités systématiques, alors que toute pensée est, pour Nietzsche, toujours en devenir. La forme rigide du traité détruit la vie de la pensée, tandis que l'aphorisme conserve quelque chose de la spontanéité philosophique. Dans le second cas, il s'agit d'interdire l'accès aux textes à un lecteur pressé qui ne voudrait pas se donner la peine de repenser ce qu'il lit. Nietzsche décrit ainsi ses textes comme un labyrinthe dont on doit trouver l'accès qui mènera à travers tous les aphorismes. On peut toutefois remarquer que Nietzsche a au contraire écrit ses dernières uvres avec le souci d'être compris.[19] Suite à ces difficultés de lecture des uvres de Nietzsche, plusieurs méthodes d'exposition de sa pensée sont utilisées. Certains, comme Eugen Fink, retracent le développement intellectuel de Nietzsche, en soulignant la relative autonomie de chaque période ; d'autres, comme Heidegger, privilégient l'étude des notions de la dernière période de Nietzsche, notions considérées comme l'expression de la maturité de son activité philosophique. L'étude du devenir de la pensée de Nietzsche étant loin d'être achevée, cet article exposera les thèmes qui ont été constamment considérés comme les plus importants dans l'ensemble de l'histoire de la réception de ses uvres, tout en évoquant la genèse de certains d'entre eux.[20] Volonté de puissance, perspectivisme et interprétation de la réalité [modifier]
Le concept de Volonté de puissance est, pour de nombreux commentateurs (Heidegger, [21] M. Haar[22] par exemple), l'un des concepts centraux de la pensée de Nietzsche, dans la mesure où il est pour lui un instrument de description du monde. C'est pourquoi il est souvent utilisé pour exposer l'ensemble de sa philosophie. Volonté vers la puissance [modifier] On peut traduire Wille zur Macht par "volonté vers la puissance" car le datif, en allemand, rend compte de cette idée de tension. En effet, il ne s'agit pas d'une volonté de puissance en tant que telle car on ne veut pas la puissance au sens traditionnel de la volonté, mais en revanche il existe quelque chose dans la volonté qui affirme sa puissance. Le concept de volonté de puissance est construit de cette manière contre toute la tradition philosophique depuis Platon, qui préconise deux manières de saisir l'essence du vivant : le Conatus, chez Spinoza (le fait de "persévérer dans l'être") et le vouloir-vivre chez Schopenhauer (Nietzsche fut conquis par la philosophie de Schopenhauer avant de la critiquer). Mais chez Nietzsche, vivre n'est en aucune façon une conservation, au contraire, pour lui, se conserver c'est s'affaiblir dans le nihilisme, seul le dépassement de soi (Selbst-Überwindung) de la puissance par la volonté et de la volonté par la puissance est essentiel à la vie et donne son sens à la volonté de puissance. En tant que description du monde, « L'essence la plus intime de l'être est la volonté de puissance. »[24] Tout étant est pour Nietzsche Volonté de puissance, et il n'y a d'être qu'en tant que Volonté de puissance. En ce sens, ce fragment résume la philosophie de Nietzsche ; mais c'est aussi, selon Nietzsche, le point de départ de son projet de réévaluer les valeurs traditionnelles de la métaphysique à partir d'une nouvelle perspective prise sur les valeurs humaines produites jusqu'ici, ce qui doit, d'une part, entraîner l'abolition des valeurs idéalistes platonico-chrétiennes, et, d'autre part, entraîner un mouvement antagoniste au développement de l'histoire sous l'influence de Platon, mouvement qui conduirait alors à une réévaluation de la vie.[25] Le but de Nietzsche est de saper par ce concept Tags : LE BOUDDHISME ET LHOMMEAjouté le 8/6/2008 1- FRIEDRICH NIETZSCHE, LE BOUDDHISME ET L’HOMMESUPERIEUR.Par SangharakshitaCe que je propose de faire est de dire, pour commencer, quelques mots à propos de la vie et du travail de Friedrich Nietzsche (1844-1900) et ensuite de poursuivre avec l'une des conceptions centrales de sa pensée, c'est-à-dire la conception de l'homme supérieur. Apres cela nous comparerons la pensée de Nietzsche, particulièrement celle de l'homme supérieur, avec ce sujet entier de l'évolution supérieure de l'homme, ainsi qu'avec le bouddhisme comme l'incarnation, l'exemplification de cette évolution supérieure. Je dois dire pour commencer, et ici nous avons peut-être juste un autre petit fragment d'autobiographie, je dois dire que je suis personnellement très content de pouvoir faire cette comparaison du bouddhisme avec la pensée de Nietzsche à travers la conception de l'homme supérieur. Je suis devenu familier avec Nietzsche, avec ses écrits, quand j'avais environ dix-huit ans et demi, et à ce moment-là il se trouvait que j'étais dans l'armée. Je me rappelle très bien qu'un jour j'avais un jour de congé, et je me rappelle profiter de ce jour de congé pour aller à Box Hill dans le Surrey, un bel endroit célèbre comme beaucoup d'entre vous le savent. C'était un merveilleux jour d'été et j'ai gravi le sommet de Box Hill, et je me suis allonge là dans la lumière brillante du soleil, sur l'herbe, et j'ai lu Ainsi parlait Zarathoustra. Je peux me rappeler encore maintenant l'immense impression que fit sur moi cet ouvrage, généralement considéré comme l'ouvrage le plus célèbre et le plus populaire de Nietzsche. Comme je lisais ces mots, ces phrases, ce ne sont pas seulement de profondes pensées, mais également une très belle poésie, et comme j'enlevais les yeux vers le ciel bleu il semblait presque que les mots de Zarathoustra, les mots de Nietzsche, étaient écrits en travers du ciel bleu en lettres écarlates. Donc j'ai entretenu si vous voulez une sorte de faiblesse pour Nietzsche depuis lors, et je suis retourné vers lui, l'ai lu, de temps à autre. Nietzsche est né en Allemagne en 1844. Son père était un pasteur luthérien. C'est en fait Nietzsche qui a dit que le pasteur luthérien était le père de la philosophie allemande ; mais ceci est une autre histoire. Son père meurt en 1849, quand Nietzsche a seulement 4 ou 5 ans, et Nietzsche passe toute son enfance entouré par sa mère, sa soeur, sa grand mère, et deux tantes vieilles filles. Et il fut envoyé quand il fut un peu plus âgé, à l'école communale, et de là il poursuivit ses études aux universités de Bonn et de Leipzig où il étudia la philologie classique, ceci était son sujet. Mais pour une raison ou une autre il n'obtint pas le doctorat, mais malgré cela il fut appelé, à l'âge de 24 ans, à l'université de Bâle pour occuper la chaire de philologie. Ceci grâce à la forte recommandation du grand érudit et philologue, Ritschl, qui a été très impressionné par le travail de Nietzsche en tant qu'étudiant. Donc voilà Nietzsche à l'université de Bâle enseignant la philologie classique. Mais il ne laissa pas tomber ses études, il étudiait la philosophie, en particulier Schopenhauer, et il se prit d'intérêt pour la musique, particulièrement pour la musique de Wagner. Et en 1872, alors qu'il était toujours un très jeune homme, il publia son premier livre qui portait le titre de La naissance d'une tragédie. C'était un ouvrage court mais brillant, d'un intérêt assez exceptionnel. Durant les quelques années suivantes il publia un nombre important d'autres travaux. Mais en 1879, alors qu'il n'a que 35 ans, il démissionne de son engagement universitaire, termine sa carrière d'académique, et après cela il passa la plus grande partie de sa vie active, c'est à dire de sa vie d'écriture, en Suisse et en Italie. Lorsque l'on lit la vie de Nietzsche, malgré son immense accomplissement dans le domaine de la philosophie, dans le domaine de la pensée, des accomplissements assez remarquables, assez exceptionnels, on ne peut pas s'empêcher de se sentir un peu triste parce que toute la vie de Nietzsche à partir du moment où il quitte l'université a été une vie de solitude intense et grandissante. Il est entièrement seul. Il n'y avait apparemment personne, ou presque personne, qui le comprenait, et avec qui il aurait pu être vraiment ami, à part deux ou trois cas, à travers le moyen de la correspondance. Et il a souffert également d'une douleur toujours grandissante. Il n'était pas en bonne santé et l'un des érudits qui a écrit sur lui a laissé un très émouvant, un très touchant, portrait de Nietzsche et la façon dont il vivait, cette vie si solitaire, si recluse, si isolée, accompagnée de souffrance physique et mentale. Mais malgré tout cela, Nietzsche continua d'écrire et entre 1883 et 1885 il écrira Ainsi parlait Zarathoustra, qui comme je l'ai déjà dit, était et est son ouvrage le plus célèbre et le plus populaire. Et il continua d'écrire jusqu'en 1888, mais il continua d'écrire dans une isolation croissante et dans une souffrance physique croissante, parfois une souffrance presque insupportable. Pas seulement cela, mais son travail n'obtint pratiquement aucune reconnaissance. Quand il publia par exemple la quatrième partie de Zarathoustra, je crois que seulement quelques douzaines de copies furent vendues. Personne ne semblait remarquer ses écrits, ses idées, etc. donc il n'avait pas de reconnaissance, ou au mieux un aperçu de reconnaissance très minuscule, très faible, certainement rien de correspondant avec l'importance de son travail. Et puis en 1889 Nietzsche devint fou, et mourut, toujours fou, en 1900 à l'âge de 55 ans. Donc ainsi fut la vie, ainsi fut l'oeuvre de Nietzsche. 2 -La philosophie de Friedrich Nietzsche.Je me suis déjà référé de temps à autre à la philosophie de Nietzsche, mais ceci est vraiment mal approprié. Le terme de philosophie ne s'applique pas vraiment à la pensée de Nietzsche. Nietzsche élabore un certain nombre d'idées, des idées brillantes et lumineuses, et ces idées, certainement les idées principales, se tiennent ensemble, vont ensemble. Mais dans le même temps, Nietzsche n'avait pas pour but d'élaborer une interprétation logique consistante de l'existence, de toute expérience. Il n'avait certainement pas pour but de construire un système, un système de philosophie. Cela est, bien sûr, ce que ses grands prédécesseurs ont fait ou essayé de faire. Cela est ce que Kant a essayé de faire, ce que Hegel a essayé de faire, ce que Fichte a essayé de faire, ce que Schelling a essayé de faire, ce que Schopenhauer a essayé de faire, avant Nietzsche. Mais Nietzsche n'a pas tenté de faire quoi que ce soit de la sorte. Il n'était pas un philosophe systématique. Il n'était pas un constructeur de système, il n'aspirait pas à ériger un gigantesque édifice de pensée au sein duquel tout pourrait s'accommoder. Ceci n'était pas son aspiration, ce n'était pas son ambition. En fait Nietzsche était opposé à ce genre d'approche, à ce genre de méthode. Et il alla même jusqu'à déclarer, dans l'un de ses travaux, que la volonté de systématiser est une volonté de manque d'intégrité. Ceci est en effet une de ses pensées iconoclastes. Et ce manque ou cette absence, ou cette indifférence, cette opposition à la systématisation, à la construction de systèmes, se reflète dans ses travaux, dans ses écrits, particulièrement dans les derniers. A l'exception de Ainsi parlait Zarathoustra, tous les derniers écrits de Nietzsche sont simplement des chaînes d'aphorismes, des dictons courts et perçants ; ou plutôt certains sont plus longs et certains plus courts. Et Nietzsche, disons-le, est le maître de l'aphorisme. Il semble que personne d'autre n'ait était capable de dire autant en si peu de mots, d'établir autant de lumière dans un si court espace, comme le fit Nietzsche. Il est absolument le maître de ce type particulier de composition, de ce type particulier d'approche littéraire. Nous pouvons même dire que dans ce domaine, le domaine de l'aphorisme, Nietzsche n'a absolument aucun rival, à l'exception peut-être de William Blake, qui ne nous en a pas laissé beaucoup, mais il nous en a laissé toute une série dans ce petit ouvrage Les proverbes de l'enfer, une section du Mariage du paradis et de l'enfer. Et les proverbes de l'enfer, on peut dire, se comparent à Nietzsche. Ils sont peut-être même plus condensés que ceux de Nietzsche lui-même, mais hélas il n'y a que cet unique ouvrage de Blake dans cette forme particulière. A mesure qu'il vieillissait, à la différence de Nietzsche, Blake tendait à devenir plus, peut être ne devrions-nous pas employer un mot si irrespectueux, plutôt plus prolixe. Il a écrit les proverbes de l'enfer quand il était comparativement un jeune homme. Mais Nietzsche, tandis qu'il vieillissait, qu'il écrivait plus, devint de plus en plus aphoristique, de plus en plus brillant aussi, de plus en plus caustique, de plus en plus comme l'éclair, et de plus en plus dévastateur et iconoclaste. Ainsi ses aphorismes sont très souvent comme des coups de tonnerre ou des bourrasques. Cette approche aphoristique n'est pas, de la part de Nietzsche, accidentelle. Ce manque de système, cette indifférence au système, n'est pas accidentel. Nous pouvons même dire que l'approche aphoristique est de l'essence même de la méthode de Nietzsche. Il est aphoristique non parce qu'il ne peut être systématique mais parce qu'il choisit d'être aphoristique, parce qu'il pense que ceci est la juste approche. Nous irons même jusqu'à dire qu'à cet égard Nietzsche est un peu Zen. Certains des aphorismes de Nietzsche ne sont pas différents, au moins en esprit si ce n'est dans le contenu, de certaines paroles, de certains dictons de maîtres zen de Chine ou du Japon. Nous pourrions dire que chaque aphorisme de Nietzsche pénètre profondément dans l'existence, dans la réalité, à partir d'un point de vue particulier, à partir d'une direction particulière, et chacun se tient de son propre mérite, sur ses propres pieds. La vérité d'un aphorisme n'est pas dépendante de la vérité d'un autre aphorisme. Ils ne sont pas logiquement connectés de cette façon. Vous pouvez vous rappeler que Coleridge, le grand poète, penseur, et critique, a dit du jeu de Kean le voir était comme lire Shakespeare par éclairs. Et nous pouvons dire à peu près la même chose de Nietzsche. Nous pouvons dire que lire Nietzsche est un peu comme essayer de faire un paysage, le paysage de l'existence elle-même, l'existence humaine elle même, à l'aide d'éclairs, et ces éclairs sont les aphorismes. Nous lisons un aphorisme et pour un instant, juste au moyen de ces quelques lignes, ces quelques douzaines de mots, c'est comme si tout s'illuminait brillamment, nous voyons tout clairement, à partir de ce point de vue, de cet angle particulier. Et puis après cela, l'obscurité absolue. Nous lisons un autre aphorisme et alors un autre éclair à partir d'un autre quartier, d'une autre direction, et encore une fois tout est clair, tout est allumé, tout est révélé, mais après cela, encore une fois, l'obscurité. Et tous ces éclairs, ces aphorismes nous montrent en quelque sorte différentes images. Nous savons en un sens que toutes ces images qui nous sont révélées par éclairs, par ces aphorismes, se réfèrent tous au même paysage, mais il est difficile, si ce n'est impossible de les assembler ensemble dans un tout cohérent, dans une image complète qui embrasse tout. C'est beaucoup comme cela avec Nietzsche. Ses écrits produisent des lectures très inspirantes, mais ils sont vraiment très difficiles à élargir systématiquement. Mais heureusement nous ne sommes pas appelés à faire cela ici. 3- L'homme supérieur, le surhomme ou übermensche.Ici nous sommes concernés par un éclair en quelque sorte, et c'est un des éclairs les plus brillants de Nietzsche. Ou peut-être devrions-nous dire nous sommes concernés par, tout au plus, deux ou trois éclairs. Nous allons être concernés par l'idée, l'idée de Nietzsche du de l'homme supérieur ainsi qu'avec l'idée du dépassement de soi, et avec la volonté de puissance. Le mot homme supérieur n'est pas une traduction littérale du terme original allemand de Nietzsche. Le terme original, le terme utilisé par Nietzsche, le terme allemand est übermensche, qui signifie littéralement non pas homme supérieur mais surhomme ; ou peut-être même nous pourrions le traduire, pour ne pas dire le paraphraser, par sur et au dessus de l'homme. En d'autres mots, le übermensche, le surhomme est l'homme qui se tient sur et au-dessus de l'homme tel qu'il existe à présent. Le surhomme est-ce que, ou ce qui, transcende l'homme. En fait, nous pourrions même parler du surhomme comme homme transcendant. En d'autres mots, le surhomme, ce que nous avons mal nommé de l'homme supérieur, l'homme supérieur ou le surhomme nietzschéen, n'est pas l'homme d'aujourd'hui, n'est pas l'humanité d'aujourd'hui à un degré superlatif. Le surhomme représente, plutôt, un type complètement différent d'homme. Donc on peut voir d'un coup qu'il y a là des affinités avec ce que nous avons appelé, au cours de ces conférences, l'homme nouveau. Mais plus sur cela dans quelques minutes. A partir de maintenant dans cette conférence, je ne devrai pas parler de l'homme supérieur avec toutes ses connotations trompeuses, mais du surhomme. Le mot l'homme supérieur, incidemment, comme traduction de l'übermensche de Nietzsche, a été popularisé en premier apparemment par George Bernard Shaw. Vous vous rappelez sans doute qu'il y a une pièce de lui nommée L'homme et l'homme supérieur. Et depuis lors le terme, le mot est devenu désespérément vulgarisé et désespérément dégradé. Tant qu'il en est advenu à signifier quelque chose très éloigné de ce que Nietzsche voulait signifier, de l'intention de Nietzsche. En fait, nous pouvons dire, et c'est un fait très regrettable, nous pouvons dire qu'après sa mort toute la pensée, toute la façon de penser de Nietzsche a été désespérément corrompue et dégradée ; premièrement comme il est très connu, aux mains de sa soeur, et après cela aux mains de diverses personnes qui voulaient tenter de faire un cas de la philosophie de Nietzsche ou de la pensée de Nietzsche comme étant en accord avec la pensée du IIIe Reich allemand, le régime nazi. Et ce n'est comparativement que très récemment que la pensée de Nietzsche a été sauvée de toutes ces mauvaises interprétations, ces perversions, et a été enfin correctement interprétée, notamment par Walter Kaufmann de l'université de Princeton et quelques autres érudits et commentateurs. 4- Ainsi parlait Zarathoustra.Maintenant la question se pose : comment Nietzsche arrive-t-il à son concept de surhomme ? Et pour répondre à cette question nous devons nous référer au commencement de Ainsi parlait Zarathoustra, nous référant à la section nommée le prologue de Zarathoustra. Zarathoustra est, bien sûr, le nom du fondateur de l'ancienne foi Zoroastrienne. Mais ici, dans l'oeuvre de Nietzsche, Zarathoustra a très peu à voir en fait avec le Zarathoustra historique. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, la figure de Zarathoustra est simplement un porte-parole pour les propres idées de Nietzsche. Il n'y a pas de connexion entre ces idées et le Zoroastrisme historique. Alors le prologue de Zarathoustra le représente descendant de la montagne ; et ceci est bien sur symbolique, et se veut symbolique. Apparemment, nous en déduisons que Zarathoustra a passé 10 ans sur la montagne. Il a pensé, il a médité, et maintenant sa sagesse est mure, est prête à se déverser, et il veut la partager avec le genre humain. Donc il descend de la montagne. Et dans sa descente il rencontre un saint ermite, quelqu'un qui a vécut dans la forêt au pied de la montagne pendant des années et des années. Et le saint ermite reconnaît Zarathoustra. Apparemment il l'a vu des années au par avant dans sa montée, maintenant il le rencontre dans sa descente. Et le saint ermite essaie de persuader Zarathoustra de ne pas descendre parmi les hommes. Il dit ce sera une perte de temps, ne te dérange pas. Les hommes ne sont pas gratifiants. Les hommes sont distraits. Ne perds pas ton temps à descendre parmi eux. Il dit c'est beaucoup mieux d'être un ermite comme moi, c'est beaucoup mieux de vivre dans la forêt avec les oiseaux et les bêtes. Il est beaucoup mieux de vivre dans la forêt, ignorant les hommes, les oubliant, simplement vénérant Dieu. Mais Zarathoustra ne se laisse pas dissuader de sa mission. Il laisse le saint ermite à ses prières dans la forêt, et il continue à descendre la montagne. Et comme il va, il se dit à lui-même, ce peut-il que ce vieux saint n'ait encore rien entendu de cela, que Dieu est mort. Et cela bien sur, cette remarque que Dieu est mort, représente, constitue une des visions les plus importantes de Nietzsche. Dieu est mort. Nous avons beaucoup entendu à propos du dieu est mort ou de la théologie de la mort de Dieu dans les dernières années, dans les dernières décades, mais tout a commencé avec Nietzsche. Il a été le premier à voir ceci, à voir que Dieu était mort, qu'il n'était plus là-haut dans les cieux. Donc ceci bien sur signifie que Nietzsche a vu, clairement, ce que beaucoup de gens ne semblent même pas voir aujourd'hui, cent ans après. Nietzsche vit clairement que l'enseignement orthodoxe chrétien, l'enseignement des églises, la théologie chrétienne orthodoxe avec ses doctrines d'un dieu personnel, d'un être suprême, un créateur, les doctrines de pêché et de foi, de justification et d'expiation, et la résurrection et tout le reste, que tout ce système est en fait mort, est en fait fini, est en fait hors de propos ; et que, comme quelqu'un le faisait remarquer récemment, nous vivons maintenant, pas seulement dans l'âge de la science et de la technique, pas même seulement dans l'âge de la mondialisation, nous vivons maintenant, malgré peut-être que nous ne sommes pas éveillés à ce fait, dans l'âge post-chrétien. Les âges chrétiens, qu'ils soient de foi ou de non- foi, sont derrière nous. Donc Dieu est mort. Et ce fait, cette déclaration, nous donne aussi un indice de la pensée de Nietzsche au regard du surhomme. Si Dieu est mort, si la chrétienté est morte, si le dogme chrétien est mort, si la théologie chrétienne est morte, alors la vue chrétienne, la conception chrétienne de l'homme est morte aussi. La conception de l'homme comme un être déchu, un être qui une fois a désobéi, qui a pêché, qui maintenant a besoin de grâce pour se racheter, qui doit croire, qui sera jugé, qui sera punit peut-être, ce genre de concept, ce genre de dogme à propos de l'homme est explosé, est fini, est mort. Donc on doit trouver une nouvelle conception de l'homme. L'homme se trouve en quelque sorte dans un univers sans dieu. Il est seul. Donc l'homme doit essayer de se comprendre lui-même, de nouveau. Il ne peut pas prendre quelque conception ou quelque idée déjà faites sur lui-même. Il se trouve simplement ici, ici et maintenant, et doit se demander qui suis-je ? Que suis-je ? Il se trouve lui-même au milieu de l'univers étoilé, il se trouve debout sur la terre, entouré d'autres hommes, avec une histoire derrière lui, peut-être avec un futur devant lui, et il doit se demander, et se demander à lui seul, personne d'autre parce qu'il n'y a personne d'autre pour lui dire, il doit se demander qui suis-je ? Que suis-je ? Maintenant que les vieilles définitions sont parties, l'homme doit se définir lui-même, doit se définir lui-même de zéro, doit se découvrir, se connaître. Et ceci est en fait ce que Zarathoustra a déjà fait sur la montagne. Il a pensé, il a médité peut-être, contemplé peut-être, pendant dix longues années, et maintenant il sait ce qu'est l'homme. Et c'est maintenant le message qu'il apporte à l'humanité. C'est la vision qu'il apporte maintenant à l'humanité. Donc Zarathoustra atteint la lisière de la forêt, il arrive à une ville en lisière de la forêt, il entre dans la ville et là dans la ville, sur la place du marché, il voit des gens rassemblés. Alors pourquoi sont-ils rassemblés ? Ils ne se sont certainement pas rassemblés pour l'écouter. Ils ne savaient même pas qu'il venait, ils ne savaient rien de lui. Ils sont venus voir un funambule. C'est ce en quoi ils sont vraiment intéressés. Mais néanmoins comme le funambule n'est pas encore arrivé (apparemment il est en retard ou quelque chose comme ça), Zarathoustra, prenant avantage de la situation, la saisissant à deux mains en quelque sorte, leur parle. Et que dit-il ? Rappelez-vous que ceci est son premier message, sa première déclaration. Que dit-il ? Zarathoustra dit, s'adressant aux gens sur la place du marché, s'adressant si vous voulez à toute l'humanité, il dit je vous enseigne le surhomme. L'homme est quelque chose qui se doit surmonter. Pour le surmonter que fîtes-vous ? 5- L'homme est quelque chose qui doit être surmonté.Donc ceci est la grande vision avec laquelle nous sommes concernés ; c'est le grand éclair de lumière en quelque sorte, que Zarathoustra enseigne le surhomme, enseigne que l'homme est quelque chose qui doit être surmonté, et demande qu'avez-vous fait pour le surmonter ? Ce qui signifie, bien sur, pour vous surpasser. D'autres, de plus petits éclairs suivent, et les autres éclairs nous montrent comment Nietzsche est arrivé au concept du surhomme et nous voyons, peut-être sans surprise, qu'il y soit arrivé à peu près de la même façon que nous y sommes arrivés dans ces conférences, c'est-à-dire arrivés au concept de l'évolution supérieure, au concept de l'homme nouveau. Nietzsche assez clairement, assez explicitement, arrive au concept du surhomme en considérant la nature générale du processus de l'évolution. Zarathoustra, dans ce prologue, ou plutôt Nietzsche, souligne que jusqu. à présent dans l'histoire, tous les êtres ont créé quelque chose au-delà d'eux-mêmes. Ils ne se sont jamais arrêtés. Ils ne sont jamais arrivés à une halte. Tout être, toute sorte d'être, a créé quelque chose au-delà de lui-même, a donné naissance à quelque chose de supérieur à lui-même dans l'échelle évolutionniste. Et Nietzsche, à travers la bouche de Zarathoustra, dit qu'il n'y a pas de raison de supposer que ce processus s'arrêtera avec l'homme. Il dit, clairement, explicitement : le singe a créé l'homme. Et de la même façon, d'une façon même supérieure, d'une façon même meilleure, une façon plus glorieuse, l'homme lui-même doit maintenant créer le surhomme ; et comment l'homme crée-t-il le surhomme ? L'homme doit créer le surhomme en se surpassant lui-même. Et ceci signifie, continue Nietzsche, qu'il doit apprendre à se mépriser lui-même, à être insatisfait et mécontent de lui-même ; parce que c'est seulement quand il commence à se mépriser lui-même qu'il commence à s'élever au-dessus de lui-même, à être parfois supérieur, plus grand, plus noble qu'il était. Mais il est important de clarifier, il est important de faire remarquer que Nietzsche n'était pas un Darwinien dans le sens populaire du terme. Pour Nietzsche, le surhomme n'est pas seulement, ou ne sera pas seulement le dernier, le dernier produit du processus évolutionniste. Ce n'est pas que le processus évolutionniste avance, avance, avance, et puis hop ! Vient le surhomme. En d'autres mots, le surhomme ne sera pas produit automatiquement, ne sera pas produit en résultat de la fonction générale aveugle du processus évolutionniste. En fait, nous trouvons dans ses écrits, dans ses oeuvres, que Nietzsche distingue nettement ce qu'il nomme le dernier homme d'un côté, et le surhomme de l'autre. Et le dernier homme est simplement le dernier produit du processus général collectif évolutionniste de l'humanité. .Le dernier homme n'est pas un homme supérieur. C'est à dire que le surhomme sera le produit de l'effort individuel de l'homme pour se surpasser, pour s'élever, pour planer, si vous voulez, au-dessus de lui-même. Et c'est en tenant compte de cette distinction, cette distinction qu'il fait entre le dernier homme d'un côté et le surhomme de l'autre, que Nietzsche est capable de se dissocier des idées superficielles du 19e siècle sur le progrès humain ; les idées que le progrès continue indéfiniment et que l'homme devient de plus en plus meilleur, et de plus en plus supérieur. Nietzsche n'accepte pas cela. En d'autres mots, l'homme ne devient pas meilleur automatiquement simplement en vertu du passage du temps. Nous devons faire quelque chose à ce propos. L'homme ne devient pas meilleur automatiquement en vertu du passage du temps mais il peut se faire meilleur s'il le choisit. On doit avouer que Nietzsche n'est pas très clair parfois sur ce point, ou au moins, pas toujours très explicite, mais il semble dire quelque chose à savoir que tandis que l'évolution inférieure est collective, l'évolution supérieure est individuelle. Nietzsche en fait a une sorte de vision de l'homme, une sorte d'image de l'homme, dans son esprit. Nietzsche dit qu'il voit l'homme comme une corde, une corde, dit-il, étirée entre la bête d'un côté, et le super homme de l'autre. Et Nietzsche, qui n'est rien sinon suggestif, rien sinon imaginatif, dit que cette corde qui est étirée entre la bête et le super homme est étirée au-dessus d'un abysse. Il est dangereux en d'autres mots d'être un homme, ou tout au moins cela devrait être dangereux. L'homme, précise-t-il, est quelque chose de transitionnel. Il n'est pas seulement une corde, il est aussi un pont. Il est un pont et pas une fin ; et étant une corde, étant un pont, et n'étant pas une fin, il doit vivre pour quelque chose d'autre que lui-même. Et ce quelque chose d'autre, pour lequel chaque homme, chaque individu, devrait et doit vivre, est le « surhomme ». Nietzsche, en fait, ne fait pas seulement la distinction entre la bête et le surhomme, il fait aussi la distinction entre l'homme et le surhomme. Il distingue aussi l'homme comme animal de l'homme comme être humain ; et la distinction pour Nietzsche, est vraiment très marquée. Il dit, en fait, que la majorité des hommes ne sont pas des hommes, que la majorité des hommes sont des animaux. Comme nous l'avons déjà indiqué la plupart des gens n'ont pas encore atteint l'humanité. D'après Nietzsche, le point décisif, le grand tournant de l'évolution, du processus de l'évolution, n'est pas comme entre l'animal et l'homme, il est entre l'homme qui est toujours un animal, et l'homme qui n'est plus un animal, l'homme qui est véritablement humain. Ce point décisif est le point de l'émergence de la conscience de soi, de la prise de conscience, le point auquel débute l'évolution supérieure. Kaufmann, exposant Nietzsche, dit de lui : « il soutient, en effet, que le gouffre qui sépare Platon de l'homme moyen est plus grand que la crevasse entre l'homme et le chimpanzé ». Ceci est la pensée de Nietzsche. Et ce n'est pas une vue qui est très flatteuse pour l'homme moyen. L'homme moyen n'aime pas vraiment entendre qu'il s'élève de très peu, sinon pas du tout, au-dessus du niveau animal, qu'il est à court d'une véritable humanité. Ce n'est pas le genre d'image de lui même qu'il se donne la peine de voir, et ce n'est pas surprenant que quand Zarathoustra, dans le prologue, parle au peuple sur la place du marché à propos du surhomme, ils rient de lui. Cela les intéressait beaucoup plus de regarder le funambule. Nous pouvons dire que Nietzsche distingue 3 catégories : 1- il y a la catégorie de l'animal, comprenant l'homme animal, qui est la majorité des ainsi nommés êtres humains, êtres humains honoraires, pourrions-nous dire ;2- la catégorie de l'homme, de l'homme véritable ;3- la catégorie du surhomme.Nietzsche parle aussi de ce qu'il nomme les « hommes préliminaires » et, bien qu'il ne soit pas clair sur ce point, ceux-ci semblent être des intermédiaires entre l'homme véritable d'un côté, et le surhomme de l'autre ; et Nietzsche décrit ces « hommes préliminaires » avec un penchant pour rechercher dans toutes choses cet aspect qui doit être dépassé. Ceci est la caractéristique des hommes préliminaires ; et il exhorte ces hommes préliminaires à vivre dangereusement, pas en sécurité, pas douillettement, pas confortablement, mais de façon incertaine, même dangereuse. Et Nietzsche dit entre autres choses, que les hommes véritables, ceux qui ne sont plus des animaux, sont seulement les philosophes, les artistes et les saints. Dans un sens, il les considère comme étant réellement et véritablement humain, ce qui va considérablement plus loin que là où nous sommes allés. Et le surhomme, apparemment, est quelque chose d'encore plus élevé, de supérieur aux philosophes, aux artistes et aux saints. Mais il est aussi très clair, dans la pensée de Nietzsche que les philosophes, les artistes et les saints, se dépassent eux-mêmes, et que de cette façon, dans un sens, sont aussi des surhommes. 6- Donner du style à son caractère.Nietzsche parle aussi du dépassement de soi en terme de ce qu'il appelle « donner du style à son caractère ». Il se plaint que le caractère de la plupart des gens n'a pas de style particulier, et par « donner du style à son caractère » il veut dire ne pas s'accepter soi-même déjà fait, juste comme si vous sortiez de l'usine. Certainement ne pas s'accepter mal fait, ou fait à moitié, ou incomplet. Par ce genre d'attitude il signifie traiter sa vie et son caractère comme du matériau brut. En général nous pensons : bien, me voici, avec tel et tel caractère, tel et tel tempérament, telles et telles caractéristiques, qualités, et qu'est ce que je peux faire à propos de cela ? Nous pensons que c'est quelque chose qui nous est donné, et qui nous est imparti pour le reste de notre vie. Que si, par exemple, nous avons une tendance à nous mettre en colère rapidement, alors c'est ainsi, cela nous est imparti pour la vie. Si, de naissance, nous sommes très sensibles, cela nous est imparti notre vie entière. Comme il nous échoit d'être grand ou petit ou gros ou maigre, en bonne santé ou souffrant et ainsi de suite. Mais Nietzsche dit non à tout cela. Comme vous êtes maintenant, ce dont vous héritez par vos parents, et ainsi de suite, votre éducation, votre conditionnement social et général, votre conditionnement scolaire, ce n'est pas le produit fini : c'est juste le matériel de base. C'est ici que vous commencez, c'est ici que vous démarrez. Ainsi, Nietzsche dit effectivement que nous devrions travailler sur nous mêmes, nous créer comme l'on crée une oeuvre d'art. De la même façon que vous pouvez saisir une grosse motte d'argile toute lourde et collante et grossière et vous pouvez plonger vos doigts dedans, plonger vos mains dedans et commencer à lui donner la forme de quelque chose, c'est de la même façon que vous devez vous comporter vis-à-vis de votre propre caractère, de vous-même. Regardez-vous seulement comme une masse de pâte, désordonnée et sans forme ; cela, c'est vous-même. Et de la même façon, mettez-y vos doigts, mettez-y vos mains et commencez à vous donner forme. Ne pensez pas que cela, cette sorte de masse, cette sorte de pâte grossière ou ce tas, vous est impartie pour toujours, indéfiniment. C'est avec cela que vous commencez, c'est votre matériel de base. Alors donnez forme, donnez du style, dit-il, à votre propre vie, à votre propre caractère. Faites quelque chose de vous-même. Produisez-vous comme on produit une oeuvre d'art. Allez-y, donnez-vous une forme à force de coups, à force de gifles, pour ainsi dire, mais faites quelque chose qui ait une forme. Ne soyez pas satisfaits de ce que vous êtes maintenant. Et en rapport avec ceci, en rapport avec toute cette idée de donner du style à son caractère, Nietzsche aime beaucoup mentionner le grand exemple de Goethe, le grand poète et dramaturge, écrivain, penseur, scientifique et mystique allemand. Nietzsche admirait vraiment beaucoup Goethe, et par-dessus tout il admirait cette qualité particulière. Si nous lisons la vie de Goethe, si nous lisons sa correspondance, nous voyons que Goethe essayait tout le temps de faire quelque chose de lui-même. Il essayait de travailler sur lui de la même façon qu.il pouvait travailler sur un poème ou une pièce de théâtre ou un roman ou un traité scientifique, faisant de lui quelqu'un de meilleur, de plus clair, de plus parfait et cherchant toujours le meilleur équilibre. C'était cela que Goethe essayait de faire tout au long de sa longue vie, pendant plus de 80 ans, et il réussit. Ainsi quand le grand Napoléon vit Goethe pour la première fois, que dit-il de façon quasi spontanée quand il fut confronté à Goethe ? Et Goethe après tout, politiquement, n'était personne, il était juste un ancien ministre d'un petit état allemand ; et face à lui il y avait Napoléon, le conquérant de l'Europe. Mais quand Napoléon vit Goethe, Goethe quant à lui, hé bien, n'était pas particulièrement impressionné par Napoléon, mais Napoléon s'exclama : « Regardez ! Voici un homme.» Et c'est ce que Goethe fit de lui-même, à partir de cette sorte d'amas de passions et d'idées. Jeune homme, il était turbulent et vraiment très sauvage, un roué d'après ce qu'on a pu dire de lui. Mais à partir de ce matériel aux promesses plutôt faibles, il fit de lui-même un homme au sens le plus vrai et le plus plein du terme. Quand Nietzsche se réfère à Goethe, il admire Goethe pour cette qualité même de donner du style à son caractère. Maintenant nous avons vu que Nietzsche arrive à ce concept de surhomme en considérant la nature du processus d'évolution en général ; en réalisant que tous les êtres vivants ont créé quelque chose au-delà d'eux-mêmes, et que l'homme ne fait pas exception, que l'homme doit faire de même, que l'homme doit agir de manière similaire. Et la même considération, nous pourrions dire, permet à Nietzsche de comprendre la nature même de l'existence. La vie, dit-il, est cela qui doit toujours se surpasser. Ceci est la nature même de la vie, pas seulement l'existence humaine, mais la vie dans sa totalité ; c'est cela qui n'est jamais satisfait vis-à-vis de soi. Cela veut toujours aller au-delà, toujours aller plus loin. La vie est cela qui doit toujours se surpasser. Dans nos propres mots, comme nous l'avons vu auparavant, la vie est un processus de transcendance de soi. La vie est un processus qui, continuellement, à tous les niveaux se transcende, va plus loin, va par delà soi. 7- La volonté de puissance.Maintenant, cette impulsion, c'est l'impulsion innée qu’à la vie de se surmonter elle-même, de se transcender, c'est cela que Nietzsche nomme (bien que l'expression soit introduite plus tardivement dans ses écrits) « la volonté de puissance ». Cette appellation, comme le terme « homme supérieur », a été considérablement mal interprétée, très mal comprise. Cela a été interprété vous l'avez deviné au sens vulgaire d'une « volonté de puissance » politique, voire militaire. Mais par Puissance ici, Puissance avec un « P ». Nietzsche n'évoque absolument rien de matériel. Puissance dans cette acception n'a absolument rien à voir avec une force brute, avec la puissance physique. Cela n'a aucun rapport avec la politique, les états. Nietzsche était contre l'étatisme parce que c'était collectif et non individuel. Puissance, dans la pensée de Nietzsche, et spécialement dans cette expression « volonté de puissance », signifie simplement un plus haut degré, un mode d'être supérieur, un degré d'être, de vie plus abondants. Ainsi ce que « volonté de puissance » signifie est simplement un plus haut degré, un mode d'être supérieur, une vie plus abondante, plus pleine, plus riche, plus noble, plus sublime, une vie différente en termes de qualité et de dimension. Particulièrement cela signifie la volonté de produire, à partir de l'homme, le « surhomme ». Nietzsche pose de façon extrêmement claire le fait que ce degré d'être plus élevé, ce mode d'être plus élevé, ne puisse être atteint que dans la mesure où le degré inférieur, le mode d'être inférieur, est abandonné. En fait, Nietzsche met l'accent sur le fait que le degré d'être inférieur, le degré ou mode de vie inférieur, doit être nié et même détruit avant que le degré plus élevé puisse être abordé, avant qu'il puisse être atteint. Ceci nous amène à un aspect extrêmement important de la « volonté de puissance », un aspect très important, qui, pourrait-on dire, concerne toute la pensée de Nietzsche. Nous pouvons le nommer l'aspect iconoclaste. Nietzsche voit, il ne le voit que trop bien, que l'homme tel qu'aujourd’hui nous le connaissons, au niveau actuel du processus d'évolution, vit d'une certaine façon, qu'il pense d'une certaine façon, qu'il a certaines valeurs, certaines notions de bien et de mal. Nietzsche dit, voyant toutes ces choses, voyant la façon dont l'homme vit et pense, voyant les valeurs qu'il adopte, ses idées sur le bien et le mal, Nietzsche dit, de façon assez catégorique, de façon assez péremptoire, que tout cela doit être détruit ; sinon, dit-il, « le surhomme » ne peut pas être créé, ne peut pas venir à l'existence. Et Nietzsche, nous devons être clairs, est absolument sans pitié, est ici absolument sans compromis. Il dit qu'il faut briser, ce sont ses propres termes, toutes les anciennes tablettes de la loi. En fait, il est complètement destructeur, au sens plein, au sens littéral du terme. Il n'a absolument que faire, n'a pas une miette de temps à perdre en ce qui concerne la culture et la civilisation moderne. Aucun temps à lui consacrer dans la mesure, bien entendu, où elles sont le produit de l'homme moyen, de l'homme sous- humain, et de ses exigences sous humaines. Nietzsche voit plutôt clairement et dit de façon plutôt empathique que tout cela doit disparaître. Voilà en quoi il est impitoyable, en quoi il est sans compromis, son aspect iconoclaste ou l'aspect iconoclaste de « la volonté de puissance ». Nietzsche est en fait, pourrions-nous dire, le plus puissant autocritique que la race humaine, en particulier la section occidentale de la race humaine, a jamais produite. Nous avons l'habitude de penser que les prophètes hébreux, Amos et Jérémie, le deuxième Isaé et d'autres aussi, étaient plutôt terribles dans leur genre, mais ce que nous pourrions dire, c'est que comparés à Nietzsche, les prophètes hébreux sont la douceur même. Il est absolument tout d'une pièce, sa dénonciation de l'homme tel que nous connaissons, de toutes ses oeuvres, et toutes ses façons d'être, sont absolument sans appel. La seule chose qu'il dise à leur propos, c'est qu'ils doivent disparaître, qu'ils doivent être transcendés, qu'ils doivent être surmontés, sinon pas de surhomme. Parce que, et il n'est pas de trop d'insister là dessus, le but ultime de Nietzsche n'a rien de négatif, il est positif. Son but ultime est la création du « surhomme », et l'homme tel qu'au jour d'aujourd'hui nous le connaissons, tel qu'il est à présent, gêne la progression du surhomme. Donc l'homme, si le surhomme est attendu, doit s'en aller. Aussi, et cela est encore plus important, nous devons bien comprendre que lorsque l'on parle de nier certaines valeurs extérieures ou nier certaines valeurs existantes, certains modes d'être existants, il n'est aucunement question de nier quelque chose qui soit extérieur à soi. Il n'est pas question de dénoncer les autres gens parce que vous pensez qu'ils ne ressemblent pas assez au « surhomme ». Pas du tout, dit Nietzsche, c'est vous-mêmes que vous devez nier, que vous devez dénoncer, c'est vous-mêmes que vous devez surmonter. Et Nietzsche parle il affectionne ce genre de langage, il parle en termes de guerre et de bataille. Et bien sûr ce genre de langage a été mal interprété. Mais ce dont il s'agit c'est d'une guerre à l'intérieur de soi, c'est d'une guerre intestine dont il parle. C'est contre soi-même que l'on doit combattre, comme il le dit, de toutes les manières possibles, qui est le pire ennemi le pire ennemi est soi-même». Alors voici vraiment l'ennemi dont vous devez triompher, et celui qui se conquiert soi-même détient la plus glorieuse des victoires. « Conquerrait-il mille fois mille hommes sur le champ de bataille, vraiment, il est le victorieux le plus noble s'il se conquiert lui-même » parce que c'est le moi, son propre moi, son moi intérieur, son propre moi ici et maintenant, qui est le plus grand ennemi, le plus prodigieux des obstacles à la création du « surhomme ». Cette citation, bien entendu, est tirée du Dhammapada. Ce furent les mots du Bouddha, et avec eux nous en revenons au Bouddhisme, à l'Evolution Supérieure, car il est temps de commencer à faire des comparaisons. Quelques comparaisons ont été faites en passant. Mais il est temps de dégager clairement les ressemblances et les différences. Mais avant de faire cela, précisons juste un point : Nietzsche avait entendu parle du Bouddhisme. Dans ses écrits, il y a plusieurs références au Bouddhisme, mais il ne le connaissait pas suffisamment pour être à même de porter sur lui un jugement équilibré. A son époque, très peu de textes bouddhiques avaient été traduits, et bien que ce que Nietzsche exprime concernant le Bouddhisme soit d'un très grand intérêt, cela est, dans une certaine, mesure, base sur une mauvaise information et une mauvaise compréhension. Alors je ne vais rien mentionner ici de ce qu'il a pu dire à l'occasion, sur le sujet du Bouddhisme. 8- L'évolution supérieure et le surhomme.Je suis sûr qu'il est maintenant bien évident qu'il y a une très grande similarité entre d'une part le concept de l'Evolution Supérieure et le Nouvel Homme, et d'autre part la conception nietzschéenne du « surhomme ». Cela ne veut évidemment pas dire que les deux sont identiques. Comparé à l'idéal de la Bouddhéité, le surhomme de Nietzsche manque assez de substance positive, et cela n'est pas surprenant. Après tout, la conception nietzschéenne du surhomme est le produit d'une pensée, une pensée brillante, la pensée d'un génie ; mais toujours une pensée, quelque chose d'intellectuel, bien qu'allant jusqu'à l'intuition, bien que cette pensée soit aussi pénétrante qu'une intuition, il s'agit toujours d'une pensée, non pas d'une réalisation spirituelle, transcendantale. Pour cette raison donc, la conception nietzschéenne du surhomme manque assez de substance, spécialement de substance positive. Mais le point principal de Nietzsche est exprimé de façon très habile et très claire, et ce point est le fait que le « surhomme » n'est pas l'homme tel que nous le connaissons, qu'il transcende l'Homme, que de très loi il le dépasse, qu'il le transcende, qu'il le dépasse de la même façon que l'homme transcende le singe. Et ainsi il est absolument clair, résolument clair pourrions-nous dire, que l'homme est une transition. Comme nous l'avons lu dans les mots de Nietzsche, l'Homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme. Ne croyez surtout pas que je sois en train de dire que la conception du surhomme est celle du Bouddha, de l'homme éveillé, mais, oui, certainement, la conception du surhomme pointe dans la même direction. Et la corde de Nietzsche correspond ainsi, d'une façon large, au chemin de l'Evolution Supérieure. Et bien entendu, c'est l'Homme lui-même qui est le chemin, un Homme bien entendu qui ne soit pas immobile mais en train d'évoluer, un être en développement. Un Homme, disant cela suivant Nietzsche aussi bien que l'enseignement bouddhiste, et en accord aussi avec le système entier de l'Evolution Supérieure, qui marche sur la voie en se dépassant lui-même, en atteignant des nivaux de plus en plus hauts. Et cela bien sûr nous ramène au thème de « la volonté de puissance », c'est-à-dire la volonté d'atteindre un degré d'être plus élevé en se dépassant soi-même. Arrivés à ce point, je m'en vais faire une proposition qui à certains paraîtra plutôt hardie. Je vais faire la proposition suivante : « la volonté de puissance » correspond grosso modo à la volonté d'Eveil. Toutes deux sont actives. La « volonté de puissance » est une volonté. La Volonté d'Eveil est également une volonté. Et pour toutes les deux il s'agit de produire effectivement, pas seulement de penser à cela, mais de produire de façon effective le plus haut idéal qui puisse être réalisé. L'un est bien entendu l'idéal du surhomme. L'autre, bien sûr, l'idéal de la Bouddhéité, de l'Illumination, du Suprême éveil pour le bien, pour le bénéfice de tous les êtres vivants. Et la réalisation, l'atteinte de ces deux idéaux, celui du surhomme, celui de la Bouddhéité, nécessitent tous deux le dépassement du moi inférieur ou des mois inférieurs, le dépassement de toutes les valeurs inférieures, de toutes les idées inférieures de quelque sorte qu'elles soient. Ici donc il y a une familiarité, ici donc il y a une ressemblance. En même temps, il y a des différences. La volonté d'Eveil qui fait le Bodhisattva est plus altruiste, son regard est plus dirigé vers l'autre, cette volonté est plus cosmique. Comme nous l'avons vu il y a longtemps, il s'agit de la manifestation du Bodhisattva, d'un principe universel, cosmique ; mais la « volonté de puissance » est beaucoup plus individualiste. Cela est beaucoup plus concerné par le fait d'arriver à soi-même, créer le surhomme en soi, en se surmontant soi-même. Mais en même temps nous devons ajouter, pour lui rendre justice, que le côté altruiste n'est pas entièrement mis de côté par Nietzsche. Rappelez-vous que Zarathoustra, cette grande figure de Zarathoustra, qui peut-être exemplifie le surhomme, veut partager sa sagesse avec l'humanité. Il veut que chaque Homme réalise cela : que l'Homme est quelque chose qui se doit surmonter. Et cela nous ramène à l'aspect le plus immédiatement significatif peut-être de toute la pensée de Nietzsche, c'est-à-dire nous ramène au fait, à la vérité, à la réalisation, que nous devrions être insatisfaits de nous-mêmes, que c'est d'une position plus élevée que nous devrions nous regarder nous-mêmes, que, comme je l'ai exprimé au début, nous devrions vouloir renvoyer cet article défectueux qui est nous-mêmes. Sans cette insatisfaction, il n'y a pas de dépassement de soi, et il n'y a pas de progrès spirituel, pas d'Evolution Supérieure de l'Homme. Cela aussi met en évidence, ou cela nous amène aussi à l'aspect le plus faible de la pensée de Nietzsche. Nous sommes exhortés au dépassement de nous-mêmes, et la nécessité de cela, la nécessité de nous surmonter afin que le « surhomme » puisse voir le jour, puisse naître ; cela est exposé par Nietzsche d'une façon incroyablement claire, stupé Tags : NIETZSCHEAjouté le 7/6/2008 NIETZSCHE Merci, Blaise Benoît, pour cette belle méditation sur Nietzsche, à la fois savante et vivante. Vous commencez par quelques citations bellicistes de Nietzsche, qui mettent le conférencier en posture difficile, dites-vous, mais aussi invitent à une lecture sans préjugé, en vue de déterminer la signification mais aussi la valeur de la guerre dans la pensée nietzschéenne. Puis vous nous entraînez à la recherche des sources de la notion de « guerre » chez notre auteur, en référence notamment à Stendhal, à Homère et Eschyle qui nous conduisent à une véritable métaphysique de la guerre (comme chez Héraclite par excellence), d’une guerre qui n’est pas désordre absurde mais manifestation ou même principe d’une conflictualité cosmique. Cette recherche nous mène à la multiplicité des sens du mot « guerre » dans le style métaphorique de Nietzsche et ce aux niveaux microcosmiques des rapports inter-individuels (de la rivalité salutaire et même de la fureur vertueuse, jusqu’en amour) et des rapports intra-individuels (aussi bien dans le corps que dans l’esprit, toujours en guerre intestine entre affects et humeurs), mais aussi au niveau macrocosmique des rapports inter-étatiques où la guerre manifeste et entretient la santé éthique des peuples (comme chez Hegel notamment), l’adversité douloureuse étant un principe civilisateur, un révélateur de grandeur, de noblesse, selon un réalisme éthique peut-on dire et non pas prosaïque. Cela mène à « la grande politique » : la grande guerre étant menée contre le ressentiment, la petitesse et la bassesse qui rétrécissent la vie, comme c’est le cas de la petite guerre d’un patriotisme mesquin. Vous en venez alors au panbellicisme de Nietzsche selon lequel la volonté de puissance structure toute réalité selon des rapports de forces qui ne sont pas substantiels ou statiques mais relationnels ou dynamiques, la volonté de puissance interprétant métaphoriquement toute chose ou tout processus plutôt, la création présupposant la destruction (avec tout ce que cela peut présenter de dérangeant moralement). En un dernier moment, vous nous proposez une interprétation de cette conception panbelliciste quant à notre thématique des rapports de la guerre et de la paix, Nietzsche s’opposant frontalement ainsi à la thèse kantienne de la paix perpétuelle par le droit (sans peut-être avoir lu Kant de très près, dites-vous) : Nietzsche destitue la raison pratique (c’est-à-dire la référence principielle à un devoir-être idéal) comme relevant, au mieux, de l’illusion et, au pire, du mensonge, le droit n’étant lui-même qu’une expression plus ou mois masquée d’une force, ce que révèle la lecture de Thucydide (plus réaliste) qui nous apprend que le droit n’est que l’envers solidaire de la guerre et donc que la guerre et la paix sont de faux contraires. Le panbellicisme de Nietzsche n’est donc pas un appel débridé à la guerre barbare ou bestiale, mais une école de lucidité et de courage qui nous montre la voie d’une sublimation qui acquiesce à la vie en tâchant de l’embellir par l’art. Vous concluez par une référence à l’expérience vécue que Nietzsche a faite des horreurs de la guerre, ce qui confère à son bellicisme une vertu instructive. ELEMENTS DU DEBAT Le premier moment du propos du conférencier ayant été accordé à une recherche généalogique en quête des sources de la pensée nietzschéenne de la guerre, les questions ont d’emblée porté sur les rapports de cette pensée avec celles de Darwin (non cité), de Kant et de Hegel (cités). Pour ce qui est de Darwin, le conférencier tient à différencier les concepts de « lutte pour la vie » et de « volonté de puissance », puisque dans le premier cas ce sont toujours les plus forts qui triomphent historiquement, alors que dans le second ce sont souvent les plus faibles ; pour ce qui est de Kant, chez qui « l’insociable sociabilité » présente bien aussi un conflit des forces qui structure les rapports des hommes entre eux et au monde, c’est un principe d’ordre téléologique qui fait sortir le cosmos (social et historique) du chaos des passions, ce qui se trouve ici en désaccord avec la conception nietzschéenne qui ne voit là qu’une projection anthropomorphique de la raison pratique visant à voiler que rien ne vient finalement transfigurer le chaos, qui demeure irréductiblement chaos (comme on peut le lire au § 109 du Gai Savoir). Hegel ayant été référencé comme l’une des sources de la pensée de la guerre chez Nietzsche, une troisième intervention tient à préciser que Hegel s’est élevé contre l’évolutionnisme biologique puisque chez lui c’est l’Idée qui se déploie dans la nature, et que le bellicisme hégélien, replacé dans le contexte de « la raison dans l’histoire », ne relève pas du pessimisme tragique dont témoigne le bellicisme nietzschéen, ce dont convient très volontiers le conférencier qui redit ici que Nietzsche « lit souvent par ouï-dire ». Une nouvelle intervention déporte alors le débat de l’amont des sources de la pensée nietzschéenne de la guerre vers l’aval des influences qu’elle-même a pu exercer par le biais des interprétations qui ont été faites de « la grande politique », notamment par le fascisme et le nazisme qui s’en sont réclamés pour justifier leur panbellicisme. Le conférencier ayant d’emblée annoncé l’inconfort du lecteur-commentateur de Nietzsche, divisé entre le vif intérêt pour ce que dévoile une telle pensée du plus profond de la condition humaine, comme du monde lui-même, et la prise de recul critique que ne peuvent manquer de susciter chez lui certaines de ses thèses les plus radicales dans le domaine éthique et politique, la question se trouve alors posée de savoir quelle lecture on peut et doit faire des propos de Nietzsche : une lecture platement réaliste qui les prend au pied de la lettre, au risque d’une idéologisation dévalorisante, pour le moins, et souvent à contresens, pour le pire, ou bien une lecture décidément métaphorique qui en recherche l’esprit, au risque d’une esthétisation le plus souvent complaisamment pratiquée ? C’est alors que le conférencier s’attache à livrer le style de sa lecture de Nietzsche, qui essaie de concilier la découverte du sens interne d’une telle pensée en tâchant d’en mettre en évidence (de texte en texte) les réseaux de métaphores (sans y demeurer prise ni produire à son tour d’autres métaphores) et la saisie des concepts ainsi progressivement construits et mis en œuvre, dans la perspective d’en dégager comme un ordre des raisons qui pourrait contribuer à la reconstruction d’une raison critique. En réponse à la question qui se pose alors de la légitimité d’une telle lecture, qui semble bien faire violence à cette pensée en la déplaçant de son lieu métaphorique vers un champ conceptuel, le conférencier tient qu’il nous faut lire Nietzsche en philosophe, et pas seulement en poète inspiré et encore moins en idéologue patenté, notamment comme un penseur de la civilisation historique qui en diagnostique de façon incomparable le nihilisme en nous appelant à nous y confronter pour le dépasser. Mais une dernière question émerge alors qui demande s’il faut vraiment lire ce grand penseur philologue, qui nous oblige à nous interroger et nous mène à choisir une interprétation (notamment de l’art en tant que renfort de la vie), comme un philosophe, ce qui peut effectivement conduire à une reconstruction de la pensée nietzschéenne qui risque d’en fausser le statut d’aventure métaphorique. Blaise Benoit convient alors du danger d’une telle intronisation philosophique de cette pensée, tout en maintenant que l’on peut en faire une lecture éthique instructive, comme antidote en même temps aux illusions d’un idéalisme dogmatique (lorsqu’il prône, par exemple, le pacifisme moral, ou même juridique) et aux mensonges d’un réalisme cynique (notamment quand il fait de la guerre barbare le dernier mot de toute chose). Archive de la catégorie Liste des articles dans la catégorie Nietzsche. Le crépuscule des idoles. Juste pour rire. « Quand l’Anarchiste, en tant que porte-parole de couches décadentes de la société, exige avec une belle indignation le « Droit », la « Justice », l’ « Egalité des Droits », il n’agit que sous la pression de son inculture, qui ne sait comprendre pourquoi il souffre au fond, et de quoi il est pauvre, c’est-à-dire de vie… C’est l’instinct de causalité qui l’emporte chez lui : s’il se sent mal, il faut quelqu’un soit en soit cause… De même, sa « généreuse indignation » lui fait déjà du bien. C’est pour tous les pauvres diables un vrai plaisir que de pouvoir proférer des injures – cela donne une petite ivresse de puissance. Les plaintes, déjà, et le simple fait de se plaindre, suffisent à donner à la vie assez de charme pour qu’elle soit supportable. Il y a dans toute plainte une subtile dose de vengeance : à ceux qui sont faits autrement, on reproche son mal-être, ou, le cas échéant, sa bassesse, comme une injustice, comme s’ils jouissaient d’un privilège illicite. « Si je suis une canaille, tu devrais aussi en être une. ». » (…). Les doléances ne valent jamais rien, elles sont dictées par la faiblesse. Que l’on attribue son mal-être aux autres ou à soi-même, (le premier cas est celui du socialiste, le second par exemple celui du chrétien), cela revient pratiquement au même. Ce qu’il y a de commun, et, disons-le, d’indigne dans les deux cas, c’est qu’il y faut à tout prix attribuer à quelqu’un la faute de ce que l’on souffre, bref que celui qui souffre se prescrive à lui-même, contre sa souffrance, le miel de la vengeance. »[1] ________________________________________ [1] Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, Oeuvres complètes, tome VIII, Textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari, traduction Jean-Claude Hémery, Gallimard, 1974, p. 127 Posté dans Nietzsche 14:35 ________________________________________ “Nietzsche et la philosophie”, de Deleuze Alors que Blondel s’intéressait plus particulièrement à la notion de Christianisme, Deleuze aborde Nietzsche sous l’angle plus « classique » de la généalogie, de la déconstruction, des origines ; c’est l’abord classique de Foucault, Deleuze, Derrida. A l’instar de Blondel, Deleuze[1] a bien compris que le projet nietzschéen était tout sauf nihiliste ; il s’agit en effet, non pas de nier le sens, mais de le créer, de le recréer. « Le projet le plus général de Nietzsche consiste en ceci : introduire en philosophie les concepts de sens et de valeur. » Rien de moins nihiliste que cela. Pour créer les valeurs et le sens, Nietzsche fait appel à la démarche généalogique, c’est-à-dire remonter aux sources historiques de ce que l’on croit éternel et ainsi montrer l’historicité, la relativité d’une idée ou d’une croyance. C’est ce que Deleuze suggère dans un chiasme bienvenu : « Généalogie veut dire à la fois valeur de l’origine et origine des valeurs. » Mais rappelons-nous ce que nous avions décelé dans la lecture de Blondel : la volonté de puissance est jeu de différentiel, manifestation de force à l’égard du monde ; comment penser le sens dans le cadre même de la force, de la volonté de puissance ? (peut-être Derrida aurait-il pu faire un jeu de mots comme volonté de pui-sens) Chez Deleuze, le sens est précisément cela même dont s’empare la force ; la force exprime le sens en s’en emparant. « Tous les sens ne se valent pas. Une chose a autant de sens qu’il y a de forces capables de s’en emparer. » Deleuze affirme lui aussi que la volonté désire affirmer sa puissance, sa force, et le sens naît de cette volonté d’affirmation ; seulement, poursuit-il, en affirmant sa force, elle se prend dans le réseau différentiel, et loin de chercher la « réconciliation » hégélienne, elle culmine en l’affirmation de sa différence[2]. La volonté de puissance est donc, d’emblée, chez Deleuze, marquée du sceau de l’anti-hégélianisme. D’où provient le sens dans ces conditions ? Nous l’avons vu, d’une force, capable d’interpréter la chose. La volonté de puissance est interprétation. Mais comment exprimer cette interprétation, comment dire le sens ? Dire le sens, n’est-ce pas nécessairement utiliser des catégories grammaticales, elles-mêmes figées, pleines de relents métaphysiques nauséabonds ? Nietzsche est contraint d’inventer ou d’utiliser une autre forme que celle du texte construit, soumis aux catégories métaphysiques de la grammaire : ce sera l’aphorisme. « Seul l’aphorisme est capable de dire le sens, l’aphorisme est l’interprétation et l’art d’évaluer : il dit les valeurs. » Deleuze propose pour clore le premier chapitre une des fulgurances dont il a le secret, autour du tragique. Le tragique est lié à Dionysos comme jouissance du multiple, de la différence ; le jeu différentiel, le jeu de l’irréductible pluralité c’est cela même le tragique. Le tragique survient comme la contingence du multiple, de laquelle naît la nécessité. Le monde est un nombre infini de dés, dont le résultat est la sommation nécessaire de chacun d’entre eux. « Les dés qu’on lance une fois sont l’affirmation du hasard, la combinaison qu’ils forment en tombant est l’affirmation de la nécessité. La nécessité s’affirme du hasard, au sens exact où l’être s’affirme du devenir et l’un du multiple. » Ce jeu différentiel contingent produit la nécessité comme le devenir produit l’Etre. Si bien que la tragique comme affirmation du hasard est affirmation de la nécessité, car toute affirmation est prise dans le devenir donc dans l’Etre. Disons-le tout de suite, la fulgurance deleuzienne est plus fulgurante (si je puis dire) que juste ; il y a là un pseudo-raisonnement par association, qui joue sur des concepts opposés, afin de les faire correspondre, d’une manière tout hégélienne. De surcroît, il y a un présupposé ininterrogé de la conclusion : l’Etre est nécessité. Or, rien n’est moins sûr. L’Etre comme nécessité, c’est une reprise métaphysique, dont Deleuze est somme toute coutumier. Bref, j’ai tendance à me méfier des coups d’éclat deleuziens qui ne convainquent que les inconditionnels du vieux Deleuze. Le deuxième chapitre aborde un couple conceptuel au cœur de l’interprétation deleuzienne de Nietzsche : l’actif et le réactif. Deleuze propose une lecture très personnelle de ce couple : « Tout rapport de forces constitue un corps. » et « Dans un corps, les forces supérieures ou dominantes sont dites actives, les forces inférieures ou dominées sont dites réactives. » C’est typiquement là le Deleuze que je n’aime pas. Qu’est-ce qu’un corps dans ce contexte ? Evidemment pas le corps physiologique puisqu’il s’agit d’un rapport de forces, donc d’une dualité, et le corps n’est pas duel ; Deleuze emploie ici le corps au sens mathématique du terme ; c’est un ensemble défini par deux lois de composition interne. Ces pseudo-mathématiques souvent utilisées par Deleuze (et Baudrillard) sont absolument ridicules et ne cherchent qu’à asseoir un vocabulaire flottant et somme toute pédant. Les forces supérieures du corps, on l’aura compris, ce sont les forces de la volonté ; inversement, les forces réactives, ce sont celles de la conscience ; la conscience est réaction du moi qui cherche à affirmer son unité face à la pluralité, face au jeu différentiel du monde. Volonté et conscience forment donc un corps, au sens mathématique, tout en ayant des déterminations physiologiques ; il y a là, très certainement, un jeu de mots sur le sens du « corps », dont Deleuze aurait pu faire l’économie. Comment mesurer les forces ? Deleuze avance deux critères : qualitatifs et quantitatifs. Très curieusement, Deleuze voit chez Nietzsche un primat de la quantité sur la qualité, un passage de la qualité à la quantité, sans même s’apercevoir qu’il s’agit là, encore une fois, d’une démarche teintée d’hégélianisme. La quantité succède à la qualité, et s’oppose à l’identité comme la pluralité à l’unité. Quelle que soit la chose, elle est pourvue d’une qualité ; c’est sa première détermination, et cela c’est du Hegel. En revanche, la quantité de force est seconde, et la volonté de puissance est cela même à partir de quoi se différencient qualitativement une première fois les choses, puis quantitativement, puis à nouveau qualitativement ; différence et répétition… Nous avons donc là une volonté de puissance comme origine de la différence et de la répétition, une volonté de puissance qui n’est pas activité, qui n’est pas force, mais qui est origine ; elle est ce à partir de quoi la chose prend son sens, par le jeu différentiel. Le chapitre se clôt, très curieusement, sur une dialectique de la négation de la négation, sur une négation de la réaction qui engendre l’activité, la force active. Comment Deleuze peut-il attribuer autant d’hégélianisme à Nietzsche tout en refusant radicalement le hégélianisme de Nietzsche ? La réponse est simple : parce que Deleuze a toujours davantage recherché la fulgurance et la formule que la rigueur conceptuelle. Le troisième chapitre se présente comme une mise en pratique de la démarche généalogique. Peut-il y avoir une science non réactive ? Oui, ce sera la science des « symptômes ». Au lieu d’étudier le phénomène pour lui-même, on s’intéressera à lui en tant que symptôme, en tant que porteur d’un sens qu’il s’agit de décrypter. On en établira sa typologie (qualité) et sa généalogie (noblesse / bassesse) La volonté de puissance n’est donc pas ce qui désire, elle est ce qui donne du sens, elle est ce qui octroie sa propre volonté à la chose. Le problème de Kant est qu’il « a conçu la critique comme une force qui devait porter sur toutes les prétentions à la connaissance et à la vérité, mais non pas sur la connaissance elle – même, non pas sur la vérité elle même. » Kant en est resté aux conditions par lesquelles on formait une représentation, par lesquelles on connaissait justement, mais il n’a pas exercé la critique à l’égard de la vérité elle-même ; il ne s’est pas demandeì à quelle condition de possibilité on pouvait parler de vérité. Alors que la vie est exercice de la volonté de puissance, la connaissance est réactive ; elle est recherche de l’unité au mépris de la complexité différentielle du réel. La tâche de la pensée ne doit plus être de former des connaissances, mais bien plutôt d’inventer de nouvelles possibilités de vie. « La vie faisant de la pensée quelque chose d’actif, la pensée faisant de la vie quelque chose d’affirmatif. » tel est le projet nietzschéen. Quelles sont les conséquences d’une telle association de la vie et de la pensée ? Tout simplement que la pensée n’a plus pour tâche de fonder le vrai, le vrai n’est plus l’élément de la pensée ; désormais, le sens et la valeur sont les objets de la pensée. Moralement, les forces réactives désignent une attitude très précise : le ressentiment. Consciemment, la réaction est ressentiment ; inconsciemment, elle est préservation de traces mnésiques. L’homme du ressentiment vit au passif, et au passé. Il a besoin de la méchanceté des autres pour se sentir bon ; plus les autres sont méchants, plus il se sent pur ; plus autrui est indigne, laid, plus il se croit porteur d’une valeur morale. Il forme le sophisme suivant ; tu es méchant, donc je suis bon. En somme, le positif n’existe que comme négation. (je ne voudrais pas insister lourdement, mais ça c’est encore du Hegel) D’où proviennent le bien et le mal ? Ce sont des valeurs créées, naturellement historiques, et absolument pas absolues ; elles résultent d’une suspension de l’action ; en se retenant d’agir, on transforme le bon et le mauvais en bien et en mal. Ce qui était physiologique devient moral. « Cessant d’être agies, les forces réactives projettent l’image renversée » Et cela, c’est le prêtre judaïque qui l’a fait en premier. La force active suspendue se retourne contre soi et devient douleur, douleur intense, douleur accusatoire. Et « on fait de la douleur la conséquence d’un péché, d’une faute. » La douleur est punition volontaire, intériorisée, « la douleur ne paie plus que les intérêts de la dette ; la douleur est intériorisée, la responsabilité est devenue responsabilité culpabilité. » L’idéal qui exprime le triomphe des idées réactives, du ressentiment, c’est l’idéal ascétique. Et le moteur de ces forces, c’est le nihilisme. Le dernier chapitre est consacré à la polémique contre Hegel ; le surhomme est contre la dialectique hégélienne ; disons le tout de suite, je ne suis pas convaincu par cette interprétation. Nietzsche serait contre l’immanence des valeurs, l’homme de la réaction serait l’homme hégélien, en creux ; « il ne connaît plus de valeurs supérieures à la vie, mais seulement une vie réactive qui se contente de soi, qui prétend sécréter ses propres valeurs. » Et cela ce serait l’homme hégélien. La mauvaise conscience est réinterprétation de la conscience malheureuse de la Phénoménologie de l’esprit. La dialectique, ce sont « les forces réactives qui s’expriment dans l’opposition, c’est la volonté de néant qui s’exprime dans le travail du négatif. » Il y a là une magnifique mauvaise foi de la part de Deleuze ; le négatif est le moteur dialectique, en aucun cas son issue ; Deleuze feint de croire que le négatif est cela même sur quoi débouche la dialectique alors qu’elle n’est que le moyen par lequel s’accomplit l’absolu. C’est d’autant plus erroné que Nietzsche ne cesse de procéder par négatif, aussi bien dans la vie active que réactive ; l’homme du ressentiment est bon par négation du méchant, mais inversement, l’homme de l’action, celui qui exerce sa volonté de puissance est pris dans un jeu différentiel qui suppose précisément, dans le cadre de son accomplissement, qu’il soit en mesure de nier tout en dépassant (aufheben) le monde en sa différence. Le par-delà bien et mal que désire Nietzsche n’est pas si éloigné que le pense Deleuze de l’absolu hégélien, de la réconciliation hégélienne qui cherche, elle aussi, à ne plus être soumise à des couples d’opposition binaire. La manière par laquelle Deleuze interprète le travail du négatif comme nihilisme est pour cette raison inacceptable : elle serait juste si le négatif était le terme de la dialectique, mais ce n’est pas le cas. En conclusion, outre cet anti-hégélianisme très primaire de Deleuze, fondé sur un refus de l’activité positive du négatif, et sur une mésinterprétation profonde de Hegel, Nietzsche et la philosophie demeure un ouvrage de référence, notamment en raison du couple interprétatif réactif / actif, et de la volonté de puissance comme source du sens. « Que le multiple, le devenir, le hasard soient objet d’affirmation pure, tel est le sens de la philosophie de Nietzsche. » ________________________________________ Nietzsche : le cinquième évangile ? Qui connaît Eric Blondel ne peut être qu’agacé par sa désinvolture méprisante, et ses cours saturés d’un humour pesant. Pourtant, son Nietzsche, le cinquième évangile ? est un parfait chef-d’œuvre. Il y pénètre avec bonheur l’esprit nietzschéen, le sens même d’une démarche généalogique, et se place réellement par-delà bien et mal sans tomber dans une certaine forme d’immoralisme nietzschéen que bien des commentateurs adoptent avec délectation sans s’apercevoir qu’ils demeurent ainsi tributaires de ce qu’ils devaient pourtant combattre. Blondel commence par rappeler une évidence : Nietzsche est l’ennemi de « toutes les professions de foi, de tous les interdits moraux, « nietzschéens » ou non[1]. » Trop souvent les nietzschéens en restent à l’idée simpliste d’un Nietzsche qui s’en prend à la morale, qui n’a qu’un combat, bref on unilatéralise les thèmes nietzschéens en perdant de vue leur complexité. Or Blondel le répète : « ce livre voudrait, avec Nietzsche, inquiéter aussi bien les cagots qui se disent « athées » que ceux qui se prétendent « chrétiens[2] ». » L’athéisme est tout autant une religion, une prétendue vérité que le christianisme, il est tout aussi perclus de certitudes non fondées. Pour autant, Nietzsche n’est pas immoral, il préserve un certain nombre de règles, d’impératifs, au premier rang desquels la « discipline du style[3]. » Rien de plus faux donc qu’un Nietzsche qui enverrait balader l’ensemble du passé, de la tradition au profit d’une licence généralisée. Le premier chapitre vise à réfuter un certain nombre d’idées reçues, notamment autour du prétendu antisémitisme nietzschéen ; certes il y a chez lui une certaine forme de mépris de la promiscuité orientale, le fameux « à tu et à toi » qu’il déplore dans le christianisme et dont il retrouve l’origine au sein du Judaïsme, mais il s’agit là davantage d’un agacement culturel à l’égard de l’Orient en général, qu’une marque réelle d’antisémitisme. Quant à l’origine juive des idéaux ascétiques, il ne s’agit en rien de penser le lien nécessaire entre une ethnie et la production d’une forme d’idéal, mais bien plutôt de remonter aux origines d’une pathologie qui s’est étendue en universalité. « Il est vrai, sans doute, comme bien des « débiles » de tout acabit l’ont fait pesamment remarquer, que Nietzsche a analysé et critiqué l’esprit juif. Mais il s’agissait pour lui de dégager, en généalogiste et historien, l’unité et les traits distinctifs de la culture d’un peuple parmi d’autres, de l’esprit spécifique qui marque et détermine l’histoire d’un peuple[4]. » Abordons à présent une des expressions les plus discutées et les plus complexes dont Nietzsche n’a jamais vraiment donné de définition précise : la volonté de puissance. Comment la définir ? « Ce n’est pas la caractéristique ou le privilège de certains êtres, c’est le principe selon lequel existe et se détermine tout ce qui est, et en particulier tout ce qui vit. Cela signifie que tout ce qui est et vit se trouve dans un rapport de forces avec ce qui lui est étranger, et avec soi[5]. » La volonté de puissance est donc une caractéristique universelle de la vie, et non quelque chose qui s’acquiert, ou qui serait l’exclusivité de quelques êtres exceptionnels. Chacun est susceptible d’exercer sa propre volonté de puissance, au sein d’un système différentiel ; la volonté de puissance ne se comprend que dans un cadre conflictuel, celui de la vie, où il s’agit à chaque instant de s’affirmer face à l’environnement vital, humain et social. La volonté de puissance est donc jeu différentiel contenu à l’état de puissance en chacun des êtres vivants et qu’il s’agit d’actualiser. « La volonté de puissance n’est donc pas une vertu, une qualité ou un don qu’il faudrait avoir ou dont on serait privé : c’est, pour Nietzsche, un principe explicatif de la conduite[6]. » Il y a en elle une tâche indéfinie, une recherche indéfinie de l’augmentation de la force qui interdit de faire de celle-ci un absolu, dans l’exacte mesure où elle ne cesse d’évoluer, de progresser, ou, inversement, de diminuer. Tout est différence chez Nietzsche. Qu’est-ce alors que la morale classique dans une telle optique ? Elle est recherche de principes ou de lois qui ne proviennent pas de la volonté de puissance ; elle ne veut plus établir de jeu différentiel entre le monde extérieur et moi, elle vise inversement à égaliser les conditions par des conditions identiques. La morale n’est en rien recherche d’accroissement de la puissance, ou de la vie, elle est au contraire fuite en des principes abstraits et niveleurs des forces vitales ; la vie constituant l’ontologie chez Nietzsche, la fuite hors de la vie s’avère fort logiquement être recherche du néant, nihilisme. « Apologie du nihil, la morale ne peut être que nihiliste[7]. » Toutefois, depuis peu, Celui qui fournissait les principes moraux est mort. Nous sommes sans repères, condamnés à affronter le jeu différentiel, la différence entre moi et l’autre, hors des principes égalisateurs de la morale ; la mort de Dieu nous confronte à la différence de l’altérité, et témoigne en retour que si Dieu nous paraissait si rassurant, c’est qu’il nous était semblable. « C’est bien parce qu’il était si proche de nous que la mort du Dieu-identité nous laisse sans repères pour notre identité, plongés dans l’épouvante de l’altérité, au lieu de nous apporter un soulagement[8]. » Mais pourquoi Dieu est-il mort ? Dieu était condamné à mourir car il porte en lui constitutivement la mort ; voué à ne défendre que les idéaux ascétiques, à ne pas s’engager pour la vie, pour le jeu différentiel, voué à égaliser les conditions, Dieu devait nécessairement faire les frais des lois de la vie ; il n’était pas suffisamment fort pour les surmonter. « « Dieu est mort » signifie : en tant que manque projeté par la faiblesse, Dieu est impossible, parce qu’il n’est qu’un NEANT. Les remèdes faibles ne peuvent que produire le manque, la mort[9]. » Pour autant, il serait absurde d’affirmer que Nietzsche ne croit pas en Dieu ; il y a un Dieu chez lui, mais ce n’est pas le Dieu de la morale. C’est le dieu de la vie, c’est Dionysos. Précisons toutefois que Nietzsche demeure tributaire d’une interprétation héritée des Lumières et reprise par le romantisme, de la divinité ; le Dieu moral, c’est la vision kantienne et du jeune Hegel, voire de Schleiermacher, de la divinité. Il n’est pas certain que le Christianisme pense Dieu de manière aussi morale ; mais Blondel malheureusement ne prend nulle distance à l’égard de l’interprétation nietzschéenne du sens réel de la divinité judéo-chrétienne. Quoi qu’il en soit, Nietzsche reprend les textes bibliques, tout en se distinguant du Christianisme historique ; ce n’est pas après le Christ ou après Moïse qu’il s’en prend, c’est aux croyants et au premier d’entre eux : Saint Paul. « Si, pour le christianisme et pour la pensée de Nietzsche, Dieu existe (et ce Dieu s’appelle pour Nietzsche Dionysos) ce n’est pas un Dieu de la morale, mais un Dieu de la vie, de la contestation de la morale, un Dieu qui est aussi présent comme tel dans la Bible et dans le christianisme[10]. » Fidèle à la tradition, Nietzsche admet l’importance, voire la beauté, des textes sacrés, mais il refuse l’interprétation théologique et ascétique qui en a été produite. Il cherche à retrouver la force vitale au sein même des textes sacrés. Ce Dieu de la vie qu’il désire fait ressortir, en creux, l’absurdité du Dieu moral auquel croient les Chrétiens et les Juifs ; le Dieu moral, au fond, n’a jamais existé. Dieu a toujours été mort mais ce n’est que maintenant que l’on s’en rend compte. Et sans Dieu, l’homme se retrouve faible, désorienté devant la vie qui est jeu différentiel, volonté de puissance. Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement que l’homme a hypostasié Dieu comme objet de désir. L’homme désirait qu’une entité supérieure le rassurât quant à son rapport au monde – remarquons ici que Nietzsche ne dit pas que Dieu rassure quant à la mort – si bien que Dieu n’est rien d’autre qu’un produit du désir humain. « Il ne faut donc pas croire que la mort de Dieu est présentée par Nietzsche comme signifiant sans ambiguïté une libération, une réalisation d’un désir : au contraire, c’était Dieu qui était la réalisation de nos désirs[11]. » Poursuivons ; si Dieu était réalisation des désirs humains, son décès impose de renoncer aux désirs humains. La volonté de puissance n’est pas accomplissement des désirs ; jamais autant que chez Nietzsche, la différence entre désir et volonté, ne fut autant marquée. Le surhomme n’est pas celui qui accomplit ses désirs, c’est celui qui précisément les dépasse, qui n’est plus assujetti à ceux-ci. Et en se dépassant soi-même, le surhomme opère un quasi-miracle. Il dépasse sa propre identité, il est plus que ce qu’il est, il n’est pas ce qu’il a été, il est plus ; il est perpétuel accroissement de forces, il est réfutation de la stabilité identitaire. Quel est donc le Christianisme auquel s’en prend Nietzsche ? « Avant tout, il faut bien comprendre que, pour Nietzsche, le « christianisme » n’est pas un ensemble d’idées et d’arguments, mais une certaine façon d’être et de parler : Nietzsche ne va donc pas le « réfuter », ni chercher à démontrer par des arguments que Dieu n’existe pas ou que le message de Jésus est faux[12] » Nietzsche ne raisonne jamais en termes de vrai ou faux (ou alors dans un sens vital) car ce serait retomber dans ce qu’il ne cesse de dénoncer : la tyrannie du vrai. Il ne peut pas, en toute rigueur, qualifier de fausse la religion chrétienne, cela est capital. Et de fait, il ne le fait jamais, car ce serait retomber dans le système même qu’il refuse. Ce qu’il récuse, c’est une « attitude[13] », celle des Chrétiens. Le Chrétien est celui qui usurpe le Christ, le Chrétien n’a nul droit à l’égard du Christ, il en est même indigne tant il en a déformé la beauté. Il parle de l’Antichrist et non de l’Antéchrist, si bien que Nietzsche s’en prend à la forme luthérienne du Christianisme. Blondel le remarque enfin : le Christianisme moral de Nietzsche est celui de Luther plus que celui de Rome. Il n’y eut qu’un seul Chrétien, qui a su vivre chrétiennement, mais il est mort sur la croix. Le Christianisme est donc un ensemble vide ; les chrétiens ont usurpé le nom du Christ ; mais s’il y a usurpation, il y a réalité…La foi fait fi de toute réalité. L’homme de foi est nécessairement un faible, il ne supporte pas la réalité. Le péché, invoqué pour justifier l’incapacité à être bon, est une preuve de faiblesse. Le prêtre qui parle de sauver du péché ne parle que de sauver de sa propre invention. La foi est fuite hors du jeu différentiel, hors de la volonté de puissance, hors du réel. « On doit appeler prêtre tout personnage qui règne par la perpétuation de la culpabilité (…) de la peur de changer, d’assumer la force de se révolter[14]. » Le Christianisme n’a donc pas l’exclusivité du prêtre ; le prêtre est l’être qui tente d’asseoir son pouvoir par la négation des forces vitales, par le nivellement de ses ouailles, par le refus du jeu différentiel ; il est celui qui, au lieu d’imposer la force l’individu, impose à l’individu la force de la culpabilité, de la honte de soi, du péché. Vous n’avez pas à vous développer, vous devez avoir honte d’être fort, soyez faible, soyez comme les autres hurle le prêtre. Mais cela, c’est l’exact inverse de ce que prône le Christ : « Le message de Jésus, c’est justement de renoncer au « péché », et il n’y a que Jésus qui vit ce message[15]. » Qu’est-ce que Nietzsche retient de l’amour du prochain prôné par le Christ ? Non pas l’égalité ni l’identité de l’altérité, mais bien plutôt l’exaltation de la différence irréductible d’autrui. Il s’agit de l’aimer en perspective. Ce n’est que par ce biais que se pensera une altérité réussie, autrui comme celui-là même à l’égard j’exerce ma volonté de puissance, tout en reconnaissant la sienne. J’émets là une hypothèse : la proximité avec Hegel est gigantesque. La lutte des consciences de la Phénoménologie de l’esprit signifie très précisément la nécessité d’un jeu différentiel et conflictuel, par lequel chacun s’affirme en l’autre ; certes l’altérité est conflictuelle, mais qui a dit qu’elle ne l’était pas ? Finalement, Nietzsche opère un renversement : les Chrétiens sont ceux qui adorent une idole, comme des païens, tandis que les athées militants combattent encore Dieu, comme s’il existait encore ; ce sont eux les vrais croyants. D’une certaine manière, « Nietzsche est athée par christianisme biblique[16]. » ________________________________________ La généalogie de la morale de Nietzsche Voici un petit cours que j’avais partiellement rédigé pour une élève de DEUG, un cours consacré à La généalogie de la morale ; ça ne vaut pas grand chose, mais ça donne une idée assez correcte du contenu, me semble-t-il… Ce texte, qui est un des tout derniers textes de Nietzsche, a pour objet, ainsi que l’indique le titre, de procéder à une relativisation de la morale, par le biais de son évolution historique. La morale n’est plus un absolu, reçu (hétéronomie) ou universellement présent en chaque homme de façon innée (autonomie, conscience morale), elle est un processus évolutif soumis aux fluctuations de l’histoire. Faire sa généalogie, c’est donc à la fois la produire sous la forme de la contingence historique et la réduire à un fait historique qu’il s’agit d’interpréter. Cet ouvrage présente une étonnante particularité formelle : c’est le seul, avec l’étude sur La naissance de la Tragédie, à être construit sur le mode dissertatoire. Contrairement aux aphorismes, aux paraboles, aux réflexions et maximes, nous avons trois « dissertations » successives, logiquement enchaînées. C’est, à mon sens, un des plus grands ouvrages de philosophie occidentale. L’introduction se propose de déterminer « qui a inventé les jugements de valeur bon et méchant ». Il s’agit d’emblée de poser la morale comme produit d’un petit nombre, et de savoir comment la morale telle qu’elle se développe en Occident (pitié, passion pour la faiblesse, etc.) se rapproche progressivement du nihilisme oriental (que toujours Nietzsche combattra). Nietzsche n’est pas nihiliste !!! Ainsi que le rappelle Deleuze, le projet central de Nietzsche est de produire un sens et des valeurs. (in Nietzsche et la philosophie, PUF, Quadrige, à lire absolument) La première dissertation s’attache à déconstruire l’origine de « bon et méchant », « bon et mauvais » Le point de départ de ces valeurs, c’est « la révolte des esclaves dans la morale » ; Les esclaves, Nietzsche évoque les esclaves juifs des Egyptiens, parviennent à imposer un « acte de vengeance intellectuel » par lequel l’inversement des valeurs est rendu possible. « Le soulèvement des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment devient lui-même créateur et engendre des valeurs. » Les mauvaises valeurs débutent lorsque les valeurs aristocratiques qui sont un acquiescement à soi se transmuent en un non à l’autre. De l’affirmation à être soi, (morale aristocratique que Nietzsche appelle de ses vœux), on passe à une négation de l’autre, désigné comme le « méchant ». C’est là la première inversion. Mais avoir posé l’autre comme « méchant » permet de se poser soi comme « bon » par antithèse. L’ancien aristocratique est devenu le méchant, et l’ancien gueux est devenu le bon. Louer le faible, le gueux devenu bon, c’est cela le nihilisme, c’est renier la force, renier l’aristocratie du comportement et de la pensée, c’est « être fatigué de l’homme ». Deuxième dissertation : il s’agit de s’occuper de l’origine de la mauvaise conscience, de la naissance de la faute. Encore une fois, parler de « la naissance de la faute », c’est dire qu’il n’y a pas de faute en-soi, mais qu’il n’y a qu’une construction arbitraire de ce que l’on appelle « faute ». Ainsi, « parler de justice et d’injustice en soi n’a pas de sens. » Pourquoi Nietzsche peut-il affirmer cela si tranquillement ? Parce que pour lui la valeur essentielle est la vie, et la vie est par essence injustice, violation, expropriation, etc. La fonction élémentaire de la vie est première dans l’ordre des considérations, et la vie est à penser selon la vie, non selon la morale. Quid de la mauvaise conscience ? « L’inimité, la cruauté, le plaisir de persécuter, d’attaquer, de transformer, de détruire, tout cela tourné contre les possesseurs dotés de tels instincts : voilà l’origine de la mauvaise conscience. » La mauvaise conscience, c’est le refoulement de l’instinct de liberté. L’homme va jusqu’à inventer un « Dieu saint » pour se persuader « de son absolue indignité. » Il y a une jouissance de l’homme moral dans son sentiment d’indignité, et cela explique les mortifications volontaires qu’il s’inflige ; mon dieu que je suis laid et indigne s’exclame-t-il en permanence ; j’ai honte de… Et je suis encore plus indigne eu égard le Dieu absolument bon et juste qui me regarde du haut de sa pureté. Troisième dissertation : après avoir pensé l’origine de la morale, puis des valeurs, Nietzsche pense à présent selon l’interprétation : il interprète, c’est-à-dire il donne du sens aux idéaux ascétiques. Depuis fort longtemps, la morale et la philo se méfient du monde, elles ont un « idéal ascétique » Il semble que l’on ne puisse « que vivre en rampant » quand on lit les philosophes. « L’idéal ascétique a sa source dans l’instinct de défense et de salut d’une vie en voie de dégénération. » Naturellement, ce sont les plus faibles qui, par nature, ne peuvent jouir de la vie, qui promeuvent un tel idéal (ainsi les prêtres, qui ne peuvent se marier, les malades, et… « la femme malade en particulier : personne ne la surpasse en raffinement lorsqu’il s’agit de dominer, d’opprimer, de tyranniser[1]. ») S’occuper des troupeaux malades suppose que le pasteur, le berger, le prêtre, soient eux-mêmes malades. Et tous ces pasteurs d’expliquer ceci à leur troupeau : si vous êtes malades, c’est que vous avez commis une faute ; la souffrance est interprétée comme « châtiment » Dieu est convoqué pour les plus petites affaires. Cela explose dans le NT : « rien que le remue-ménage de petites sectes, rien que le rococo de l’âme (…). Ils sont d’une prétention qui fait rire : cela ne cesse de rabâcher ses affaires personnelles, ses sottises, ses tristesses, ses minables soucis, comme si l’essence des choses était tenue de s’en préoccuper (…). » Finalement, l’idéal ascétique, ce n’est pas la souffrance, c’est le non-sens de la souffrance. Le nihilisme des prêtres est à la base même de l’idéal ascétique. Celui-ci réclame « la volonté de néant ». ________________________________________ [1] Les bonnes âmes nietzschéennes effarouchées par ce que certains ont appelé son « antisémitisme » peuvent aisément montrer que Nietzsche était loin d’être antisémite ; il dénonce même le « ressentiment » accumulé à l’égard des Juifs, chose rare pour son époque. En revanche, vouloir à tout prix l’exonérer d’une misogynie assez stupéfiante, voilà qui relève de la mauvaise-foi. Le problème logique qui se pose est le suivant : soit Nietzsche est génial, donc il ne peut être misogyne (présupposé : seuls les imbéciles sont misogynes), soit Nietzsche est génial, y compris dans sa misogynie (présupposé : seuls les imbéciles sont féministes). La totalité des commentateurs Tags : Catégorie : 14-NIETZSCHE | Commentaires (0) | Ecrire un commentaire | |
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