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LE DESIR CHEZ SPINOZA

Ajouté le 13/7/2008

 

L'anti-somnambulique


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Histoire de la pensée  

                                                            Spinoza et le désir de liberté

 




 

« La part non sollicitée de Spinoza, celle qui pense la permanence de la poussée des "conatus" à conquérir plus d'activité, de joie, de connaissance, attend encore l'heure de son retour. Cette heure sera simplement celle d'une pensée nouvelle, d'un autre matérialisme »
André TOSEL Du matérialisme. De Spinoza

    Notre revendication de liberté exprime trop volontiers des affects négatifs : on est contre, l'autorité, le pouvoir, les pouvoirs sociaux existant, l'Etat, etc. Or s’en tenir au refus du pouvoir, c’est rester dépendant de la réalité présente (nier, c’est encore être déterminé par ce qu’on nie), c’est aussi toujours être au risque de l’incompréhension mutuelle (car chacun vit une réalité différente).
    Pourtant l’on sent bien que l'idée de liberté n'aurait pu dynamiser à ce point les désirs humains si elle n'en appelait à quelque chose de positif, à une idée de l’existence humaine dont on sent la potentialité en nous et qui réaliserait notre aptitude au bonheur.

«…Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.»   Paul Eluard

    C’est cette dimension positive qui est intéressante car elle seule peut nous amener à dépasser une attitude simplement réactive pour investir l’avenir.
    Nous voudrions contribuer à une élaboration positive de la notion de liberté en tant qu'elle est capable de polariser un investissement collectif de l'avenir. Quelle est cette liberté qui est visée comme valeur essentielle ? Quelle qualité veut-on pour son existence lorsqu'on récuse l'emprise des pouvoirs ?

1 – La spontanéité

    Le pouvoir peut se définir, très classiquement, comme la capacité d'imposer sa volonté à d'autres. La relation de pouvoir est considérée comme ce qui me vole une partie de mon existence, des possibilités de bien vivre qui étaient inscrites en moi, et qui par là me met dans du malheur. Mon malheur, conjugué à celui d'autrui, se démultiplie socialement, en particulier sous forme de violence, produisant ce profil général tragique de l'histoire humaine. Le pouvoir a ainsi introduit le mal dans la bonne nature humaine ; autre version, sécularisée, de la chute d'Adam.
    La liberté recherchée serait alors en amont, du côté d'une nature humaine qui pouvait encore s'exprimer spontanément, sans avoir été dévoyée par la contrainte d'un pouvoir d'autrui. La liberté serait du côté de la spontanéité.

    Faut-il vouloir vivre spontanément ? Pour le dire autrement, faut-il vouloir satisfaire tous ses désirs à mesure qu'ils se révèlent à la conscience ? Notons d'emblée qu'une existence totalement spontanée est impossible parce qu'inadéquate à la structure du monde : l'objet du désir ne pourra jamais être toujours présent à disposition et en abondance – il faut attendre que les cerises soient mûres ! C'est le propre de l'attitude toxicomane d'essayer de court-circuiter ce caractère contraignant du monde par la prise de substances qui le dévalorisent au profit de sensations subjectives satisfaisantes (c'était d'ailleurs déjà la stratégie de comportement, bien naturelle alors, du nouveau-né). En ce sens la fuite dans la réalité virtuelle des écrans vidéos est une forme de toxicomanie.
    Bref si l'on appelle contrainte ce qui s'oppose à la spontanéité, alors il faut reconnaître que vivre ne peut être que contraignant.
    La spontanéité ne peut constituer un idéal absolu de liberté.

    Au moins, semble-t-il, peut-on poser un idéal relatif de liberté comme spontanéité : que l'on me laisse me débrouiller des contraintes du monde comme je l'entends, selon ma propre singularité ; que l'on n'ajoute pas aux contraintes du monde naturel, des contraintes propres à la vie sociale, que je ne subisse pas le pouvoir d'autrui ! L'idéal de liberté serait dans la capacité de maîtriser la confrontation de ses désirs à la réalité naturelle sans avoir à les référer à la volonté d'autrui.
    Mais en tant que nous sommes ici et maintenant en train de réfléchir sur l'idéal libertaire, nous sommes des êtres sociaux qui nous reconnaissons dans un même langage et partageons des valeurs communes. Or tout ceci n'a été acquis que progressivement, dans un processus d'acculturation qui a forcément mis en jeu des relations d'éducation. Et une relation d'éducation, toujours, implique un pouvoir de l'éducateur sur l'éduqué : le père qui oblige son enfant à lui tenir la main en traversant la route, le professeur de philo qui impose un texte à étudier…
    Généralisons.
    Soit un groupe social, une tribu, qui pourvoit à ses besoins vitaux en chassant ou en cueillant. Comment nourrir ceux qui ne sont pas aptes physiquement à participer à la chasse ou à la cueillette ? Comment répartir la viande du bison tué collectivement ? Il faut des règles. Comment gérer l'illimitation du désir sexuel qui pourrait amener les frères à s'entre-tuer pour la mère ? Il faut encore des règles.
    La vie sociale implique toujours des règles qui sont autant d'immixtions dans mon histoire de la volonté d'autrui ; elle est essentiellement tissée de relations de pouvoir.

    Si l'on veut maintenir un idéal de liberté comme spontanéité, il faut encore en restreindre le champ ; il faut distinguer entre des contraintes sociales légitimes et d'autres qui ne le sont pas.
    La liberté recherchée serait la qualité d'une existence qui ne serait entravée par aucun pouvoir arbitraire. Serait visée une vie sociale qui aurait éliminé tout pouvoir procédant de l'intérêt particulier de ceux qui le possèdent ou le contrôlent au détriment de l'intérêt d'autrui. Non au caprice de l'adjudant, à la chicanerie administrative du fonctionnaire, au fait du prince ; mais oui à l'autorité du guide de haute montagne, aux prescriptions du médecin, à la sagesse de l'homme d'expérience, etc. Il faudrait organiser la société de telle manière que toute règle, et tout pouvoir qui en procède, se donnent comme parfaitement justifiées en raison, tout en posant des limites intangibles au développement des pouvoirs.
    Cela correspond très exactement à la doctrine du libéralisme.
    Celui-ci veut, par le moyen de la démocratie, rendre toute loi rationnellement fondée ; il pose, par ailleurs, en une hiérarchisation du système des lois adossé à la loi fondamentale (Constitution), la prévalence absolue du pouvoir de la loi sur le pouvoir des individus. A l'intérieur de ce cadre, tout individu à la possibilité, théoriquement inaliénable, de réaliser ses désirs, c'est-à-dire de vivre à sa guise.
    Ce sont les libertés dont on fait grand cas de nos jours : liberté d'expression – ne pas être empêché d'exprimer ses idées ; liberté de déplacement – ne pas être empêché de voyager ; liberté d'entreprendre – ne pas être entravé dans ses projets économiques ; etc.
    Ces libertés, on le voit, se définissent négativement ; elles sont autant de domaines que l'on a jugés devant être soustraits à l'emprise du pouvoir social. Mais que vont faire les individus à l'intérieur de ces domaines ? Ce n'est pas parce que tu peux exprimer publiquement ton point de vue que celui-ci sera valable.
    Le libéralisme n'a pas de valeur collective et positive à proposer ; il pense que l'égoïsme de chacun fera l'affaire ; l'égoïsme, c'est-à-dire l'affirmation de son désir spontané.
    Les "libertés" du libéralisme, c'est sans doute une condition pour la liberté (ce sont elles qui nous permettent d'écrire ici), mais ce n'est pas la liberté.

    Le spontanéisme – doctrine qui donne la valeur principale à la liberté comme spontanéité – ce n'est pas l'utopie d'un monde meilleur, c'est la misère du monde présent.
    Il faudrait peut-être enfin s'apercevoir que sans doute jamais dans l'histoire humaine la spontanéité n'a été autant valorisée que dans notre monde actuel. Mais peut-être aussi – c'est notre thèse – jamais n'y a-t-il eu d'oppression aussi profonde. Massivement, les sollicitations émanant des pouvoirs sociaux nous poussent à des comportements spontanés. Ne contrarie pas tes désirs, paie et consomme. Achète en te dirigeant spontanément vers le produit dont on a raccroché l'image à tes fantasmes. Et si tu as du temps disponible, vis dans l'immédiateté des émotions que suscitent les images qu'on te propose, films, jeux vidéos, matchs… La société de consommation, c'est un immense parc d'attraction, avec ses itinéraires obligés, ses alternatives convenues, ses barrières qui nous masquent et nous interdisent le vaste monde, et bien sûr, son esclavage caché.
    Tu es libre, tu peux faire ce que tu veux … à l'intérieur des limites qui permettent au système de se reconduire et de prospérer.
    Tu es libre, tu peux toujours faire droit à ton désir spontané … dans la mesure où tu es conditionné à ne pas désirer au-delà.

    Dans le cours du développement de l’aventure humaine il y a d'abord la spontanéité : la conscience est tout entière captée par l'objet de son désir et les stratégies pour le posséder. Il n'y a rien à en dire sinon qu'elle renforce les inégalités naturelles.
    Il y a ensuite la contrainte, conscience d'une entrave dans la poursuite de son désir due à un agent extérieur et volonté de supprimer l'action de cet agent.
    C’est seulement alors qu’apparaît une conscience de la liberté : elle est le fantasme du comportement non entravé.
    Mais ce fantasme est trompeur ; il escamote la structure de la réalité naturelle comme la prégnance de la réalité sociale pour l'individuation du petit homme. Il trace en creux un fantôme de valeur qui malgré le poids du vocable qu'on lui accole – liberté – ne désigne rien de plus que le régime général des comportements sous-humains.

« Un état de choses où l'homme aurait autant de jouissances et aussi peu de fatigues qu'il lui plairait ne peut pas trouver place, sinon par fiction, dans le monde où nous vivons. [ ... ] La seule liberté qu'on puisse attribuer à 1'âge d'or, c'est ce dont jouiraient les petits enfants si les parents ne leur imposaient pas des règles ; elle n'est en réalité qu'une soumission inconditionnée au caprice.» Simone WEIL, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale

    De fait, le libéralisme (et également sa forme radicale qui, aux Etats-Unis, s’est elle-même appelée libertarisme), de même que tout idéal de liberté qui ne se définit que par l’absence de contraintes, ne peuvent réaliser notre idée de la liberté.

2 – L'action pensée

    La liberté que nous recherchons doit avoir deux caractères :

  • Elle doit impliquer ce qui en l'humain le démarque du comportement simplement spontané, c’est-à-dire la réflexion.
  • Elle doit avoir une visibilité sociale afin de pouvoir être une valeur collective. Cette condition exclut la liberté intérieure des Stoïciens.


    La liberté que nous recherchons doit alors s'exprimer comme action, au sens fort de ce mot (que l'on peut trouver chez Hanna Arendt) : le fait pour l'homme d'avoir des comportements qui l'insèrent dans la vie sociale et pèsent sur l'orientation de celle-ci. Alors on peut s'appuyer sur cette définition de Simone Weil :

« serait tout à fait libre l'homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant la fin qu'il se propose et l'enchaînement des moyens propres à amener cette fin.» Ibid.

    La liberté serait action pensée.

    Etre libre, c'est agir en connaissance de cause ; c'est donc avoir réfléchi rationnellement son but.
    C'est un but valable de me syndiquer car c'est plus efficace pour défendre l'intérêt collectif de ma corporation.
    Mais la défense de l'intérêt de ma corporation contribue-t-elle au progrès de l'intérêt général ?
    Supposons que ma réflexion rationnelle conclut positivement, alors elle doit aussi décider qu'il est préférable de promouvoir l'intérêt général plutôt que l'intérêt individuel (Nietzsche, on le sait, ne le pensait pas).
    En fin de compte, parce que tout but particulier est un moyen pour un but plus élevé, agir en connaissance de cause, être libre, c'est se prononcer sur le but suprême de l'existence humaine, ce que la tradition philosophique nomme le Bien (et même le Souverain Bien).
    Pas de liberté véritable sans décision réfléchie, justifiable, sur ce que l'on va appeler le Bien.
    Mais est-ce possible ?
    Car réfléchir une réalité, c'est la définir, c'est-à-dire la spécifier à l'intérieur du concept d'une réalité plus fondamentale, c'est aussi l'évaluer, c'est-à-dire la mettre en rapport avec une ou des valeurs supérieures. Or par définition il n'y a rien de supérieur au Bien. Au bout de la démarche le Bien ne peut plus être réfléchi ; il est, de droit, à la fois inobjectivable et inévaluable (c'est Platon qui le premier a établi cette aporie) ; il ne peut que se donner comme transcendant à la liberté humaine qui doit se mettre à son service ; au fond, la liberté telle que nous venons de la définir semble impossible puisque l'action, en son fondement ultime, ne peut plus être pensée.
    Il n'y aurait pas de liberté.
    L'histoire illustre ce processus où des démarches de pensée libératrices (oui, la pensée libère !) se sont métamorphosées en tyrannie du Bien : le platonisme qui nie la vie pour la contemplation des Idées, le cartésianisme qui asservit le corps pour une participation à la connaissance divine, le kantisme qui rétrécit l'existence humaine pour la loi morale, le marxisme et les amples sacrifices humains requis pour l'avènement du communisme…

    Pessimisme ? Il y a pourtant, du simple point de vue logique, une issue : poser que c'est la liberté qui est le Souverain Bien, considérer que la valeur suprême qui en fin de compte doit orienter toute action humaine, c'est la liberté. La notion de liberté telle qu'on l'a définie comme action pensée ne s'accommode pas de demi-mesure, elle implique le tout ou rien. Essayons le tout.
    La liberté serait le sens même de toute existence humaine, le Bien serait immanent à la liberté.

    D'après notre définition, ce serait la capacité d'actions pensées qui deviendrait le but suprême de l'homme. Comment comprendre cela ? Car, on l'a vu, de droit, un tel but ne peut être l'objet de délibération rationnelle ; il doit s'imposer de lui-même comme indubitable.
    Or, il n'est pas du tout évident qu'il faille souhaiter la réalisation de cet idéal humain d'actions pensées, on aurait tendance à imaginer une société austère, sans spontanéité, sans fêtes, où tout le monde serait continuellement en train de se prendre la tête pour agir justement de façon pensée.
    Est-ce bien cela qui est censé soulever nos enthousiasmes ?
    C'est en ce point qu'il nous faut écouter Spinoza.

3 – La puissance d'agir

    Spinoza montre (Ethique, partie III) que, dans l'expérience humaine, il y a au moins une valeur incontestable.
    C'est la joie.
    Elle est un sentiment qui, lorsqu'il se manifeste chez un individu, consacre une augmentation de sa puissance d'agir.
    Pour Spinoza, en effet, l'humain se réalise dans l'action. L'action, c'est la capacité pour un individu d'engendrer des effets dont il est la cause adéquate, c'est-à-dire qui peuvent être expliqués par ce qu'il est. Par l'action l'individu réalise ses désirs.
    Or ses désirs expriment tous un désir essentiel, qui le définit, et que Spinoza désigne par le mot latin conatus – son effort pour persévérer dans son être.
    Persévérer dans son être c'est entrer en rapport avec les réalités qui sont favorables à son existence et éviter celles qui sont défavorables.
    Or, il se trouve que très souvent, et même exclusivement dans la première enfance, on poursuit les réalités qui nous sont favorables par réaction à des événements qui nous sont imposés.
    Nos désirs sont alors des passions. Nous ne sommes pas la cause adéquate de notre comportement. Nous ne sommes pas maîtres de notre vie, nous ne sommes pas sûrs d'assurer la prospérité de notre être.
    Supposons que mon patron m'affecte délibérément à une tâche qui ne correspond pas à ma qualification. Je vais le voir, je m'engueule avec lui ; je l'insulte. J'ai ainsi exprimé mon "conatus" de façon passionnelle : l'insulter, c'était rejeter un rapport humain qui m'était défavorable ; mais c'était aussi m'exposer au risque d'être licencié ; je n'ai pas maîtrisé, en fin de compte, mon rapport à la réalité de façon à le rendre sûrement favorable.
    Mais si, au lieu de réagir par un affrontement individuel avec mon patron, je réfléchis à la cause de cet acte de pouvoir arbitraire et comprends qu'il s'explique par mon isolement, je puis décider alors de m'engager dans une action collective avec mon syndicat pour imposer des règles qui respectent les salariés ; mon engagement syndical est une authentique action qui s'explique par ce que je suis ; si celle-ci réussit, et elle réussira si elle a été correctement pensée, j'en éprouverai de la joie (et mes collègues aussi), ma puissance d'agir (et la leur) aura été augmentée et mon (notre) avenir sera d'autant plus assuré.
    Pour Spinoza on est d'autant plus capable d'agir qu'on a des idées adéquates sur les phénomènes qui nous affectent ; l'idée adéquate est l'idée de la cause qui permet de rendre compte du phénomène, elle nous permet d'agir – de nous ménager des bonnes rencontres – en connaissance de cause.
    La puissance d'agir est donc à proportion de la capacité de penser. Elle rentre dans le cadre d'une "action pensée", que nous avons établi comme pertinent pour penser la liberté.

    La notion spinoziste de puissance d'agir peut-elle apporter à la liberté la signification que nous lui cherchons ?

Sens commun

    Elle est conforme à l'intuition commune donnée au mot liberté : être capable d'engendrer des effets qui expriment ce que nous sommes en notre singularité, c'est effectivement se sentir libre.

Humanité

    Dans la mesure où elle implique l'usage de la pensée, plus précisément de la raison, afin de former des idées adéquates sur le monde, la notion de puissance d'agir dégage clairement l'idée de liberté de toutes les contradictions liées à son interprétation en termes de spontanéité/absence de contraintes.
    En particulier elle donne à la liberté une signification proprement humaine. Je ne puis plus confondre la liberté que je veux pour moi avec la liberté du loup dans la steppe.

Souverain Bien

    En spécifiant l'action pensée comme puissance d'agir, on échappe au redoutable problème posé par l'impossibilité de penser le Souverain Bien.
    Dans le cadre du spinozisme, en effet, le but ultime de l'homme n'a pas à être défini, il est toujours déjà là, porté par notre nature même. C'est le "conatus", désir permanent d'être soi, d'affirmer sa nature, d'exprimer pleinement sa singularité. Autrement dit on ne peut pas ne pas poursuivre le Souverain Bien ; il n'est donc pas un problème pour la pensée.
    Ce qui est un problème, c'est la manière de le poursuivre.
    Soit on le fait par réaction aux événements qui s'imposent à nous, mais on n'est alors jamais assuré d'un avenir favorable, et, comme cela est très angoissant, on verse dans la superstition.
    Soit, nous appuyant sur les bonnes rencontres que nous avons faites lesquelles augmentent notre puissance d'agir, nous formons une idée claire de ce qui cause notre malheur et de ce qui cause notre bonheur afin d'entrer sûrement en rapport avec ce qui nous est favorable.
    Penser ses buts, c'est donc ici penser les meilleures rencontres réalisables – compte tenu de l'enchaînement des causes dans le monde – afin d'augmenter sa puissance d'agir.
    Et le but final pourrait s'exprimer comme maximisation de sa puissance d'agir.

Pensée

    La conséquence en est que la pensée n'est plus alourdie par la perspective d'une mission infinie, impossible même. La pensée a une fonction précise, limitée, celle de saisir la cause adéquate d'un phénomène qui nous affecte. Nous avons chacun tous les moyens de mener à bien cette fonction grâce à notre raison et aux notions communes (saisie de ce qui est commun à plusieurs corps) que nous formons à partir des affinités qui se constatent entre certains corps et le nôtre. Cet exercice de la pensée a un aboutissement déterminé, l'acte de comprendre, lequel incluant un sentiment de joie apporte une satisfaction sans réserve.
    L'effort de penser – toute vie est effort – n'est pas triste, il contient la promesse d'une issue pleinement satisfaisante, c'est un effort joyeux.

Joie

    Dans le spinozisme, la joie joue le rôle de critère de l'augmentation de la puissance d'agir.
    C'est un critère universel – tout le monde connaît ce qu'est la joie et la juge positive sans restriction ; incontestable – la joie est de l'ordre du vécu et ne peut donc être illusoire ; et dénué de toute ambiguïté – tout subjectif que soit le sentiment de joie, il s'exprime de façon limpide, se communique, se partage.
    Au fond on ne peut rêver de critère plus sûr pour savoir où chercher la liberté.
    D'où la constance avec laquelle, au long des siècles, les pouvoirs sociaux s'efforcent d'étouffer ou tout au moins de canaliser les manifestations de joie, la ténacité aussi avec laquelle ils déploient des stratégies afin de faire valoir les passions tristes (peur, culpabilité, rivalité, haine, etc.).
    Mesurons la "réussite" de notre société à l'ampleur de la présence de tels sentiments et à la rareté des expressions authentiques de joie !

Société

    Etre actif dans le domaine de l'esprit, c'est former des idées adéquates. Spinoza établit assez vite dans le cours de l'Ethique (part.IV, prop.35) que rien ne favorise plus l'augmentation de la puissance d'agir d'un homme qu'un autre homme actif, c'est-à-dire vivant sous la conduite de la raison.
    La puissance d'agir, qui à première vue semblait indiquer une liberté simplement individuelle (agir c'est se comporter de telle façon que les résultats de ce comportement ne puissent venir que de soi), se révèle lorsqu'on considère le dynamisme de son développement, comme éminemment sociale (l'homme démultipliera d'autant plus sa puissance d'agir, qu'il sera plus capable d'entrer dans des relations d'entente avec autrui) ; il faut même dire qu'elle porte en elle la perspective d'une communauté des hommes (plus la puissance d'agir s'accroît, plus cet accroissement est commun à tous les hommes, et réciproquement).
    La liberté signifiée par la puissance d'agir propose véritablement un idéal social et unificateur.

Individu

    Le Bien qui est impliqué dans l'idéal d'une pleine possession de sa puissance d'agir, ne pourra jamais tyranniser un individu puisqu'il est immanent à sa nature même ; il en sera au contraire la meilleure expression.

Histoire

    Cela a pour conséquence qu'il n'est pas possible de concevoir un profil général de l'histoire humaine qui manifesterait un progrès vers une libération au sens de l'augmentation globale de la puissance d'agir.
    Pas de transcendance du Bien, donc pas de transcendance de l'Histoire. Nul destin qui prédéterminerait l'avenir de l'homme du point de vue de l'évolution de sa puissance d'agir.
    Il peut y avoir des périodes de progression, il peut y avoir des périodes de régression. Tout dépend de l'action ou de l'absence d'action (être simplement réactif comme le consommateur-téléspectateur-travailleur-voteur que l'on chérit en nous) de chaque individu, mais aussi des conditions naturelles qui sont faites à l'homme : un tremblement de terre, une épidémie mortelle et ce sont les sentiments où entre de la tristesse qui gagnent, et c'est le niveau global des puissances d'agir qui diminue.
    Pas de rachat à envisager, une vie triste, c'est de l'existence perdue, et aussi un facteur de dévalorisation d'autres existences.

Idéal

    On peut envisager comme idéal de liberté un état de l'individu où celui-ci aurait développé sa puissance d'agir au maximum. Mais cet idéal n'est alors pas déterminable, ne serait-ce que parce que «personne jusqu'à présent n'a déterminé quel est le pouvoir du corps» (Ethique, part.III, prop.2, scolie), et que l'esprit est l'idée du corps (cf. part.II, prop.13).
    Spinoza thématise pourtant la puissance d'agir maximum sous les termes de «béatitude», «amour intellectuel de Dieu», «connaissance du troisième genre». On le voit, il s'agit pour lui essentiellement d'un état d'esprit, à la fois comme connaissance de toutes les choses singulières en tant qu'elles sont expression de la puissance divine, et comme sentiment qui est de l'ordre de la joie (Spinoza définit l'amour comme «joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure» cf. part.II, prop.13) mais qui ne peut être simplement de la joie parce que la joie manifeste une augmentation de la puissance d'agir, ce qui est impossible si elle est, c'est notre hypothèse, à son maximum.
    Spinoza nomme béatitude cet état le plus parfait que l'homme puisse atteindre, sans qu'il puisse en dire autre chose sinon qu'il est la satisfaction de l'individu qui vit dans l'éternité des essences des réalités que son esprit connaît.
    On le voit, cet idéal reste très indéterminé. Il est hypothétique dans la mesure où il ne se fonde que sur l'expérience spirituelle d'un individu, Spinoza. Il est en tous cas trop loin de nos intuitions communes pour être largement partagé.
    Nous proposons de négliger la béatitude, de nous en tenir à l'expérience de la joie.
    Elle est un fondement aussi solide que souhaitable pour savoir quelle direction prendre pour devenir plus libre.
    Elle donne du prix à la simple progression vers plus de liberté, sans d'ailleurs laisser apparaître un terme à cette progression.
    Elle nous permet de former un idéal de libération qui pourrait bien être plus consistant que tout ce qu'on pourrait mettre sous l'expression "idéal de liberté".

    Nous pouvons donc conclure qu'il est possible de donner une signification satisfaisante à la liberté dont nous écrivons sans cesse le nom sur les murs de nos prisons, aujourd'hui si bariolées qu'elles en deviennent difficilement identifiables.
    Le spinozisme nous en donne les moyens.
    L'idéal de liberté pourrait exprimer un investissement positif de l'avenir. Il se déterminerait comme augmentation de la puissance d'agir de chacun.. Il se référerait à un processus de libération de l'individu qui serait aussi, nécessairement, un processus de libération collective. Il serait pleinement humain en ce qu'il impliquerait totalement la capacité de penser rationnellement propre à l'homme. Il ne sacrifierait pas les sentiments aux idées car il serait totalement satisfaisant au plan affectif. Ne partant pas de l'homme tel qu'il devrait être mais visant la réalisation de l'homme tel qu'il est, il ne pourrait se renverser en instance tyrannisant les individus.
    Adopter cette signification de l'idéal de liberté impliquerait prioritairement une action théorique publique. Promouvoir la pensée rationnelle. Acquérir l'idée adéquate de la présence de tant de sentiments composés de tristesse, et de si peu joie de vivre, dans notre monde de cette fin de millénaire.

    A Spinoza revient le dernier mot :

« Ni pleurer, ni rire, ni maudire, mais comprendre »

 

 

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Ajouté le 24/6/2008

Baruch Spinoza

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Baruch Spinoza

Philosophe Occidental
Époque moderne


Portrait de 1665 tiré de la Herzog-August-Bibliothek

Naissance :

24 novembre 1632
(Amsterdam)

Décès :

21 février 1677
(La Haye)

 

 

École/tradition :

Rationalisme, Panthéisme, Eudémonisme

Principaux intérêts :

Ontologie, Éthique, Politique

Idées remarquables :

Monisme, Assimilation de Dieu à la Nature, Déterminisme, Égalité de l'Étendue et de la Pensée

Influencé par :

Moïse Maïmonide, Giordano Bruno, Machiavel, Descartes, Hobbes

A influencé :

Diderot, Schelling, Hegel, Marx, Schopenhauer, Nietzsche, Bergson, Michel Henry, Deleuze, Negri

Baruch de Spinoza (né le 24 novembre 1632, Amsterdam, Pays-Bas - mort le 21 février 1677, La Haye) est un philosophe qui eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs. Issu d'une famille marrane, il fut un héritier critique du cartésianisme et prit ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non de la réflexion théologique grâce à ses nombreux contacts interreligieux. Après sa mort, le spinozisme, condamné en tant que doctrine athée, eut une influence durable. Deleuze l'appelait le « Prince des philosophes », tandis que Nietzsche s'inspira explicitement de son refus de la téléologie. Certains psychanalystes le tiennent pour le philosophe ayant le plus ouvert la voie à Freud. Sans doute était-il pour Lacan le plus grand.

portugais: Bento de Espinosa ; latin : Benedictus [Benoît] de Spinoza ; hébreu : ברוך שפינוזה

Sommaire

[masquer]

*                  1 Biographie

*   1.1 Les origines

*   1.2 L'exclusion

*   1.3 La construction de l'œuvre

*                  2 Philosophie

*   2.1 L'ontologie

*   2.2 L'Éthique

*   2.3 Théorie de la connaissance

*           2.3.1 Les degrés dans la connaissance

§                     2.3.1.1 Dans le Traité de la réforme de l'entendement

§                     2.3.1.2 Dans le Court Traité

§                     2.3.1.3 Dans l'Éthique

*           2.3.2 La vérité

*   2.4 Métaphysique

*           2.4.1 La substance

*           2.4.2 Le conatus

*   2.5 Éthique

*   2.6 Philosophie de la religion

*                  3 Le théologico-politique : religion et politique

*                  4 Les femmes dans la Pensée spinozienne

*                  5 Notes

*                  6 Sources

*                  7 Œuvres

*                  8 Bibliographie

*   8.1 Bibliographie sur Spinoza

*   8.2 Bibliographie des œuvres de Spinoza

*                  9 Voir aussi

*   9.1 Articles connexes

*   9.2 Liens externes

*           9.2.1 Œuvres en ligne

*           9.2.2 Articles, cours, études

*           9.2.3 Glossaires

*           9.2.4 Annuaires

Biographie [modifier]

Les origines [modifier]

Baruch Spinoza naît à Amsterdam, le 24 novembre 1632, dans une famille juive d'origine portugaise. « Baruch » signifie « béni » en hébreu, d'où le prénom Benoît. A cette époque, la communauté juive portugaise d'Amsterdam est essentiellement composée de marranes (juifs espagnols et portugais convertis au christianisme) ayant fui l'Inquisition et le climat d'intolérance envers les convertis. Loin de l'Espagne, la plupart d'entre eux reviennent à leur premier culte et sont parfaitement tolérés et insérés dans la société néerlandaise. Il faut également noter que si le portugais constitue pour cette communauté la langue de la vie courante, l'espagnol domine ce qui a trait à la culture. Le néerlandais est la langue d'échange avec les concitoyens non juifs. Enfin, pour Spinoza, c'est le latin qui sera la langue de l'expression écrite.


Spinoza fréquente l'école de sa communauté, Talmud Torah, acquérant une parfaite maîtrise de l'hébreu et de la culture rabbinique. Sous la conduite de Rabbi Mortera
[1], il approfondit sa connaissance de la Loi écrite et accède aux commentaires médiévaux de la Torah (Rachi, Ibn Ezra) ainsi qu'à la philosophie juive (Maïmonide)[2]. A la mort de son père, en 1654, il reprend l'entreprise familiale avec son frère Gabriel. Après son exclusion de la communauté juive, il gagne sa vie en taillant des lentilles optiques pour lunettes et microscopes, domaine dans lequel il acquiert une certaine renommée.

L'exclusion [modifier]

Les juifs portugais d'Amsterdam - baignant dans l'ambiance tolérante des Provinces Unies - ne constituent pas une communauté fermée. Pourtant, le herem (décision d'exclusion) qui, le 27 juillet 1656, maudit Spinoza, pour cause d'hérésie, est particulièrement violent[3] et, chose rare, définitif. Peu de temps auparavant, un homme aurait même tenté de poignarder Spinoza, qui blessé, aurait conservé le manteau troué par la lame pour toujours se rappeler que la passion religieuse mène à la folie. Si le fait n'est pas complètement certain[4], il fait partie de la légende du philosophe.

L'exclusion de Spinoza n'est pas la première crise traversée par la communauté. Quelques années plus tôt, Uriel da Costa en avait déjà défié ses autorités[5]. Juan de Prado, ami de Spinoza, est à son tour exclu de la communauté en 1657.

Il est difficile de savoir avec exactitude quels propos sanctionne le herem[6], car aucun document ne fait état de la pensée de Spinoza à ce moment précis. On sait cependant qu'à cette époque il fréquente l'école du libertin Franciscus van den Enden (peut-être dès son ouverture en 1652), où il apprend le latin, découvre l'Antiquité (notamment Terence) et les grands penseurs des XVIe et XVIIe siècles, comme Hobbes, Bacon, Grotius, Machiavel. Il côtoie des hétérodoxes de toutes confessions (notamment des collégiants, des érudits lecteurs de Descartes, dont la philosophie exerce sur lui une influence profonde. Il est probable qu'il professe dès cette époque qu'il n'y a de Dieu que philosophique, que la loi juive n'est pas d'origine divine, et qu'il est nécessaire d'en chercher une meilleure - propos rapportés à l'Tags :

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SPINOZA

Ajouté le 7/6/2008

Baruch Spinoza

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Baruch Spinoza
Philosophe Occidental
Époque moderne

Portrait de 1665 tiré de la Herzog-August-Bibliothek
Naissance : 24 novembre 1632
(Amsterdam)
Décès : 21 février 1677
(La Haye)
   
École/tradition : Rationalisme, Panthéisme, Eudémonisme
Principaux intérêts : Ontologie, Éthique, Politique
Idées remarquables : Monisme, Assimilation de Dieu à la Nature, Déterminisme, Égalité de l'Étendue et de la Pensée
Influencé par : Moïse Maïmonide, Giordano Bruno, Machiavel, Descartes, Hobbes
A influencé : Diderot, Schelling, Hegel, Marx, Schopenhauer, Nietzsche, Bergson, Michel Henry, Deleuze, Negri
Baruch de Spinoza - né le 24 novembre 1632, Amsterdam, Pays-Bas - mort le 21 février 1677, La Haye) est un philosophe qui eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs. Issu d'une famille marrane, il fut un héritier critique du cartésianisme et prit ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non de la réflexion théologique grâce à ses nombreux contacts interreligieux. Après sa mort, le spinozisme, condamné en tant que doctrine athée, eut une influence durable. Deleuze l'appelait le « Prince des philosophes », tandis que Nietzsche s'inspira explicitement de son refus de la téléologie. Certains psychanalystes le tiennent pour le philosophe ayant le plus ouvert la voie à Freud. Sans doute était-il pour Lacan le plus grand.portugais: Bento de Espinosa ; latin : Benedictus [Benoît] de Spinoza ; hébreu : áøåê ùôéðåæä

Biographie

Les origines

Baruch Spinoza naît à Amsterdam, le 24 novembre 1632, dans une famille juive d'origine portugaise. « Baruch » signifie « béni » en hébreu, d'où le prénom Benoît. A cette époque, la communauté juive portugaise d'Amsterdam est essentiellement composée de marranes (juifs espagnols et portugais convertis au christianisme) ayant fui l'Inquisition et le climat d'intolérance envers les convertis. Loin de l'Espagne, la plupart d'entre eux reviennent à leur premier culte et sont parfaitement tolérés et insérés dans la société néerlandaise. Il faut également noter que si le portugais constitue pour cette communauté la langue de la vie courante, l'espagnol domine ce qui a trait à la culture. Le néerlandais est la langue d'échange avec les concitoyens non juifs. Enfin, pour Spinoza, c'est le latin qui sera la langue de l'expression écrite.
Spinoza fréquente l'école de sa communauté, Talmud Torah, acquérant une parfaite maîtrise de l'hébreu et de la culture rabbinique. Sous la conduite de Rabbi Mortera[1], il approfondit sa connaissance de la Loi écrite et accède aux commentaires médiévaux de la Torah (Rachi, Ibn Ezra) ainsi qu'à la philosophie juive (Maïmonide)[2]. A la mort de son père, en 1654, il reprend l'entreprise familiale avec son frère Gabriel. Après son exclusion de la communauté juive, il gagne sa vie en taillant des lentilles optiques pour lunettes et microscopes, domaine dans lequel il acquiert une certaine renommée.

L'exclusion

Les juifs portugais d'Amsterdam - baignant dans l'ambiance tolérante des Provinces Unies - ne constituent pas une communauté fermée. Pourtant, le herem (décision d'exclusion) qui, le 27 juillet 1656, maudit Spinoza, pour cause d'hérésie, est particulièrement violent[3] et, chose rare, définitif. Peu de temps auparavant, un homme aurait même tenté de poignarder Spinoza, qui blessé, aurait conservé le manteau troué par la lame. Si le fait n'est pas complètement certain[4], il fait partie de la légende du philosophe.L'exclusion de Spinoza n'est pas la première crise traversée par la communauté. Quelques années plus tôt, Uriel da Costa en avait déjà défié ses autorités[5]. Juan de Prado, ami de Spinoza, est à son tour exclu de la communauté en 1657.Il est difficile de savoir avec exactitude quels propos sanctionne le herem[6], car aucun document ne fait état de la pensée de Spinoza à ce moment précis. On sait cependant qu'à cette époque il fréquente l'école du libertin Franciscus van den Enden (peut-être dès son ouverture en 1652), où il apprend le latin, découvre l'Antiquité (notamment Terence) et les grands penseurs des XVIe et XVIIe siècles, comme Hobbes, Bacon, Grotius, Machiavel. Il côtoie des hétérodoxes de toutes confessions (notamment des collégiants, des érudits lecteurs de Descartes, dont la philosophie exerce sur lui une influence profonde. Il est probable qu'il professe dès cette époque qu'il n'y a de Dieu que philosophique, que la loi juive n'est pas d'origine divine, et qu'il est nécessaire d'en chercher une meilleure - propos rapportés à l'Inquisition en 1659 par deux espagnols ayant rencontré Spinoza et Juan de Prado lors d'un séjour à Amsterdam. Quoi qu'il en soit, Spinoza semble accueillir sans déplaisir cette occasion de s'affranchir d'une communauté dont il ne partage plus les croyances. On ne possède en effet aucune trace d'un quelconque acte de repentance destiné à renouer avec elle[7].

La construction de l'œuvre

Vers 1660-1661, Spinoza s'installe à Rijnsburg, centre intellectuel des collégiants (hétérodoxes protestants). C'est là qu'il reçoit la visite d'Henry Oldenburg, secrétaire de la Royal Society, avec lequel il échange une longue et riche correspondance. En 1663, il quitte Rijnsburg pour Voorburg et commence à enseigner à un élève, Casearius, la doctrine de Descartes. De ces cours, il tire Les principes de la philosophie de Descartes, dont la publication donne lieu à une correspondance centrée sur le problème du mal, avec Willem van Blijenberg, un marchand calviniste qui produira ensuite des réfutations de l'Éthique et du Traité théologico-politique. Il est probable que la rédaction de deux ouvrages ait précédé la publication des Principes : le Traité de la réforme de l'entendement (inachevé et publié avec les œuvres posthumes) et le Court traité (publié seulement au XIXe siècle).
Dans les années 1660, Spinoza est de plus en plus fréquemment attaqué comme athée. Si aucun procès ne lui est intenté, contrairement à d'autres de ses contemporains, c'est probablement parce qu'il écrit en latin et non en néerlandais. Dans ce contexte de tensions, il interrompt l'écriture de l'Éthique pour rédiger le Traité théologico-politique, dans lequel il défend la liberté de philosopher et conteste l'accusation d'athéisme. L'ouvrage paraît en 1670, sous couvert d'anonymat, et avec un faux lieu d'édition. Il suscite de vives polémiques, y compris chez des esprits ouverts, comme Leibniz, ou chez des hommes que Spinoza rencontre occasionnellement en privé, comme l'entourage calviniste de Louis II de Bourbon-Condé. Pour ceux-ci, il convient de distinguer la nouvelle philosophie (Descartes, Hobbes) de la réflexion plus radicale de Spinoza. Quant aux autorités religieuses, elles condamnent unanimement l'ouvrage. En avril 1671, sur requête des synodes provinciaux, la Cour de Hollande juge qu'une ordonnance doit être prise pour interdire la diffusion du Traité et d'autres œuvres jugées blasphématoires, comme le Léviathan(Hobbes) de Hobbes. Elle demande également que des poursuites soient engagées contre les auteurs et autres responsables de la publication des ouvrages. Les États de Hollande rechignent néanmoins à suivre la décision de la cour et à interdire des œuvres écrites en latin. Ce n'est qu'en 1674, après la chute de de Witt, que les livres visés seront effectivement interdits par les autorités séculières.

Le contexte politique, avec l'invasion française, devient moins favorable encore pour Spinoza. La mainmise de Guillaume d'Orange sur les Provinces Unies met fin à une période de libéralisme quasi républicain. Après l'assassinat des frères de Witt (1672), l'indignation de Spinoza est telle qu'il souhaite afficher dans la rue un placard contre les assassins ("Ultimi Barbarorum", les derniers des barbares), ce dont l'aurait dissuadé son logeur. Cependant, le philosophe, qui a abandonné Voorburg pour La Haye vers 1670, ne quitte pas le pays. Ainsi refuse-t-il en 1673, par souci d'indépendance, l'invitation de l'Electeur palatin qui proposait de l'accueillir à l'Université d'Heidelberg.

En 1675, Spinoza tente de publier l'Éthique - reculant devant les risques encourus - et commence à rédiger le Traité politique. Sa pensée audacieuse lui vaut la visite d'admirateurs ou de personnalités comme Leibniz. Il meurt deux ans plus tard, le 21 février 1677. Malgré son image d'ascète isolé, il n'a jamais cessé d'être au sein d'un réseau d'amis et de correspondants, qui contredisent au moins partiellement sa réputation de solitaire. Ce sont eux, en particulier le médecin Ludovic Meyer, qui publient ses œuvres posthumes : l'Éthique, la plus importante, et trois traités inachevés (Traité de la réforme de l'entendement, le Traité politique et l'Abrégé de grammaire hébraïque).

Philosophie

L'ontologie

Dieu est la Nature, le Tout, la Substance unique et infinie. Cette substance a une infinité d'attributs (en première approximation, un attribut est un mode d'expression, une manière d'être perçu), dont deux seuls nous sont accessibles : la pensée et l' étendue. Chaque chose, chaque partie du Tout, est un mode, c'est-à-dire une affection (modification) de la Substance - comme une vague à la surface de l'océan. Chaque chose (mode) s'exprime donc dans une infinité d'attributs, en particulier dans la pensée et dans l'étendue. Par exemple une pierre, c'est un corps physique dans l'espace, mais aussi une idée, l'idée de pierre. Un individu est un rapport de mouvement et de repos. Par exemple une cellule, un organe, un organisme vivant, une société, un système solaire, etc. Il y a donc des individus imbriqués. L'individu suprême est la Nature entière, qui ne change pas (son rapport de mouvement et de repos est donné par les lois de la physique : ces lois ne changent jamais). A chaque individu, comme à chaque chose, correspond une idée. Or l'esprit d'une chose n'est autre que l'idée de cette chose. L'esprit de Socrate, c'est l'idée du corps de Socrate. Donc toute chose a un esprit : c'est l'animisme de Spinoza. Mais il y a une hiérarchie entre les esprits : un esprit est d'autant plus riche qu'il est l'idée d'un corps doté d'un grand nombre d'aptitudes à être affecté et à agir. C'est pour cela que l'esprit de l'homme est plus riche que l'esprit de la grenouille ou de la pierre. Autre conséquence : ayant l'idée de mon corps (étant l'idée de mon corps), j'ai l'idée de toutes les affections (modifications) de ce corps, donc des choses qui affectent ce corps (par exemple le Soleil que je vois), ou plus exactement de la modification que le Soleil provoque en moi. C'est pourquoi notre sensation d'une chose révèle davantage la nature de notre organisme que celle de la chose "en soi".L'essence de chaque chose est un effort (conatus, désir) de persévérer dans son être (de la même manière que la pierre persévère dans son mouvement ou l'être humain dans la vie). Cela peut se comprendre en un sens statique (persévérer dans son état) ou en un sens dynamique (accroître sa puissance) qui est sans doute plus pertinent. Chaque chose (mode, partie) peut être affectée par les autres. Parmi ces affections, certaines modifient notre puissance d'agir. On parle alors d'affect. Si cet affect accroît notre puissance, il se manifeste comme joie, plaisir, amour, gaieté, etc. S'il la diminue, il est ressenti comme tristesse, douleur, haine, pitié, etc. Autrement dit, toute joie est le sentiment qui accompagne l'accroissement de notre puissance, tandis que toute souffrance est le sentiment qui accompagne son déclin. Puisque toute chose s'efforce de persévérer dans son être, il n'y a pas de pulsion de mort : la mort vient toujours de l'extérieur, par définition. 

L'Éthique

L'éthique de Spinoza consiste à chercher la puissance, comme cela nous est naturel. Plus exactement, puisque toute chose cherche cela de toute façon, il s'agit d'en prendre conscience afin de mieux s'y employer. Le moyen d'y parvenir réside essentiellement dans la raison et dans l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la Nature. Par définition, toute action est une idée complète qui procède de l'entendement, tandis que toute passion est une idée incomplète qui procède de l'imagination. C'est pourquoi il suffit de prendre conscience d'une passion pour qu'elle devienne une action. Il y a des passions qui augmentent notre puissance d'agir (par exemple, si on me guérit), mais en revanche toutes les actions augmentent notre puissance d'agir (cf. ci-dessus : le mal vient toujours de l'extérieur). Le but de l'éthique est donc de devenir actif, i.e. d'utiliser notre entendement plutôt que l'imagination. De plus notre entendement est éternel, tandis que la partie de notre esprit qui relève de l'imagination (idées incomplètes, liées à l'existence empirique des choses) périt avec le corps.Ajoutons que pour Spinoza le mal n'existe pas véritablement : comme l'erreur, dont il procède, il n'est rien de "positif", c'est-à-dire qu'il est un pur manque de puissance entre l'être et un idéal abstrait que nous plaquons sur lui. Il n'y a pas de mal à proprement parler, il n'y a que de la faiblesse. Il n'y a pas d'erreur à proprement parler, il n'y a que des idées incomplètes.

Théorie de la connaissance

La philosophie spéculative de Spinoza tente d'être déductive. Elle est écrite more geometrico c'est-à-dire en suivant l'ordre « géométrique » : axiomes et postulats, puis définitions, et enfin démonstrations. Elle est développée selon des enchaînements logiques rigoureusement déduits à partir de définitions, sur le modèle des mathématiques. Or, ce choix n’est pas arbitraire : il est le résultat d’une véritable réflexion sur l’essence de la connaissance. Il faut donc commencer par exposer l’idée de la connaissance en général dans sa philosophie, idée dont nous trouvons des éléments avant tout dans le Tractatus de intellectus amendatione (souvent traduit par Traité de la réforme de l’entendement ; retraduit par Bernard Pautrat sous le titre plus littéral de Traité de l'amendement de l'intellect).

Les degrés dans la connaissance

À trois reprises dans son œuvre, Spinoza élabore une typologie des modes de connaissance : Les trois présentations sont différentes : elles ne contiennent pas toujours les mêmes modes de connaissance, et pas toujours dans le même ordre. Mais derrière ces différences, il se présente certaines constantes.
Dans le Traité de la réforme de l'entendement
Dans le Traité de la réforme de l'entendement, Spinoza distingue plusieurs espèces de perception :« À y regarder de près, tous nos modes de perception peuvent se ramener à quatre approches complémentaires : I. Il y a une perception dîte "subjective", par ouï-dire, c'est à dire : librement identifiée et qualifiée par chacun. II. Il y a une perception dîte "empirique", par laquelle, éprouvant une sensation ou un sentiment communément partagés par d'autres individus, nous le fixons comme "acquis". Cette perception n'est pas élaborée par notre entendement, mais elle est validée dans la mesure ou aucun fait contradictoire ne lui paraît opposable. III. Il y a une perception dîte "déductive", qui consiste à conclure qu'un fait observé s'est produit de manière cohérente et rationnelle. Le raisonnement nous mène à clarifier un principe, mais pas l'origine de ce dernier. IV. Enfin il y a une perception dîte "essentielle" ou "élémentaire", en vertu de laquelle nous saisissons l'essence même de la chose perçue. Percevoir cette chose revient donc, ici, à en percevoir l'essence ou principe premier.» En comparant certaines formes de perceptions, on peut se faire une idée plus précise de ce qu'est le quatrième mode de perception.La perception par ouï-dire (I) est la forme la plus incertaine de perception : par exemple, nous considérons quotidiennement que nous connaissons notre date de naissance, même si nous n'étions pas là pour vérifier.La simple expérience (II), telle qu’elle se présente à nous, se présente d’une manière hasardeuse et involontaire. Cette expérience ne nous donne pas de connaissance vraie : elle nous donne des éléments particuliers dans le temps et l’espace, éléments qui s’impriment dans la conscience et s’y maintiennent uniquement lorsqu’ils n’ont pas été contredits par d’autres expériences. Sinon, nous sommes dans le doute. Ces expériences ne peuvent nous offrir aucune certitude. Elle est nommée par Spinoza experientia vaga. C’est une simple énumération de cas, énumération qui n’a rien de rationnel, car elle n'est ni un principe (IV), ni déductible d'un principe (III); elle ne peut par conséquent être tenue sérieusement pour vraie.Ces deux premiers modes de perception ont en commun d'être irrationnels, quoique utiles pour la conduite des affaires quotidiennes de la vie. La marque de leur irrationalité est l'incertitude où ils nous plongent, si on les suit. Il faut donc, autant que possible, qu'ils ne jouent pas un rôle déterminant dans la construction de la connaissance. C'est pourquoi aussi, l'Éthique regroupera ces deux premiers modes de perception en un seul « genre de connaissance » qu'il nommera « opinion » ou « imagination ».La connaissance rationnelle (III) a de tout autres procédures : loin d’isoler les phénomènes, elle les relie dans un enchaînement cohérent, selon l'ordre déductif. C'est ce que Descartes appelait des « chaînes de raisons » (Cf. Discours de la méthode, II) ou encore déduction. Mais pour ainsi dire, à quoi accrocher le premier maillon de la chaîne des raisons ? Si on le laisse flottant, c'est la porte ouverte à la régression à l'infini, que Spinoza refuse, comme Aristote dans La Métaphysique (« Il faut bien s'arrêter quelque part ! »). Si on l'attache à un autre maillon de la chaîne déjà construite, on forme une boucle logique (petitio principii), autrement dit, une contradiction. Dès lors, pour que la connaissance formée par la chaîne des raisons soit vraie (et plus seulement cohérente), il faut la faire dépendre d'une idée vraie donnée, qui en formera le principe.Le troisième mode de perception est une façon de conserver et transmettre la vérité du point de départ (principe), mais pas de la produire. Voilà qui nous amène à la nécessité du quatrième mode.Il s'agit d'une connaissance intuitive (IV). Comme le dit Spinoza lui-même : « habemus ideam veram » (« nous avons une idée vraie », Traité de la réforme de l'entendement, §33). Cette idée vraie est celle de Dieu, qui est en soi et peut être conçu par soi (définition de la substance en Éthique, I, 3). C'est là le point de départ absolu nécessaire à toute connaissance adéquate, la vérité originaire, qui est « norme d'elle-même et du faux » (Éthique, II, 43).Après le Traité de la réforme de l'entendement, les degrés de la connaissance, devenus les « genres de connaissance » passeront du nombre de 4 à celui de 3.Gilles Deleuze, dans ses cours sur Spinoza, utilise trois exemples qui illustrent les trois genres de connaissance présents dans l'Éthique, chacun correspondant à un genre de vie à part entière :
  • La connaissance du premier genre est empirique : je barbote dans l'eau, mon corps subit les vagues et l'eau.
  • La connaissance du second genre est empirique et rationnelle : je sais nager, au sens où je sais composer mes rapports avec les rapports de la vague, avec l'élément eau.
  • Le troisième genre est purement rationnel : je connais les essences dont dépendent les rapports, je sais ce que sont l'eau, l'onde, la vague, le principe d'Archimède, leurs causes, etc.
Gilles Deleuze précise par ailleurs que les mathématiques sont la formalisation du second genre.
Dans le Court Traité
Court Traité, livre II, chapitre 1.
Dans l'Éthique
Éthique, partie II, proposition 40, scolie 2.

La vérité

La vérité de cette connaissance n’est pas pour Spinoza un élément extérieur, ou une concordance avec les choses, selon une définition classique ; la vérité est la marque d’elle-même, elle est par elle-même claire et évidente : la vérité s’éclaire elle-même et éclaire l’erreur.« [...] d'où il suit encore évidemment qu'il suffit pour reconnaître la certitude de la vérité, d'avoir l'idée vraie de l'objet, et qu'il n'est besoin d'aucun autre signe. » Ce sera alors par une logique rigoureuse que nous serons conduits à la certitude de la vérité.« Mais puisque l'homme n'a besoin d'aucun signe pour reconnaître la vérité, et qu'il lui suffit de posséder les essences objectives des choses, ou, ce qui revient au même, les idées, pour bannir le doute loin de lui, il s'ensuit que la vraie méthode ne consiste pas à rechercher le signe de la vérité, les idées une fois acquises, mais que la vraie méthode enseigne dans quel ordre nous devons chercher la vérité elle-même, ou les essences objectives des choses, ou les idées, toutes expressions synonymes. » C’est sur la base d’un tel critère que nous pouvons découvrir la raison éternelle des choses, car, pour Spinoza, les normes de notre pensée sont identiques à celles des choses : à l’ordre subjectif de nos pensées répond l’ordre objectif de la nature. Entre les objets réels que nous pensons et nos pensées, il y a ainsi une identité de rapports.

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