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PLATON

Ajouté le 18/6/2008

 

 

Timée

PLATON 

TIMÉE

Traduction Émile Chambry

PERSONNAGES DU DIALOGUE SOCRATE, TIMÉE, HERMOCRATE, CRITIAS  SOCRATE

 

I. — Un, deux, trois. Mais le quatrième de ceux qui ont été mes hôtes hier et

qui me régalent aujourd’hui, où est-il, ami Timée ?

TIMÉE

Il a dû se trouver indisposé, Socrate ; car il n’aurait pas manqué

volontairement cette réunion.

SOCRATE

C’est donc à toi et à ces messieurs de tenir aussi la partie de l’absent.

TIMÉE

Certainement ; nous n’y manquerons pas et nous ferons de notre mieux ; car il ne

serait pas juste qu’après l’accueil si honnête que tu nous as fait hier, ceux de

nous qui restent n’aient pas à coeur de te rendre la politesse.

SOCRATE

Eh bien, vous rappelez-vous toutes les questions sur lesquelles je vous avais

proposé de parler ?

TIMÉE

En partie, oui. Pour celles que nous aurons oubliées, tu es là pour nous les

remettre en mémoire. Ou plutôt, si cela ne t’ennuie pas, repasse-les en revue

brièvement à partir du commencement, pour les mieux fixer dans nos esprits.

SOCRATE

C’est ce que je vais faire. Ce que j’ai dit hier au sujet de l’État revenait en

somme à définir quelle est, à mon

TIMÉE/17c-18b

sentiment, la constitution la plus parfaite et par quels hommes elle doit être

appliquée.

TIMÉE

Et je puis t’assurer, Socrate, que ta constitution nous a plu à tous.

SOCRATE

N’avons-nous pas commencé par séparer, dans l’État, la classe des laboureurs et

de tous les autres artisans de celle des guerriers chargés de le défendre ?

TIMÉE

Si.

SOCRATE

N’avons-nous pas assigné à chacun une seule profession en rapport avec sa

nature, et un seul art, et n’avons-nous pas dit que ceux qui sont chargés de

combattre pour tous ne doivent pas avoir d’autre fonction que de garder la cité

contre ceux du dehors ou du dedans qui voudraient lui faire du mal, et qu’ils

doivent rendre la justice avec douceur à ceux qu’ils gouvernent, parce qu’ils

sont leurs amis naturels, et traiter sans pitié les ennemis qui leur tombent

sous la main dans les batailles ?

TIMÉE

Certainement.

SOCRATE

Aussi disions-nous que les gardiens doivent avoir une nature, à mon avis,

éminemment courageuse et philosophe tout à la fois, pour qu’ils puissent, comme

il le faut, être doux aux uns, rudes aux autres.

TIMÉE

Oui.

SOCRATE

Quant à l’éducation, n’avons-nous pas dit qu’il fallait les élever dans la

gymnastique et la musique et dans toutes les sciences qui leur conviennent ?

TIMÉE

Certainement.

SOCRATE

Nous avons ajouté que ces gardiens ainsi élevés devaient se persuader qu’ils

n’ont en propre ni or, ni argent, ni aucun autre bien, mais que, recevant, à

titre d’auxiliaires, de ceux qui sont sous leur protection, un salaire de leur

TIMÉE/18b-18e

garde, salaire modeste, comme il convient à des hommes tempérants, ils doivent

le dépenser en commun et vivre en communauté les uns avec les autres, dans le

constant exercice de la vertu, à l’exclusion de toute autre occupation.

TIMÉE

On l’a dit aussi, et dans ces termes mêmes.

SOCRATE

En outre, nous avons fait aussi mention des femmes et dit comment il faut mettre

leurs natures en harmonie avec celles des hommes et les rendre pareilles, et

leur donner à toutes les mêmes occupations qu’aux hommes, et à la guerre et dans

toutes les circonstances de la vie.

TIMÉE

Cela aussi a été dit et de cette façon.

SOCRATE

Et sur la procréation des enfants ? Il est aisé de se rappeler, vu sa nouveauté,

ce que nous en avons dit. Nous avons décidé que toutes les femmes et tous les

enfants seraient communs entre tous et nous avons pris des mesures pour que

personne ne reconnaisse jamais ses propres enfants, que tous se considèrent

comme de la même famille et voient des frères et des soeurs en tous ceux qui se

trouvent dans les limites d’âge requises pour cela, des pères et des aïeux dans

ceux qui remontent à des générations antérieures, et des enfants et des

petits-enfants dans ceux qui appartiennent à des générations postérieures.

TIMÉE

Oui, et cela est facile à retenir par la raison que tu viens d’en donner.

SOCRATE

Et, pour obtenir, si possible, des enfants doués dès leur naissance du meilleur

naturel, ne nous souvenons-nous pas d’avoir dit que les magistrats de l’un et de

l’autre sexe doivent, pour assortir les époux, s’arranger secrètement, en les

faisant tirer au sort, pour que les méchants d’un côté et les bons de l’autre

soient unis à des femmes qui leur ressemblent, sans que personne leur en veuille

pour cela, parce qu’on attribuera ces unions au hasard ?

TIMÉE

Nous nous en souvenons.

TIMÉE/19a-19c

SOCRATE

N’avons-nous pas dit encore qu’il faudrait élever les enfants des bons et

reléguer ceux des méchants dans les autres ordres de l’État, puis les observer

sans cesse dans leur croissance, afin de faire revenir ceux qui en seraient

dignes et d’envoyer à leur place ceux qui seraient indignes de rester parmi les

bons ?

TIMÉE

C’est exact.

 

 

SOCRATE

Et maintenant n’avons-nous pas, en le reprenant sommairement, repassé ce que

nous avons dit hier ? Ou avons-nous encore, cher Timée, à regretter quelque

omission ?

TIMÉE

Non pas, c’est exactement cela que nous avons dit, Socrate.

SOCRATE

II. — Écoutez maintenant, à propos de l’État que j’ai décrit, quelle sorte de

sentiment j’éprouve à son égard. Mon sentiment est à peu près celui d’un homme

qui, ayant vu de beaux êtres vivants, soit représentés en peinture, soit

réellement en vie, mais en repos, se prendrait à désirer de les voir entrer en

mouvement et se livrer aux exercices qui paraissent convenir à leurs corps.

Voilà précisément ce que j’éprouve à l’égard de l’État que j’ai dépeint.

J’aurais plaisir à entendre raconter que ces luttes que soutient un État, il les

affronte contre d’autres États, en marchant noblement au combat et se comportant

pendant la guerre d’une manière qui réponde à l’instruction et à l’éducation des

citoyens, soit dans l’action sur les champs de bataille, soit dans les

négociations avec les autres États. Or sur ce terrain, Critias et Hermocrate, je

me rends bien compte que je ne serai jamais capable de louer dignement de tels

hommes et une telle république. Et pour ce qui est de moi, il n’y a pas là de

quoi s’étonner ; mais je m’imagine qu’il en est de même des poètes, aussi bien

de ceux d’aujourd’hui que de ceux d’autrefois. Ce n’est pas que je méprise le

moins du monde la race des poètes ; mais il saute aux yeux que la tribu des

imitateurs imitera très aisément et fort bien les choses au milieu desquelles

elle a été élevée, et que ce qui est étranger à l’éducation qu’ils ont reçue est

difficile à bien imiter par des actions, plus difficile encore par des discours.

Quant à l’espèce des sophistes, je la tiens pour très experte en plusieurs

sortes de discours et en d’autres belles choses, mais j’ai peur qu’errant comme

ils le font de ville en ville

TIMÉE/19e-20d

et n’ayant nulle part de domicile à eux, ils ne soient hors d’état de comprendre

tout ce que font et disent des hommes à la fois philosophes et politiques, qui

payent de leur personne à la guerre et dans les combats et discutent les

affaires avec tout monde. Reste l’espèce des gens comme vous, qui, par leur

naturel et leur éducation, tiennent à la fois du philosophe et du politique.

Notre ami Timée, par exemple, qui est citoyen de la ville si bien policée de

Locres en Italie, et qui dans son pays ne le cède à personne ni pour la fortune

ni pour la naissance, a exercé les plus grandes charges et joui des plus grands

honneurs dans sa patrie, et il s’est élevé de même au faîte de la philosophie

dans toutes ses branches. Quant à Critias, nous savons tous ici qu’il n’est

étranger à rien de ce qui nous occupe. Pour Hermocrate, de nombreux témoignages

nous forcent à croire qu’il est, de par son naturel et son éducation, à la

hauteur de toutes ces questions. C’est en pensant à vos talents qu’hier, quand

vous m’avez prié de vous exposer mes vues sur l’État, j’y ai consenti de grand

coeur. Je savais que personne ne serait plus capable que vous autres, si vous le

vouliez, de poursuivre un pareil propos. Car après avoir engagé la cité dans une

guerre honorable, il n’y a que vous parmi les hommes de notre temps qui puissiez

achever de lui donner tout ce qui lui convient. Maintenant que j’ai traité la

question dont vous m’aviez chargé, je vous prie à mon tour de traiter celle que

je vous propose à présent. Après vous être concertés entre vous, vous êtes

convenus d’un commun accord de reconnaître mon hospitalité en me rendant

discours pour discours. J’ai fait toilette pour recevoir la vôtre et vous m’y

voyez tout disposé.

HERMOCRATE

Sois sûr, Socrate, que, comme l’a dit notre ami Timée, nous y mettrons tout

notre empressement et que nous n’alléguerons aucun prétexte pour te refuser. Dès

hier même, en sortant d’ici, pour gagner la chambre où nous logeons chez

Critias, nous avons, à peine arrivés, et même avant, tout le long de la route,

réfléchi à ce que tu demandes. Critias nous a fait alors un récit reposant sur

une ancienne tradition. Redis-le-lui, Critias, pour qu’il nous aide à juger si

elle répond ou non à ce qu’il requiert de nous.

CRITIAS

C’est ce qu’il faut faire, si notre troisième compagnon, Timée, est aussi de cet

avis.

TIMÉE

Oui, j’en suis.

TIMÉE/20d-21d

CRITIAS

Écoute donc, Socrate, une histoire à la vérité fort étrange, mais exactement

vraie, comme l’a jadis affirmé Solon, le plus sage des sept sages. Il était

parent et grand ami de Dropidès, mon bisaïeul, comme il le dit lui-même en maint

endroit de ses poésies. Or il raconta à Critias, mon grand-père, comme ce

vieillard me le redit à son tour, que notre ville avait autrefois accompli de

grands et admirables exploits, effacés aujourd’hui par le temps et les

destructions d’hommes. Mais il en est un qui les surpasse tous, et qu’il

convient de rappeler aujourd’hui, à la fois pour te payer de retour et pour

rendre à la déesse, à l’occasion de cette fête, un juste et véritable hommage,

comme si nous chantions un hymne à sa louange.

SOCRATE

C’est bien dit. Mais quel est donc cet antique exploit dont on ne parle plus,

mais qui fut réellement accompli par notre ville, et que Critias a rapporté sur

la foi de Solon ?

CRITIAS

Je vais redire cette vieille histoire, comme je l’ai entendu raconter par un

homme qui n’était pas jeune. Car Critias était alors, à ce qu’il disait, près de

ses quatre-vingt-dix ans, et moi j’en avais dix tout au plus. C’était justement

le jour de Couréotis pendant les Apaturies. La fête se passa comme d’habitude

pour nous autres enfants. Nos pères nous proposèrent des prix de déclamation

poétique. On récita beaucoup de poèmes de différents poètes, et comme ceux de

Solon étaient alors dans leur nouveauté, beaucoup d’entre nous les chantèrent.

Un membre de notre phratrie dit alors, soit qu’il le pensât réellement, soit

qu’il voulût faire plaisir à Critias, qu’il regardait Solon non seulement comme

le plus sage des hommes, mais encore, pour ses dons poétiques, comme le plus

noble des poètes. Le vieillard, je m’en souviens fort bien, fut ravi de

l’entendre et lui dit en souriant : « Oui, Amymandre, s’il n’avait pas fait de

la poésie en passant et qu’il s’y fût adonné sérieusement, comme d’autres l’ont

fait, s’il avait achevé l’ouvrage qu’il avait rapporté d’Égypte, et si les

factions et les autres calamités qu’il trouva ici à son retour ne l’avaient pas

contraint de la négliger complètement, à mon avis, ni Hésiode, ni Homère, ni

aucun autre poète ne fût jamais devenu plus célèbre que lui. — Quel était donc

cet ouvrage, Critias ? dit Amymandre. — C’était le récit de l’exploit le plus

grand et qui mériterait d’être le plus renommé de tous ceux que cette ville ait

jamais accomplis ; mais le temps et la mort de ses auteurs n’ont pas permis que

ce récit parvînt jusqu’à nous. — Raconte-moi dès le début, reprit l’autre, ce

qu’en disait Solon et

TIMÉE/21d-22d

comment et à qui il l’avait ouï conter comme une histoire véritable. »

« Il y a en Égypte, dit Critias, dans le Delta, à la pointe duquel le Nil se

partage, un nome appelé saïtique, dont la principale ville est Saïs, patrie du

roi Amasis. Les habitants honorent comme fondatrice de leur ville une déesse

dont le nom égyptien est Neith et le nom grec, à ce qu’ils disent, Athéna. Ils

aiment beaucoup les Athéniens et prétendent avoir avec eux une certaine parenté.

Son voyage l’ayant amené dans cette ville, Solon m’a raconté qu’il y fut reçu

avec de grands honneurs, puis qu’ayant un jour interrogé sur les antiquités les

prêtres les plus versés dans cette matière, il avait découvert que ni lui, ni

aucun autre Grec n’en avait pour ainsi dire aucune connaissance. Un autre jour,

voulant engager les prêtres à parler de l’antiquité, il se mit à leur raconter

ce que l’on sait chez nous de plus ancien. Il leur parla de Phoroneus, qui fut,

dit-on, le premier homme, et de Niobé, puis il leur conta comment Deucalion et

Pyrrha survécurent au déluge ; il fit la généalogie de leurs descendants et il

essaya, en distinguant les générations, de compter combien d’années s’étaient

écoulées depuis ces événements.

Alors un des prêtres, qui était très vieux, lui dit : « Ah ! Solon, Solon, vous

autres Grecs, vous êtes toujours des enfants, et il n’y a point de vieillard en

Grèce. » A ces mots : « Que veux-tu dire par là ? demanda Solon. — Vous êtes

tous jeunes d’esprit, répondit le prêtre ; car vous n’avez dans l’esprit aucune

opinion ancienne fondée sur une vieille tradition et aucune science blanchie par

le temps. Et en voici la raison. Il y a eu souvent et il y aura encore souvent

des destructions d’hommes causées de diverses manières, les plus grandes par le

feu et par l’eau, et d’autres moindres par mille autres choses. Par exemple, ce

qu’on raconte aussi chez vous de Phaéton, fils du Soleil, qui, ayant un jour

attelé le char de son père et ne pouvant le maintenir dans la voie paternelle,

embrasa tout ce qui était sur la terre et périt lui-même frappé de la foudre, a,

il est vrai, l’apparence d’une fable ; mais la vérité qui s’y recèle, c’est que

les corps qui circulent dans le ciel autour de la terre dévient de leur course

et qu’une grande conflagration qui se produit à de grands intervalles détruit ce

qui est sur la surface de la terre. Alors tous ceux qui habitent dans les

montagnes et dans les endroits élevés et arides périssent plutôt que ceux qui

habitent au bord des fleuves et de la mer. Nous autres, nous avons le Nil, notre

sauveur ordinaire, qui, en pareil cas aussi, nous préserve de cette calamité par

ses débordements. Quand, au contraire, les dieux submergent la terre sous les

eaux pour la purifier, les habitants des montagnes, bouviers et pâtres,

échappent à la mort, mais ceux qui résident dans

TIMÉE/22d-23e

vos villes sont emportés par les fleuves dans la mer, tandis que chez nous, ni

dans ce cas, ni dans d’autres, l’eau ne dévale jamais des hauteurs dans les

campagnes ; c’est le contraire, elles montent naturellement toujours d’en bas.

Voilà comment et pour quelles raisons on dit que c’est chez nous que se sont

conservées les traditions les plus anciennes. Mais en réalité, dans tous les

lieux où le froid ou la chaleur excessive ne s’y oppose pas, la race humaine

subsiste toujours plus ou moins nombreuse. Aussi tout ce qui s’est fait de beau,

de grand ou de remarquable sous tout autre rapport, soit chez vous, soit ici,

soit dans tout autre pays dont nous ayons entendu parler, tout cela se trouve

ici consigné par écrit dans nos temples depuis un temps immémorial et s’est

ainsi conservé. Chez vous, au contraire, et chez les autres peuples, à peine

êtes-vous pourvus de l’écriture et de tout ce qui est nécessaire aux cités que

de nouveau, après l’intervalle de temps ordinaire, des torrents d’eau du ciel

fondent sur vous comme une maladie et ne laissent survivre de vous que les

illettrés et les ignorants, en sorte que vous vous retrouvez au point de départ

comme des jeunes, ne sachant rien de ce qui s’est passé dans les temps anciens,

soit ici, soit chez vous. Car ces généalogies de tes compatriotes que tu

récitais tout à l’heure, Solon, ne diffèrent pas beaucoup de contes de

nourrices. Tout d’abord vous ne vous souvenez que d’un seul déluge terrestre,

alors qu’il y en a eu beaucoup auparavant ; ensuite vous ignorez que la plus

belle et la meilleure race qu’on ait vue parmi les hommes a pris naissance dans

votre pays, et que vous en descendez, toi et toute votre cité actuelle, grâce à

un petit germe échappé au désastre. Vous l’ignorez, parce que les survivants,

pendant beaucoup de générations, sont morts sans rien laisser par écrit. Oui,

Solon, il fut un temps où, avant la plus grande des destructions opérées par les

eaux, la cité qui est aujourd’hui Athènes fut la plus vaillante à la guerre et

sans comparaison la mieux policée à tous égards c’est elle qui, dit-on,

accomplit les plus belles choses et inventa les plus belles institutions

politiques dont nous ayons entendu parler sous le ciel. »

Solon m’a rapporté qu’en entendant cela, il fut saisi d’étonnement et pria

instamment les prêtres de lui raconter exactement et de suite tout ce qui

concernait ses concitoyens d’autrefois. Alors le vieux prêtre lui répondit : «

Je n’ai aucune raison de te refuser, Solon, et je vais t’en faire un récit par

égard pour toi et pour ta patrie, et surtout pour honorer la déesse qui protège

votre cité et la nôtre et qui les a élevées et instruites, la vôtre, qu’elle a

formée la première, mille ans avant la nôtre, d’un germe pris à la terre et à

Héphaïstos, et la nôtre par la suite. Depuis l’établissement de la nôtre, il

s’est écoulé huit mille années : c’est le chiffre que portent nos livres sacrés.

C’est donc de tes conci-

TIMÉE/23e-25a

toyens d’il y a neuf mille ans que je vais t’exposer brièvement les institutions

et le plus glorieux de leurs exploits. Nous reprendrons tout en détail et de

suite, une autre fois, quand nous en aurons le loisir, avec les textes à la

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APOLOGIE DE SOCRATE

Ajouté le 17/6/2008

 PLATON

APOLOGIE DE SOCRATE

texte grec

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Platon

Apologie de Socrate

(Traduction de Victor Cousin, 1822)

[17a] Je ne sais, Athéniens, quelle impression mes accusateurs ont faite sur vous. Pour moi, en les entendant, peu s’en est fallu que je ne me méconnusse moi-même, tant ils ont parlé d’une manière persuasive ; et cependant, à parler franchement, ils n’ont pas dit un mot qui soit véritable.

Mais, parmi tous les mensonges qu’ils ont débités, ce qui m’a le plus surpris, c’est lorsqu’ils vous ont recommandé de vous bien [17b] tenir en garde contre mon éloquence ; car, de n’avoir pas craint la honte du démenti que je vais leur donner tout à l’heure, en faisant voir que je ne suis point du tout éloquent, voilà ce qui m’a paru le comble de l’impudence, à moins qu’ils n’appellent éloquent celui qui dit la vérité. Si c’est là ce qu’ils veulent dire, j’avoue alors que je suis un habile orateur, mais non pas à leur manière ; car, encore une fois, ils n’ont pas dit un mot qui soit véritable ; et de ma bouche vous entendrez la vérité toute entière, non pas, il est vrai, Athéniens, dans les discours étudiés, comme ceux de mes adversaires, et brillants de [17c] tous les artifices du langage, mais au contraire dans les termes qui se présenteront à moi les premiers ; en effet, j’ai la confiance que je ne dirai rien qui ne soit juste. Ainsi que personne n’attende de moi autre chose. Vous sentez bien qu’il ne me siérait guère, à mon âge, de paraître devant vous comme un jeune homme qui s’exerce à bien parler. C’est pourquoi la seule grâce que je vous demande, c’est que, si vous m’entendez employer pour ma défense le même langage dont j’ai coutume de me servir dans la place publique, aux comptoirs des banquiers, où vous m’avez souvent entendu, ou partout ailleurs, vous n’en soyez pas surpris, et ne vous emportiez pas contre moi ; car c’est aujourd’hui la première fois de ma vie que je parais devant un tribunal, [17d] à l’âge de plus de soixante-dix ans ; véritablement donc je suis étranger au langage qu’on parle ici. Eh bien ! de même que, si j’étais réellement un étranger, vous me laisseriez parler dans [18a] la langue et à la manière de mon pays, je vous conjure, et, je ne crois pas vous faire une demande injuste, de me laisser maître de la forme de mon discours, bonne ou mauvaise, et de considérer seulement, mais avec attention, si ce que je dis est juste ou non : c’est en cela que consiste toute la vertu du juge ; celle de l’orateur est de dire la vérité.

D’abord, Athéniens, il faut que je réfute les premières accusations dont j’ai été l’objet, et mes premiers accusateurs ; ensuite les accusations récentes et les accusateurs qui viennent de [18b] s’élever contre moi. Car, Athéniens, j’ai beaucoup d’accusateurs auprès de vous, et depuis bien des années, qui n’avancent rien qui ne soit faux, et que pourtant je crains plus qu’Anytus et ceux qui se joignent à lui, bien que ceux-ci soient très redoutables ; mais les autres le sont encore beaucoup plus. Ce sont eux, Athéniens, qui, s’emparant de la plupart d’entre vous dès votre enfance, vous ont répété, et vous ont fait accroire qu’il y a un certain Socrate, homme savant, qui s’occupe de ce qui se passe dans le ciel et sous la terre, et qui d’une mauvaise cause en sait faire une bonne. [18c] Ceux qui répandent ces bruits, voilà mes vrais accusateurs ; car, en les entendant, on se persuade que les hommes, livrés à de pareilles recherches, ne croient pas qu’il y ait des Dieux. D’ailleurs, ces accusateurs sont en fort grand nombre, et il y a déjà longtemps qu’ils travaillent à ce complot, et puis ils vous ont prévenus de cette opinion dans l’âge de la crédulité ; car alors vous étiez enfants pour la plupart, ou dans la première jeunesse : ils m’accusaient donc auprès de vous tout à leur aise, plaidant contre un homme qui ne se défend pas ; et ce qu’il y a de plus bizarre, c’est qu’il ne m’est pas permis de connaître, ni de nommer [18d] mes accusateurs, à l’exception d’un certain faiseur de comédies. Tous ceux qui, par envie et pour me décrier, vous ont persuadé de ces faussetés, et ceux qui, persuadés eux-mêmes, ont persuadé les autres, échappent à toute poursuite, et je ne puis ni les appeler devant vous, ni les réfuter ; de sorte que je me vois réduit à combattre des fantômes, et à me défendre sans que personne m’attaque. Ainsi mettez-vous dans l’esprit que j’ai affaire à deux sortes d’accusateurs, comme je viens de le dire ; les uns qui m’ont accusé depuis longtemps, les autres qui m’ont cité en dernier lieu ; et croyez, je vous prie, [18e] qu’il est nécessaire que je commence par répondre aux premiers ; car ce sont eux que vous avez d’abord écoutés, et ils ont fait plus d’impression sur vous que les autres.

Eh bien donc, Athéniens, il faut se défendre, [19a] et tâcher d’arracher de vos esprits une calomnie qui y est déjà depuis longtemps, et cela en aussi peu d’instants. Je souhaite y réussir, s’il en peut résulter quelque bien pour vous et pour moi ; je souhaite que cette défense me serve ; mais je regarde la chose comme très difficile, et je ne m’abuse point à cet égard. Cependant qu’il arrive tout ce qu’il plaira aux dieux, il faut obéir à la loi, et se défendre.

Reprenons donc dans son principe l’accusation [19b] sur laquelle s’appuient mes calomniateurs, et qui a donné à Mélitus la confiance de me traduire devant le tribunal. Voyons ; que disent mes calomniateurs ? Car il faut mettre leur accusation dans les formes, et la lire comme si, elle était écrite, et le serment prêté : Socrate est un homme dangereux, qui, par une curiosité criminelle, veut pénétrer ce qui se passe dans le ciel et sous la terre, fait une bonne cause d’une mauvaise, [19c] et enseigne aux autres ces secrets pernicieux. Voilà l’accusation ; c’est ce que vous avez vu dans la comédie d’Aristophane, où l’on représente un certain Socrate, qui dit qu’il se promène dans les airs, et autres semblables extravagances sur des choses où je n’entends absolument rien ; et je ne dis pas cela pour déprécier ce genre de connaissances, s’il y a quelqu’un qui y soit habile (et que Mélitus n’aille pas me faire ici de nouvelles affaires) ; mais c’est qu’en effet, je ne me suis jamais mêlé de ces matières, [19d] et je puis en prendre à témoin la plupart d’entre vous. Je vous conjure donc tous tant que vous êtes avec qui j’ai conversé, et il y en a ici un fort grand nombre, je vous conjure de déclarer si, vous m’avez jamais entendu parler de ces sortes de sciences, ni de près ni de loin ; Par là, vous jugerez des autres parties de l’accusation, où il n’y a pas un mot de vrai. Et si l’on vous dit que je me mêle d’enseigner, et que j’exige [19e] un salaire, c’est encore une fausseté. Ce n’est pas que je ne trouve fort beau de pouvoir instruire les hommes, comme font Gorgias de Léontium,  Prodicus de Cos, et Hippias d’Élis. Ces illustres personnages parcourent toute la Grèce, attirant les jeunes gens qui pourraient, sans aucune dépense, s’attacher [20a] à tel de leurs concitoyens qu’il leur plairait de choisir ; ils savent leur persuader de laisser là leurs concitoyens, et de venir à eux : ceux-ci les paient bien, et leur ont encore beaucoup d’obligation. J’ai ouï dire aussi qu’il était arrivé ici un homme de Paros, qui est fort habile ; car m’étant trouvé l’autre jour chez un homme qui dépense plus en sophistes que tous nos autres, citoyens ensemble, Callias, fils d’Hipponicus, je m’avisai de lui dire, en parlant de ses deux fils : Callias, si, pour enfants, tu avais deux jeunes chevaux ou [20b] deux jeunes taureaux, ne chercherions-nous pas à les mettre entre les mains d’un habile homme, que nous paierions bien, afin qu’il les rendît aussi beaux et aussi bons qu’ils peuvent être, et qu’il leur donnât toutes les perfections de leur nature ? Et cet homme, ce serait probablement un cavalier ou un laboureur. Mais, puisque pour enfants tu as des hommes, à qui as-tu résolu de les confier ? Quel maître avons-nous en ce genre, pour les vertus de l’homme et du citoyen ? Je m’imagine qu’ayant des enfants, tu as dû penser à cela ? As-tu quelqu’un ? lui dis-je. Sans doute, me répondit-il. Et qui donc ? repris-je ; d’où est-il ? Combien prend-il ? C’est Évène, Socrate, me répondit Callias ; il est de Paros, et prend cinq mines. Alors je félicitai Évène, s’il était vrai qu’il eût ce talent, et qu’il l’enseignât à si bon marché. Pour moi, j’avoue [20c] que je serais bien fier et bien glorieux, si j’avais cette habileté ; mais malheureusement je ne l’ai point, Athéniens.

Et ici quelqu’un de vous me dira sans doute :

Mais, Socrate, que fais-tu donc ? Et d’où viennent ces calomnies que l’on a répandues contre toi ? Car si tu ne faisais rien de plus ou autrement que les autres, on n’aurait jamais tant parlé de toi. Dis-nous donc ce que c’est, afin que nous ne portions pas un jugement téméraire. [20d] Rien de plus juste assurément qu’un pareil langage ; et je vais tâcher de vous expliquer ce qui m’a fait tant de réputation et tant d’ennemis. Écoutez-moi ; quelques-uns de vous croiront peut-être que je ne parle pas sérieusement ; mais soyez bien persuadés que je ne vous dirai que la vérité. En effet, Athéniens, la réputation que j’ai acquise vient d’une certaine sagesse qui est en moi. Quelle est cette sagesse ? C’est peut-être une sagesse purement humaine ; et je cours grand risque de n’être sage que de celle-là, tandis que les hommes dont je viens de vous parler [20e] sont sages d’une sagesse bien plus qu’humaine. Je n’ai rien à vous dire de cette sagesse supérieure, car je ne l’ai point ; et qui le prétend en impose et veut me calomnier. Mais je vous conjure, Athéniens, de ne pas vous émouvoir, si ce que je vais vous dire vous paraît d’une arrogance extrême ; car je ne vous dirai rien qui vienne de moi, et je ferai parler devant vous une autorité digne de votre confiance ; je vous donnerai de ma sagesse un témoin qui vous dira si elle est, et quelle elle est ; et ce témoin c’est le dieu de Delphes. Vous connaissez tous [21a] Chéréphon, c’était mon ami d’enfance ; il l’était aussi de la plupart d’entre vous ; il fut exilé avec vous, et revint avec vous. Vous savez donc quel homme c’était que Chéréphon, et quelle ardeur il mettait dans tout ce qu’il entreprenait. Un jour, étant allé à Delphes, il eut la hardiesse de demander à l’oracle (et je vous prie encore une fois de ne pas vous émouvoir de ce que je vais dire) ; il lui demanda s’il y avait au monde un homme plus sage que moi : la Pythie lui répondit qu’il n’y en avait aucun. A défaut de Chéréphon, qui est mort, son frère, qui est ici, [21b] pourra vous le certifier. Considérez bien, Athéniens, pourquoi je vous dis toutes ces choses, c’est uniquement pour vous faire voir d’où viennent les bruits qu’on a fait courir contre moi.

Quand je sus la réponse de l’oracle, je me dis en moi-même : que veut dire le dieu ? Quel sens cachent ses paroles ? Car je sais bien qu’il n’y a en moi aucune sagesse, ni petite ni grande ; Que veut-il donc dire, en me déclarant le plus sage des hommes ? Car enfin il ne ment point ; un dieu ne saurait mentir. Je fus longtemps dans une extrême perplexité sur le sens de l’oracle, jusqu’à ce qu’enfin, après bien des incertitudes, je pris le parti que vous allez entendre pour [21c] connaître l’intention du dieu. J’allai chez un de nos concitoyens, qui passe pour un des plus sages de la ville ; et j’espérais que là, mieux qu’ailleurs, je pourrais confondre l’oracle, et lui dire : tu as déclaré que je suis le plus sage des hommes, et celui-ci est plus sage que moi. Examinant donc cet homme, dont je n’ai que faire de vous dire le nom, il suffit que c’était un de nos plus grands politiques, et m’entretenant avec lui, je trouvai qu’il passait pour sage aux yeux de tout le monde, surtout aux siens, et qu’il ne l’était point. Après cette découverte, je m’efforçai de lui faire voir qu’il n’était nullement ce qu’il croyait être ; et voilà déjà ce qui me rendit odieux [21d] à cet homme et à tous ses amis, qui assistaient à notre conversation. Quand je l’eus quitté, je raisonnai ainsi en moi-même : je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux ; mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu’il ne sache rien ; et que moi, si je me sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu’en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir [21e] ce que je ne sais point. De là, j’allai chez un autre, qui passait encore pour plus sage que le premier ; je trouvai la même chose, et je me fis là de nouveaux ennemis. Cependant je ne me rebutai point ; je sentais bien quelles haines j’assemblais sur moi ; j’en étais affligé, effrayé même : malgré cela, je crus que je devais préférer à toutes choses la voix du dieu, et, pour en trouver le véritable sens, aller de porte en porte chez tous ceux [22a] qui avaient le plus de réputation ; et je vous jure, Athéniens, car il faut vous dire la vérité, que voici le résultat que me laissèrent mes recherches : ceux qu’on vantait le plus me satisfirent le moins, et ceux dont on n’avait aucune opinion, je les trouvai beaucoup plus près de la sagesse. Mais il faut achever de vous raconter mes courses et les travaux que j’entrepris pour m’assurer de la vérité de l’oracle. Après les politiques, je m’adressai [22b] aux poètes, tant à ceux qui font des tragédies qu’aux poètes dithyrambiques et autres, ne doutant point que je ne prisse là sur le fait mon ignorance et leur supériorité. Prenant ceux de leurs ouvrages qui me paraissaient travaillés avec le plus de soin, je leur demandai ce qu’ils avaient voulu dire, désirant m’instruire dans leur entretien. J’ai honte, Athéniens, de vous dire la vérité ; mais il faut pourtant vous la dire. De tous ceux qui étaient là présents, il n’y en avait presque pas un qui ne fut capable de rendre compte de ces poèmes mieux que ceux qui les avaient faits. Je reconnus donc bientôt que ce n’est pas la raison qui, dirige le poète, mais une sorte d’inspiration naturelle, [22c] un enthousiasme semblable à celui qui transporte le prophète et le devin, qui disent tous de fort belles choses, mais sans rien comprendre à ce qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le même cas, et je m’aperçus en même temps qu’à cause de leur talent pour la poésie, ils se croyaient sur tout le reste les plus sages des hommes ; ce qu’ils n’étaient en aucune manière. Je les quittai donc, persuadé que j’étais au dessus d’eux, par le même endroit qui m’avait mis au dessus des politiques.

[22d]  Des poètes, je passai aux artistes. J’avais la conscience de n’entendre rien aux arts, et j’étais bien persuadé que les artistes possédaient mille secrets admirables, en quoi je ne me trompais point. Ils savaient bien des choses que j’ignorais ; et en cela ils étaient beaucoup plus habiles que moi. Mais, Athéniens, les plus habiles me parurent tomber dans les mêmes défauts que les poètes ; il n’y en avait pas un qui, parce qu’il excellait, dans son art, ne crut très bien savoir les choses les plus importantes, et cette folle présomption [22e] gâtait leur habileté ; de sorte que, me mettant à la place de l’oracle, et me demandant à moi-même lequel j’aimerais mieux ou d’être tel que je suis, sans leur habileté et aussi sans leur ignorance ; ou d’avoir leurs avantages avec leurs défauts ; je me répondis à moi-même et à l’oracle : j’aime mieux être comme je suis. Ce sont ces recherches, Athéniens, qui ont excité contre [23a]  moi tant d’inimitiés dangereuses ; de là toutes les calomnies répandues sur mon compte, et ma réputation de sage ; car tous ceux qui m’entendent croient que je sais toutes les choses sur lesquelles je démasque l’ignorance des autres. Mais, Athéniens, la vérité est qu’Apollon seul est sage, et qu’il a voulu dire seulement, par son oracle, que toute la sagesse humaine n’est pas grand-chose, ou même qu’elle n’est rien ; et il est évident que l’oracle ne parle pas ici de moi, mais qu’il s’est servi de mon nom comme d’un [23b] exemple, et comme s’il eût dit à tous les hommes : le plus sage d’entre vous, c’est celui qui, comme Socrate, reconnaît que sa sagesse n’est rien. Convaincu de cette vérité, pour m’en assurer encore davantage, et pour obéir au dieu, je continue ces recherches, et vais examinant tous ceux de nos concitoyens et des étrangers, en qui j’espère trouver la vraie sagesse ; et quand je ne l’y trouve point, je sers d’interprète à l’oracle, en leur faisant voir qu’ils ne sont point sages. Cela m’occupe si fort, que je n’ai pas eu le temps d’être un peu utile à la république, ni à ma [23c] famille ; et mon dévouement au service du dieu m’a mis dans une gêne extrême. D’ailleurs, beaucoup de jeunes gens, qui ont du loisir, et qui appartiennent à de riches familles, s’attachent à moi, et prennent un grand plaisir à voir de quelle manière j’éprouve les hommes ; eux-mêmes ensuite tâchent de m’imiter, et se mettent à éprouver ceux qu’ils rencontrent ; et je ne doute pas qu’ils ne trouvent une abondante moisson ; car il ne manque pas de gens qui croient tout savoir, quoiqu’ils ne sachent rien, ou très peu de chose. Tous ceux qu’ils convainquent ainsi d’ignorance s’en prennent à moi, et non pas à eux, et vont disant qu’il y a un certain Socrate, [23d] qui est une vraie peste pour les jeunes gens ; et quand on leur demande ce que fait ce Socrate, ou ce qu’il enseigne, ils n’en savent rien ; mais, pour ne pas demeurer court, ils mettent en avant ces accusations banales qu’on fait ordinairement aux philosophes, qu’il recherche ce qui se passe dans le ciel et sous la terre ; qu’il ne croit point aux dieux, et qu’il rend bonnes les plus mauvaises causes ; car ils n’osent dire ce qui en est, que Socrate les prend sur le fait, et montre qu’ils [23e] font semblant de savoir, quoiqu’ils ne sachent rien. Intrigants, actifs et nombreux, parlant de moi d’après un plan concerté et avec une éloquence fort capable de séduire, ils vous ont depuis longtemps rempli les oreilles des bruits les plus perfides, et poursuivent sans relâche leur système de calomnie. Aujourd’hui ils me détachent Mélitus, Anytus et Lycon. [24a] Mélitus représente les poètes ; Anytus, les politiques et les artistes ; Lycon, les orateurs. C’est pourquoi, comme je le disais au commencement, je regarderais comme un miracle, si, en aussi peu de temps, je pouvais détruire une calomnie qui a déjà de vieilles racines dans vos esprits.

Vous avez entendu, Athéniens, la vérité toute pure ; je ne vous cache et ne vous déguise rien, quoique je n’ignore pas que tout ce que je dis ne fait qu’envenimer la plaie ; et c’est cela même qui prouve que je dis la vérité, et que [24b] je ne me suis pas trompé sur la source de ces calomnies : et vous vous en convaincrez aisément, si vous voulez vous donner la peine d’approfondir cette affaire, ou maintenant ou plus tard.

Voilà contre mes premiers accusateurs une apologie suffisante ; venons présentement aux derniers, et tâchons de répondre à Mélitus, cet homme de bien, si attaché à sa patrie, à ce qu’il assure. Reprenons cette dernière accusation comme nous avons fait la première ; voici à peu près comme elle est conçue : Socrate est coupable, en ce qu’il corrompt les jeunes gens, ne reconnaît pas la religion de l’Etat, et met à [24c] la place des extravagances démoniaques. Voilà l’accusation ; examinons-en tous les chefs l’un après l’autre.

Il dit que je suis coupable, en ce que je corromps les jeunes gens. Et moi, Athéniens, je dis que c’est Mélitus qui est coupable, en ce qu’il se fait un jeu des choses sérieuses, et, de gaieté de cœur, appelle les gens en justice pour faire semblant de se soucier beaucoup de choses dont il ne s’est jamais mis en peine ; et je m’en vais vous le prouver. Viens ici, Mélitus ; dis-moi : y a-t-il rien que tu aies tant à cœur que de rendre les [24d] jeunes gens aussi vertueux qu’ils peuvent l’être ?

Mélitus

Non, sans doute.

Socrate

Eh bien donc, dis à nos juges qui est-ce qui est capable de rendre les jeunes gens meilleurs ? Car il ne faut pas douter que tu ne le saches, puisque cela t’occupe si fort. En effet, puisque tu as découvert celui qui les corrompt, et que tu l’as dénoncé devant ce tribunal, il faut que tu dises qui est celui qui peut les rendre meilleurs. Parle, Mélitus... tu vois que tu es interdit, et ne sais que répondre : cela ne te semble-t-il pas honteux, et n’est-ce pas une preuve certaine que tu ne t’es jamais soucié de l’éducation de la jeunesse ? Mais, encore une fois, digne Mélitus, dis-nous qui peut rendre les jeunes gens meilleurs ?

Mélitus

[24e] Les lois.

Socrate

Ce n’est pas là, excellent Mélitus, ce que je te demande. Je te demande qui est-ce ? Quel est l’homme ? Il est bien sûr que la première chose qu’il faut que cet homme sache, ce sont les lois.

Mélitus

Ceux que tu vois ici, Socrate ; les juges.

Socrate

Comment dis-tu, Mélitus ? Ces juges sont capables d’instruire les jeunes gens, et de les rendre meilleurs ?

Mélitus

Certainement.

Socrate

Sont-ce tous ces juges, ou y en a-t-il parmi eux qui le puissent, et d’autres qui ne le puissent pas ?

Mélitus

Tous.

Socrate

A merveille, par Junon ; tu nous as trouvé un grand nombre de bons précepteurs. Mais poursuivons ; et tous ces citoyens qui nous écoutent, peuvent-ils aussi  rendre les jeunes [25a] gens meilleurs, ou ne le peuvent-ils pas ?

Mélitus

Ils le peuvent aussi. 

Socrate

Et les sénateurs ? 

Mélitus

Les sénateurs aussi. 

Socrate

Mais, mon cher Mélitus, tous ceux qui assistent aux assemblées du peuple ne pourraient-ils donc pas corrompre la jeunesse, ou sont-ils aussi tous capables de la rendre vertueuse ? 

Mélitus

Ils en sont tous capables. 

Socrate

Ainsi, selon toi, tous les Athéniens peuvent être utiles à la jeunesse, hors moi ; il n’y a que moi qui la corrompe : n’est-ce pas là ce que tu dis ?

Mélitus

C’est cela même. 

Socrate

En vérité, il faut que j’aie bien du malheur ; mais continue de me répondre. Te paraît-il qu’il en soit de même des chevaux ? Tous les hommes [25b] peuvent-ils les rendre meilleurs, et n’y en a-t-il qu’un seul qui ait le secret de les gâter ? Ou est-ce tout le contraire ? N’y a-t-il qu’un seul homme, ou un bien petit nombre, savoir les écuyers, qui soient capables de les dresser ? Et les autres hommes, s’ils veulent les monter et s’en servir, ne les gâtent-ils pas ? N’en est-il pas de-même de tous les animaux ? Oui, sans doute, soit qu’Anytus et toi, vous en conveniez ou que vous n’en conveniez point ; et, en vérité, ce serait un grand bonheur pour la jeunesse, qu’il n’y eût [25c] qu’un seul homme qui pût la corrompre, et que tous les autres pussent la rendre vertueuse. Mais tu as suffisamment prouvé, Mélitus, que l’éducation de la jeunesse ne t’a jamais fort inquiété ; et tes discours viennent de faire paraître clairement que tu ne t’es jamais occupé de la chose même pour laquelle tu me poursuis.

D’ailleurs, je t’en prie, au nom de Jupiter, Mélitus, réponds à ceci : lequel est le plus avantageux, d’habiter avec des gens de bien, ou d’habiter avec des méchants ? Réponds-moi, mon ami ; car je ne te demande rien de difficile. N’est-il pas vrai que les méchants font toujours quelque mal à ceux qui les fréquentent, et que les bons font toujours quelque bien à ceux qui vivent avec eux ? 

Mélitus

Sans doute. 

Socrate

[25d] Y a-t-il donc quelqu’un qui aime mieux recevoir du préjudice de la part de ceux qu’il fréquente, que d’en recevoir de l’utilité ? Réponds-moi, Mélitus ; car la loi ordonne de répondre. Y a-t-il quelqu’un qui aime mieux recevoir du mal que du bien ? 

Mélitus

Non, il n’y a personne. 

Socrate

Mais voyons, quand tu m’accuses de corrompre la jeunesse, et de la rendre plus méchante, dis-tu que je la corromps à dessein, ou sans le vouloir ? 

Mélitus

A dessein. 

Socrate

Quoi donc ! Mélitus, à ton âge, ta sagesse surpasse-t-elle de si loin la mienne à l’âge ou je suis parvenu, que tu saches fort bien que les méchants fassent toujours du mal à ceux qui [25e] les fréquentent et que les bons leur font du bien, et que moi je sois assez ignorant pour ne savoir pas qu’en rendant méchant quelqu’un de ceux qui ont avec moi un commerce habituel, je m’expose à en recevoir du mal, et pour ne pas laisser malgré cela de m’attirer ce mal, le voulant et le sachant ? En cela, Mélitus, je ne te crois point, et je ne pense pas qu’il y ait un homme au monde qui puisse te croire. Il faut de deux choses l’une, ou que je ne corrompe pas les [26a] jeunes gens ; ou, si je les corromps, que ce soit malgré moi, et sans le savoir : et, dans tous les cas, tu es un imposteur. Si c’est malgré moi que je corromps la jeunesse, la loi ne veut pas qu’on appelle en justice pour des fautes involontaires ; mais elle veut qu’on prenne en particulier ceux qui les commettent, et qu’on les instruise ; car il est bien sûr qu’étant instruit, je cesserai de faire ce que je fais malgré moi : mais tu t’en es bien gardé ; tu n’as pas voulu me voir et m’instruire, et tu me traduis devant ce tribunal, où la loi veut qu’on cite ceux qui ont mérité des punitions, et non pas ceux qui n’ont besoin que de remontrances. Ainsi, Athéniens, voilà une [26b] preuve bien évidente de ce que je vous disais, que Mélitus ne s’est jamais mis en peine de toutes ces choses-là, et qu’il n’y a jamais pensé. Cependant, voyons ; dis-nous comment je corromps les jeunes gens : n’est-ce pas, selon ta dénonciation écrite, en leur apprenant à ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la patrie, et en leur enseignant des extravagances sur les démons ? N’est-ce pas là ce que tu dis ? 

Mélitus

Précisément. 

Socrate

Mélitus, au nom de ces mêmes dieux dont il s’agit maintenant, explique-toi d’une manière un [26c] peu plus claire, et pour moi et pour ces juges ; car je ne comprends pas si tu m’accuses d’enseigner qu’il y a bien des dieux (et dans ce cas, si je crois qu’il y a des dieux, je ne suis donc pas entièrement athée, et ce n’est pas là en quoi je suis coupable), mais des dieux qui ne sont pas ceux de l’Etat : est-ce là de quoi tu m’accuses ? ou bien m’accuses-tu de n’admettre aucun dieu, et d’enseigner aux autres à n’en reconnaître aucun ? 

Mélitus

[26d] Je t’accuse de ne reconnaître aucun dieu. 

Socrate

O merveilleux Mélitus ! pourquoi dis-tu cela ? Quoi ! je ne crois pas, comme les autres hommes, que le soleil et la lune sont des Dieux ? 

Mélitus

Non, par Jupiter, Athéniens, il ne le croit pas ; car il dit que le soleil est une pierre, et la lune une terre. 

Socrate

Tu crois accuser Anaxagore, mon cher Mélitus, et tu méprises assez nos juges, tu les crois assez ignorants pour penser qu’ils ne savent pas que les livres d’Anaxagore de Clazomènes sont pleins de pareilles assertions. D’ailleurs, les jeunes gens viendraient-ils chercher auprès de moi avec tant d’empressement une doctrine qu’ils pourraient aller à tout moment entendre débiter à [26e] l’orchestre, pour une drachme tout au plus, et qui leur donnerait une belle occasion de se moquer de Socrate, s’il s’attribuait ainsi des opinions qui ne sont pas à lui, et qui sont si étranges et si absurdes ? Mais dis-moi, au nom de Jupiter, prétends-tu que je ne reconnais aucun dieu ? 

Mélitus

Oui, par Jupiter, tu n’en reconnais aucun. 

Socrate

En vérité, Mélitus, tu dis là des choses incroyables, et auxquelles toi-même, à ce qu’il me semble, tu ne crois pas. Pour moi, Athéniens, il me paraît que Mélitus est un impertinent, qui n’a intenté cette accusation que pour m’insulter, et par une audace de jeune homme ; il est venu ici [27a] pour me tenter, en proposant une énigme, et disant en lui-même : voyons si Socrate, cet homme qui, passe pour si sage, reconnaîtra que je me moque, et que je dis des choses qui se contredisent, ou si je le tromperai, lui et tous les auditeurs. En effet, il paraît entièrement se contredire dans son accusation ; c’est comme s’il disait : Socrate est coupable en ce qu’il ne reconnaît pas de dieux, et en ce qu’il reconnaît des dieux ; vraiment c’est là se moquer. Suivez-moi, je vous en prie, Athéniens, et examinez avec moi en quoi je pense qu’il se contredit. Réponds, [27b] Mélitus ; et vous, juges, comme je vous en ai conjurés au commencement, souffrez que je parle ici à ma manière ordinaire. Dis, Mélitus ; y a-t-il quelqu’un dans le monde qui croie qu’il y ait des choses humaines, et qui ne croie pas qu’il y ait des hommes ? Juges, ordonnez qu’il réponde et qu’il ne fasse pas tant de bruit. Y a-t-il quelqu’un qui croie qu’il y a des règles pour dresser les chevaux, et qu’il n’y a pas de chevaux ? des airs de flûte, et point de joueurs de flûte ? Il n’y a personne, excellent Mélitus. C’est moi qui te le dis, puisque tu ne veux pas répondre, et qui le dis à toute l’assemblée. Mais réponds à ceci : Y a-t-il quelqu’un qui admette quelque chose relatif aux démons, et qui croie [27c] pourtant qu’il n’y a point de démons ? 

Mélitus

Non, sans doute. 

Socrate

Que tu m’obliges de répondre enfin, et à grand-peine, quand les juges t’y forcent ! Ainsi tu conviens que j’admets et que j’enseigne quelque chose sur les démons : que mon opinion soit nouvelle ou soit ancienne, toujours est-il, d’après toi-même, que j’admets quelque chose sur les démons ; et tu l’as juré dans ton accusation. Mais si j’admets quelque chose sur les démons, il faut nécessairement que j’admette des démons ; n’est-ce pas ? Oui, sans doute ; car je prends ton silence pour un consentement. Or, ne regardons-nous [27d] pas les démons comme des dieux, ou des enfants des dieux ? En conviens-tu, oui ou non ? 

Mélitus

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TOUT SUR PLATON

Ajouté le 17/6/2008

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Le texte suivant est tiré de Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée
(Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation), vol. XXIV, n° 1-2, 1994, p. 339-348.
©UNESCO : Bureau international d’éducation, 2000
Ce document peut être reproduit librement, à condition d’en mentionner la source.
PLATON
(-428/-348)
Charles Hummel1
Platon naquit en 428 av. J.C., c’est-à-dire vers la fin de cette période extraordinaire de l’humanité
où les fondements de la spiritualité furent conçus par Lao-Tseu (fin VIe-début Ve siècle avant J.-C.),
Confucius2 (v. 551-497 av. J.-C.), Bouddha (v.550-480 av. J.-C.), Socrate (v. 469-399 av. J.-C.),
et où furent rédigés les Upanishads ou « Traités des équivalences » (fin Ve-début IVe siècle av. J.-
C.).
Il était issu d’une famille de la plus haute aristocratie d’Athènes. Les origines de son père
remontent à Codrus, dernier roi d’Athènes. Un ancêtre de sa mère était un frère de Solon, le grand
homme d’État et le législateur d’Athènes. Un de ses oncles, Critias, devait devenir un membre du
Conseil des Trente. Platon aurait donc été prédestiné à jouer un rôle actif dans la politique
d’Athènes. Il dit dans sa VIIe Lettre pourquoi il y renonça. En revanche, il élabora la plus
importante théorie politique de l’Antiquité et fonda ainsi les sciences politiques.
Lorsque Platon vit le jour, Périclès, ami de la famille, venait de mourir. C’était lui qui avait
porté Athènes au sommet du pouvoir, de la richesse et de la culture. Parmi les grands tragédiens,
Sophocle et Euripide enthousiasmaient le public. Le jeune Platon les a certainement rencontrés.
Mais Platon devait devenir un témoin de la décadence de cette Athènes qui lui était chère.
Dans sa jeunesse, il vécut — probablement comme soldat — la défaite de sa ville dans la Guerre du
Péloponnèse et le déclin de la démocratie athénienne qui s’ensuivit. Le crépuscule de la Grèce
classique s’annonçait et, avec elle, la disparition des Cités grecques indépendantes remplacées par
l’empire d’Alexandre. Platon vivait donc dans cette période de transition entre la Grèce classique et
l’Hellénisme qui inaugurait un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Occident.
La vie
Le jeune Platon a sans doute suivi l’enseignement normal des garçons de son âge. Il a fréquenté,
accompagné par un esclave (désigné comme "pédagogue"), une des écoles privées d’Athènes
(aucune école publique n’existait de son temps), où il apprit à lire, écrire et calculer. Il apprit ensuite
une grande partie de la poésie grecque par coeur, surtout les oeuvres d’Homère, considéré par les
Grecs comme l’éducateur par excellence. Il apprit aussi à chanter et à jouer de la cithare, car c’est
ainsi — comme il le décrit dans le Protagoras — que le rythme et l’harmonie deviennent familiers à
l’âme des enfants, afin de rendre ceux-ci plus civilisés, plus heureusement réglés dans leurs
mouvements, plus heureusement équilibrés." (Prot. 326 b)3. Bien sûr, Platon fréquentait aussi le
gymnase pour des exercices physiques, car "c’est chez le maître de gymnastique que l’enfant est
[¼] envoyé [¼] afin qu’il ait un corps en meilleure condition à mettre au service des desseins
honorables de son esprit, et que sa misère physique ne le contraigne pas à fuir lâchement les risques
de la guerre ..." (Prot. b-c). Ajoutons que la soeur de Platon ne fréquentait aucune école ; son
éducation se faisait, selon l’usage de son temps, uniquement à la maison.
L’événement décisif dans la vie du jeune Platon fut sa rencontre avec Socrate. A l’âge de
vingt ans, le jeune et riche aristocrate devint le disciple le plus fidèle de Socrate, fils d’un tailleur de
pierre et d’une sage-femme. Platon resta avec Socrate jusqu’à ce que celui-ci fut condamné à mort
et exécuté par la démocratie athénienne (-399). Une blessure qui jamais ne se cicatrisa et renforça
2
en lui une attitude critique envers la démocratie. Les pages que Platon a consacrées à l’ "Apologie
de Socrate" et aux derniers moments de sa vie font partie des textes littéraires les plus émouvants
de la littérature universelle.
Après la mort de Socrate, Platon quitta Athènes pour de longs voyages qui le conduisirent
d’abord à Mégare, chez Euclide (le philosophe, pas le mathématicien), et ensuite presque
certainement en Egypte et à Cyrène, sur la côte de l’actuelle Libye. Il se rendit aussi dans la Grande
Grèce, au sud de l’Italie, où il fréquenta des milieux pythagoriciens, notamment auprès d’Archytas
à Tarente. De la, il se rendit à la cour de Denys, le tyran de Syracuse, en Sicile, qui aimait
s’entourer de personnalités célèbres afin de rehausser son propre prestige. Platon y présenta des
vues sur les rois qui devraient être philosophes et consacrer leur vie, non aux intérêts et au pouvoir
personnels, mais aux plus haute valeurs morales. Le résultat fut un échec total. Après douze ans de
voyages, Platon revient à Athènes ou il fonda l’Académie.
Pendant son séjour à Syracuse, Platon s’était lié d’amitié avec Dion, le beau-frère de Denys,
qui lui semblait prédestiné à devenir philosophe. Après la mort de Denys, Dion rappela Platon à
Syracuse pour qu’il devienne le précepteur du second Denys. A nouveau, Platon espéra pouvoir
mettre en pratique ses idées sur le rôle de l’éducation et de la philosophie dans la politique. Il se
rendit don à Syracuse, y fut très bien reçu et entreprit l’éducation de second Denys par
l’enseignement des mathématiques, voie royale vers la philosophie. Dans sa biographie de Dion,
Plutarque raconte comment toute la cour de Syracuse se mit à la géométrie, répandant de la sciure
dans toutes les pièces du château-fort du tyran pour y dessiner des triangles, des cercles, etc. ...
Mais le second Denys était un élève peu doué et se lassa rapidement des efforts pédagogiques de
son austère professeur. Il était en outre jaloux de Dion qu’il exila. Platon reprit le chemin d’Athènes
et la direction de l’Académie. En -361, il se laissa, pour une troisième fois, attirer à Syracuse. Le
résultat ne fut pas meilleur. Une fois encore, Platon se trouva humilié. Ce ne fut que grâce à
l’intervention d’Archytas qu’il réussit à retourner à Athènes. Il y meurt en -347, à l’âge de 81 ans.
L’oeuvre
L’oeuvre de Platon nous est parvenue pratiquement intacte. Il s’agit de vingt-huit Dialogues ainsi
que de treize autres dont l’authenticité est plus ou moins douteuse. Il existe, en outre, treize Lettres,
dont trois (VI, VII et VIII) sont généralement reconnues comme étant de la main de Platon. Les
Dialogues de Platon couvrent un très large éventail de thèmes : le devoir, le courage, la vertu, la
justice, l’amour, la beauté, la science, la nature, la rhétorique, la concordance des mots avec l’être
et avec les idées, la nature de l’homme, la sagesse, la royauté, la législation, etc. A une seule
exception — exception de taille, car il s’agit des Lois, sa dernière oeuvre, qui expose en détail ses
idées sur la politique éducative — Socrate est directement ou indirectement un des protagonistes
des Dialogues.
C’est un phénomène unique qu’un disciple se soit si intimement identifié à son maître au
point d’en faire son propre porte-parole. Il est extrêmement difficile de tracer une ligne de
démarcation entre les idées de Socrate et celles de Platon. Les philosophes se sont appliqués à le
faire en groupant les Dialogues de Platon en plusieurs catégories, des plus socratiques à ceux qui,
se démarquant de manière évidente de la pensée du Socrate historique, seraient exclusivement
platoniciens. Nous ne pouvons pas, ici, entrer dans ces subtilités de philologues, et nous intégrerons
le Socrate tel qu’il apparaît de manière si vivante dans les Dialogues de Platon, au "profil" de celuici.
C’est d’ailleurs en tant qu’éducateur que Platon se confond le plus intimement avec son
maître. Socrate apparaît dans l’oeuvre de Platon comme la personnification de l’éducateur, même
s’il nie être enseignant. De ce fait, la plupart, sinon tous ses Dialogues, répondent à un objectif
essentiellement éducatif : toute l’oeuvre est au service de la paideia.
3
Platon est un penseur extrêmement sérieux, moraliste austère, condamnant les plaisirs les
plus innocents jusqu’aux éclats de rire (R., 388e et L., 732c). En même temps, c’est un écrivain aux
qualités littéraires exceptionnelles, caractérisant ses personnages avec une économie de traits précis,
à la manière des grands peintres chinois, créant en quelques phrases un atmosphère aussi vivante
que réaliste, souvent maître d’une ironie et d’une subtilité inégalables. Mais par ailleurs, on peut
trouver dans ses Dialogues de longs passages d’une dialectique ardue, parfois formaliste,
pointilleuse et, avouons-le, franchement fastidieuse.
Les écrits de Platon on eu une influence décisive sur toute la philosophie, voire sur
l’ensemble de la culture occidentale, que l’on peut considérer comme une longue série de dialogues
avec Platon ou, selon le grand philosophe américain A.N. Whitehead, comme "une série de notes
en marge de Platon".
La philosophie
Pour comprendre Platon, pour pénétrer sa pensée, il est nécessaire d’être clairement conscient du
fait que sa philosophie n’est en aucune manière, une doctrine. Platon n’a pas érigé un système
philosophique comme l’a fait Hegel, par exemple. Ce qui détermine la philosophie de Platon, c’est
le cheminement de sa pensée, le mouvement de sa réflexion, c’est ce qu’il appelle la dialectique, qui
n’est pas une réflexion solitaire et, de ce fait, unilatérale ; il s’agit bien plutôt d’un cheminement
collectif, entre amis — comme dans le Banquet — ou entre antagonistes comme dans Gorgias. De
surcroît, les Dialogues de Platon, qui ont souvent pour thème l’élucidation d’un concept — le
beau, le devoir, l’amour, la justice, le plaisir, etc. — ne se terminent pas d’ordinaire par une
conclusion définitive ou une formule acceptée par tous. La question posée au départ reste ouverte.
Ainsi Protagoras se termine par le constat : "Pour ce qui est de ces problèmes [que nous venons
d’examiner], nous les discuterons, si tu veux bien, une autre fois ..." (Prot. 361 e).
Dans sa VIIe Lettre, Platon résume cette position : "Il y a pourtant une chose au moins que
je suis à même de dire, concernant tous ceux qui ont écrit ou qui écriront, tous ces gens qui
affirment avoir connaissance des questions auxquelles je m’applique ; ... il n’est pas possible à ces
gens-là, telle est du moins mon opinion, de rien entendre à ce dont il s’agit. Là-dessus, en tout cas,
il n’existe pas d’écrit qui soit de moi, et il n’en existera jamais non plus : effectivement, ce n’est pas
un savoir qui, à l’exemple des autres, puisse aucunement se formuler en propositions ; mais, le
résultat de l’établissement, résultat d’un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce
savoir, résultat d’une existence qu’on partage avec elle, soudainement, comme s’allume une lumière
lorsque bondit la flamme, ce savoir se produit dans l’âme et, désormais, il s’y nourrit tout seul luimême."
(341 b-d).
A cette éclosion soudaine du savoir, telle une vision, le lecteur attentif des Dialogues de
Platon se trouve associé. Nous devons toutefois ajouter à ce texte (si peu encourageant pour qui
disserte sur Platon!) que vers la fin de la vie du philosophe, apparaît une teinte de dogmatisme qui
nous donne tout à coup l’impression d’entendre un discours "ex cathedra" du professeur de
l’Académie.
Platon analysait inlassablement les conditions et les limites du savoir face à un monde
insaisissable parce que constamment en mouvement. Pour lui, les hommes (à l’exception des vrais
philosophes) vivent dans l’illusion du réel. C’est pourquoi le Socrate de ses Dialogues ne cesse de
démontrer à ses interlocuteurs combien leurs connaissances sont illusoires, parce que n’étant que
des opinions mal fondées ou des préjugés. C’est ainsi que dans Lachès, pour ne citer qu’un
exemple parmi tant d’autres, deux généraux éminents doivent reconnaître qu’ils ignorent ce qu’est
le courage.
D’une part, animé par la certitude de l’absolu, il explorait la condition humaine dans ses
relations avec les valeurs suprêmes du beau, du vrai et du bien. D’autre part, obsédé par
l’expérience du déclin d’Athènes et convaincu que tout changement porte en soi des germes de
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décadence, il est à la recherche de l’immuable, seul garant des valeurs absolues. C’est dans le
concept des "Idées", dont le fameux mythe de la caverne (R., 514a-517a) donne une illustration
captivante, qu’il pense avoir découvert cette réalité incorruptible qui constitue pour lui le
fondement de l’être.
Ce n’est que par une éducation appropriée et en philosophant que l’homme peut réussir à
se libérer des chaînes de ses sens, de ses désirs, de ses ambitions (tels la richesse et le pouvoir) et de
ses passions et qu’il peut accéder, progressivement, d’échelon en échelon, au vrai savoir et
finalement à la vision de l’Agathon, le Bien suprême. La pensée de Platon est centrée sur l’homme,
notamment sur les problèmes éthiques auxquels celui-ci doit faire face. Les question du juste, de la
justice et de la place de l’individu dans la société, c’est-à-dire dans la polis, l’état-cité grec, font
partie de cette problématique éthique qui le préoccupe au plus haut point. Comme plus tard pour
son élève Aristote, l’homme est pour Platon un animal politique. Il a consacré deux de ses oeuvres
les plus importantes — La République et Les Lois — à la politique dont la morale est une
dimension essentielle.
Au fil de ses analyses de l’homme, Platon développe une nouvelle science de l’âme. Cette
psychologie (autre science qu’il inaugurait) peut sembler au lecteur moderne quelque peu naïve et
élémentaire. Elle présente néanmoins des traits intéressants. Par exemple, lorsqu’il est question des
maux de tête du jeune Charmide dans le Dialogue du même nom : "C’est dans l’âme, en effet, que
pour le corps et pour tout l’homme les maux et les biens ont leur point de départ" (Charm. 156 e).
Il est essentiel pour le destin de l’homme que celui-ci prenne soin de son âme. Ce n’est pas par
hasard que Socrate demande au jeune Hippocrate, qui a l’intention de confier son éducation à
Protagoras le Sophiste : "[es-tu conscient que] ton âme à toi, tu vas la donner à soigner à un
homme qui est, dis-tu, un sophiste. Or, ce que peut bien être un sophiste, je serais fort surpris si tu
le savais! Et pourtant, si cela tu l’ignores, tu ne sais pas non plus à qui tu confies ton âme, ni si c’est
à quelque chose de bien, ni si c’est à quelque chose de mal." (Prot. 312 c).
Signalons enfin qu’avec ses thèses sur l’immortalité de l’âme, Platon a aussi abordé le
domaine du religieux.
L’anti-sophiste
Le modèle idéal de l’éducateur platonicien est l’antithèse du sophiste. Nombreux sont les passages
dans l’oeuvre de Platon où Socrate critique les sophistes ou controverse avec eux. C’est, selon la
formule de Karl Jaspers, "la lutte de la philosophie contre la non-philosophie". Les sophistes sont,
au temps de Platon, des professeurs itinérants de l’enseignement supérieur. Ils louent des salles et y
donnent des cours contre rémunération (souvent très substantielle) aux fils de l’aristocratie qui, à
l’âge d’environ seize ans, ont terminé leurs études élémentaires dans les écoles privées. Platon a luimême
presque certainement suivi des cours de sophistes célèbres, tels Gorgias ou Protagoras.
Les sophistes traitaient des sujets les plus divers. Mais ils sont surtout connus pour leur
enseignement de la rhétorique, de l’art de parler et de persuader, de l’art de manipuler les masses.
L’art oratoire, explique Gorgias dans le Dialogue qui porte son nom, "c’est la capacité de
persuader, aussi bien les juges au tribunal qu’au Conseil les membres du Conseil et les membres de
l’Assemblée à l’Assemblée", que dans toute autre réunion qui sera réunion politique" (Gorg. 452
e). Et le fameux Protagoras déclare, plein de fierté : "[l’objet de mon enseignement c’est] comment
administrer au mieux les affaires de sa maison, et, pour ce qui est des affaires de l’État, savoir
comment y avoir le plus de puissance, et par l’action, et par la parole." (Prot. 319 a). Dans Le
Sophiste, Platon dresse son grand réquisitoire contre les sophistes. Il le fait en développant sa
critique comme une sorte de contrepoint à un discours magistral sur l’Être. Ainsi élarge-t-il l’abîme
qui sépare la vraie philosophie de la non-philosophie. Voici le portrait, peu complaisant, du
sophiste : "il est un chasseur salarié d’une jeunesse riche ; un trafiquant des connaissances qui se
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rapportent à l’âme ; un marchand au détail eu égard à ces mêmes articles ; un athlète en paroles ; un
controversiste ; il fait naître dans la jeunesse l’opinion qu’il est, personnellement, sur toutes les
choses, le plus savant des hommes ; il est un sorcier, un imitateur qui s’est réservé pour sa part la
portion verbale de l’illusionnisme ..." (Soph. 231 d, 232 b, 268 c).
En revanche, le philosophe est "toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de
l’Etre, [et] s’il n’est pas du tout facile à voir, c’est ... en raison de l’éclatante lumière de la région où
il réside ; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l’âme, une vision
qui se porte dans la direction du Divin." (Soph. 254 a-b).
Ce qui ressort, entre autres, de ces textes sur les sophistes, c’est ce profond sens de la
responsabilité morale que Platon exige de l’éducateur authentique. C’est de lui que dépendent la
santé et le destin de l’âme de son élève. C’est lui qui doit protéger son disciple contre les pseudoconnaissances
et le guider sur le chemin de la vérité et de la vertu. Il ne doit être, en aucune
manière, un simple colporteur d’articles d’études et de recettes pour gagner des procès ni pour faire
carrière.
N’est-ce pas un terrible ironie de l’histoire que les citoyens d’Athènes aient précisément,
par un vote démocratique, condamné à mort Socrate, sous le prétexte qu’il était un sophiste et qu’il
corrompait la jeunesse?
La pédagogie socratique
Socrate est considéré comme l’éducateur par excellence. Cela se reflète dès le Lachès, où deux
généraux réputés sont à la recherche d’un éducateur pour leurs fils. Et Werner Jaeger, dans
Paideia, — oeuvre classique sur l’éducation dans l’Antiquité — , considère Socrate comme le plus
puissant éducateur de toute l’histoire de l’Occident.
Seul Socrate prétend le contraire, comme par exemple dans L’Apologie : "... que
j’entreprenne de faire l’éducation des gens et que j’exige de l’argent pour cela : voilà encore qui
n’est pas exact! ... A la vérité, c’est pourtant une belle chose, à mon sens, d’être capable,
éventuellement, de faire l’éducation des gens comme le font Gorgias de Léontion, Prodicos de
Céos, Hippias d’Elis." (Apol., 19c, e). D’où vient ce paradoxe?
Socrate n’admet pas d’être pris pour un enseignant du genre sophiste. Selon lui, il faut
savoir pour être en mesure d’enseigner. Pour apprendre à quelqu’un l’art du cordonnier, il faut
savoir faire des souliers ; pour former un médecin, il faut connaître les maladies et savoir les guérir.
Or, Socrate, en vrai philosophe, ne prétend pas posséder le savoir, il est conscient de ce qu’il ne sait
pas, car il est constamment en quête du savoir ; au lieu que les autres — le sophistes, les gens dans
la rue avec lesquels il engage des discussions et qu’il "examine" — vivent dans l’illusion du savoir.
Et c’est cette illusion qu’il s’efforce de mettre à nu. Car c’est par cela que commence
l’apprentissage de la vie juste, qui se réalise dans l’harmonie de l’homme avec son destin ultime qui
est d’ordre moral et politique.
Dans le prologue du Banquet, il est une scène charmante et significative pour la pédagogie
socratique. Socrate arrive en retard pour s’être arrêté en route, "l’esprit appliqué à des pensées
intérieures" (Banq. 174 c), ainsi qu’il lui arrivait parfois. Agathon, l’hôte, l’invite à s’asseoir auprès
de lui, "afin que, à ton contact, je me régale, moi aussi, de la trouvaille de sagesse qui s’est offerte à
toi sous le porche des voisins!" Sur quoi, Socrate répond à Agathon : "Quelle bonne affaire ce
serait, Agathon, si la sagesse était chose de telle sorte que de celui de nous qui en est le plus plein,
elle coulât dans celui qui en est plus vide, à condition que nous soyons en contact l’un avec l’autre :
comme l’eau que contiennent les coupes coule, par le moyen du brin de laine, de celle qui est plus
pleine dans celle qui est plus vide!" (Banq. 175 d). La pédagogie socratique se démarque donc de
cet enseignement traditionnel où un enseignant s’efforce de transmettre ses connaissances à un
élève qui doit les assimiler plus ou moins passivement. La pédagogie socratique est une pédagogie
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active, c’est la pédagogie du dialogue où éducateur et élève coopèrent à la recherche du savoir. Les
deux parties sont engagées à travers un jeu de questions et de réponses dans la même quête (Platon
utilise parfois l’image de la chasse) du savoir. C’est là, d’ailleurs, une autre raison — d’ordre
méthodologique — pour Socrate de ne pas vouloir être considéré comme quelqu’un qui possède le
savoir.
Cette pédagogie du dialogue caractérise l’ensemble de l’oeuvre de Platon. Le lecteur est
impliqué dans les débats, en tant qu’observateur actif. Platon pédagogue conduit le lecteur empêtré
dans ses désirs et ses illusions, patiemment, par une critique ironique, jusqu’à la réflexion et
l’indépendance.
Dans L’Apologie, Socrate insiste sur le fait qu’il est investi de son rôle éducatif par Apollon
lui-même : "... c’est le dieu qui m’a assigné une place ... avec obligation de vivre en philosophant et
en procédant à l’examen de moi-même et d’autrui." (Apol., 28e). Et à l’hypothèse de son
acquittement s’il renonçait à son rôle "d’examinateur" il répond : "Athéniens ... j’obéirai au Dieu
plutôt qu’à vous : jusqu’à mon dernier souffle et tant que j’en serai capable, ne vous attendez pas
que je cesse de philosopher, de vous adresser des recommandations, de faire voir ce qui en est à tel
de vous qui, en chaque occasion, se trouvera sur mon chemin, en lui tenant le langage même que
j’ai coutume de tenir : ‘O le meilleur des hommes, toi qui es un Athénien, un citoyen de la ville la
plus considérable, de celle qui, pour le savoir et la puissance, a le plus beau renom, tu n’as pas
honte d’avoir le souci de posséder la plus grande fortune possible, et la réputation et les honneurs,
tandis que de la pensée, de la vérité, de l’amélioration de ton âme, tu ne te soucies point et n’y
penses même pas!’" (Apol., 29d, e).
C’est ainsi que chez Platon se confondent Philosophie et Pédagogie. Un aspect très souvent
évoqué de la pédagogie socratique est la maïeutique" ou la "pédagogie de la sage-femme". La
description de cette méthode se trouve dans Ménon. Le Socrate de Platon y démontre comment
"l’enseignement est un ressouvenir" (Mén. 82 a) et comment l’éducateur doit agir en sage-femme
pour faire accoucher son élève des connaissances qu’il porte en lui sans en être conscient. Pour
démontrer cette méthode particulière, Socrate procède à une expérience pédagogique : il pose des
questions à un jeune esclave de telle manière que celui-ci arrive à trouver la solution d’un problème
géométrique relativement compliqué (Mén. 82 b - 85 b). De cette expérience, Socrate tire ces
conclusions : "Ainsi donc, chez celui qui ne sait pas, il existe, concernant telles choses qu’il se
trouve ne pas savoir, des pensées vraies concernant ces choses mêmes qu’il ne sait pas ... Sans
avoir reçu de personne aucun enseignement, mais plutôt en étant questionné, ... il possédera des
connaissances, ayant repris de son propre fond la connaissance en soi-même ... Or, reprendre soimême
une connaissance qu’il se donne lui-même, c’est se ressouvenir ... Donc, s’il doit y avoir en
lui des pensées vraies, aussi bien dans le temps où il sera un être humain que dans celui où il ne
l’aura pas été, pensées qui, une fois réveillées par l’interrogation, deviennent des connaissances, son
âme ne doit-elle donc pas avoir appris dans le temps de toujours? Car, la chose est claire, c’est dans
la totalité du temps qu’on est ou qu’on n’est pas un être humain." (Mén. 85 c, d ; 86 a).
La maïeutique présuppose une conception de l’immortalité de l’âme et de la métempsycose
qui dépasse, sans doute, la pensée du Socrate historique. La doctrine du savoir acquis avant la
naissance se trouve également développée dans Phédon (72b et suiv.) ; tandis que la maïeutique est
décrite de manière détaillée, mais moins spéculative, dans Théetète (148e-151d), où il s’agit peutêtre
de la maïeutique du Socrate historique.
L’académie
Lorsque Platon créa l’Académie, vers -385, il avait un peu plus de quarante ans. Il installa son
institution dans une propriété avec jardin située non loin de la ville. L’Académie est souvent
considérée comme la première université de l’histoire, ce qui n’est pas tout à fait exact. Elle
ressemblait davantage à l’universitas médiévale qu’à l’université moderne. Elle était un centre de
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recherches et d’études mais nous en ignorons les détails d’organisation. C’était plus une
communauté scientifique qu’une école. Les communautés pythagoriciennes que Platon a
fréquentées en Grande Grèce l’ont sans doute inspiré quand il créa l’Académie. Juridiquement, elle
était constituée sous forme de "thiase", c’est-à-dire d’une confrérie religieuse. Elle était consacrée
aux Muses. Professeurs et disciples y vivaient dans une atmosphère communautaire que renforçait
une pédagogie du dialogue, des discussions complétant l’exposé doctrinal.
Platon dirigea l’Académie jusqu’à la fin de sa vie, ce qui signifie qu’il fut pendant une
quarantaine d’années l’animateur et le principal enseignant de ce centre intellectuel de la Grèce
antique. Après la mort de Platon, l’Académie continua d’exister jusqu’en 529 de l’ère chrétienne,
c’est-à-dire pendant près de neuf siècles.
Selon une vieille tradition, une inscription au-dessus du portail de l’Académie stipulait que
des connaissances en géométrie étaient une condition pour y avoir accès. Platon s’est
vraisemblablement passionné pour les mathématiques lors de ses rencontres avec les pythagoriciens
et notamment avec Archytas de Tarente qui était un brillant mathématicien. Lui-même
mathématicien chevronné, Platon invita d’autres spécialistes de cette discipline à enseigner à
l’Académie, par exemple Eudoxos, qui était mathématicien, astronome, géographe et médecin.
Les sciences naturelles avaient également leur place à l’Académie, ce que l’on a tendance à
oublier, tellement l’image de Platon, grand maître de l’éthique et de la métaphysique, est ancrée
dans la tradition. Le grand dialogue Timée ou De la nature porte témoignage des efforts de
l’Académie dans ces domaines et des connaissances encyclopédiques en sciences naturelles qui y
avaient trouvé demeure. Nous disposons d’ailleurs d’un fragment amusant d’une comédie
d’Epicrates où un des personnages raconte ce qu’il a entendu en passant à côté du jardin de
l’Académie : "Ils essayaient de définir les différences entre la façon de vivre des animaux et la
croissance des arbres et des légumes. Entre autres, il discutaient la question de savoir à quelle
espèce appartenaient les potirons ...".
Les sciences politiques, thème central de l’Académie, étaient étudiées et enseignées de
manière systématique. L’Académie possédait toute une collection de textes des constitutions d’un
grand nombre d’États. Des politiciens et des hommes d’État y ont été formés ainsi que des
spécialistes en droit constitutionnel. La liste de disciples de l’Académie appelés comme consultants
politiques ou juridiques dans des États grecs est longue et montre bien le rayonnement de celle-ci.
Le rêve de Platon était de former dans son Académie ces "rois — philosophes" dont il traite
abondamment dans ses deux oeuvres La République et La Politique qui constituent, avec Les Lois,
la moisson des études et des recherches que l’Académie consacra aux sciences politiques.
Mais c’est évidemment la philosophie qui réalisait le couronnement des études de
l’Académie. La fondation de l’Académie inaugura une époque nouvelle dans la pensée de Platon.
Avec elle, il se détacha de la démarche philosophique de Socrate. Les doctrines pythagoriciennes
étaient devenues pour lui une source d’inspiration aussi importante que l’exemple de son ancien et
toujours vénéré maître. Cette orientation s’annonce dans Ménon (nous l’avons déjà remarqué) et
Gorgias, et va s’accentuant jusqu’aux Lois. Sauf dans cette dernière oeuvre (posthume), Socrate
reste un des personnages centraux des Dialogues. Néanmoins, le ton des oeuvres devient plus
doctrinal. Ceci nous paraît être non seulement un reflet de sa vie quotidienne de professeur de
l’Académie, mais aussi le signe d’une affirmation consciente de son acquis philosophique.
Les questions éducatives dont il s’occupe changent également d’orientation. Elles avaient
été surtout d’ordre pédagogique, voire méthodologique, fortement inspirées par la figure de
l’éducateur qu’était Socrate ; elles seront désormais d’ordre presque exclusivement social et
politique. Le centre d’intérêt se déplace vers la politique de l’éducation.
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La politique de l’éducation dans la citée idéale
La politique éducative selon Platon se trouve développée" dans les deux oeuvres les plus
volumineuses qu’il ait écrites : La République et Les Lois. Dans La République Platon imagine une
cité modèle incarnant la justice. Il s’agit d’une sorte d’utopie. (Mais pour Platon, l’idéal —
immuable- est plus réel que les faits de ce monde qui change constamment!) Selon Rousseau, "La
République de Platon ... est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait" (Émile, Livre I).
Dans Les Lois Platon élabore un projet de législation très détaillé à l’intention d’une ville coloniale à
créer. Même si les thèmes de ces deux Dialogues paraissent presque identiques, il existe des
différences considérables. Mais ces divergences concernent à peine les questions éducatives. La
République constitue la théorie pure de la cité idéale, tandis que Les Lois représente l’application
pratique dans l’hypothèse d’un cas concret.
La population de La République est divisée en trois classes bien distinctes : les esclaves qui
font l’objet de dispositions particulières dans Les Lois, les artisans et commerçants (normalement
des étrangers sans droit de cité) et enfin les "gardiens" responsables de la sécurité et de la gestion de
la Cité. Cette dernière classe est elle-même répartie en deux catégories : les gardiens "auxiliaires" et
les gardiens "parfaits" ou régents, les premiers, normalement les plus jeunes, étant responsables de
la sécurité interne et externe (dont la police et l’armée) et les seconds, les sages, veillant sur la
bonne marche et sur l’harmonie de la Cité. A la tête de la Cité se trouve un "roi-philosophe" (dont
Archytas de Tarente pouvait être un exemple), idée reprise dans La Politique, mais abandonnée
dans Les Lois, où un "Conseil nocturne" reprend les fonctions de la plus haute autorité.
La société idéale selon Platon est une société statique comme un temple dorique, car,
s’agissant d’une Cité idéale, tout changement ne peut qu’engendrer le mal, la décadence (L., 797d).
Ainsi, est-elle protégée de tout ce qui crée des turbulences dans la convivialité des citoyens et
engendre ainsi des changements. Les gardiens sont obligés de se consacrer entièrement au service
de l’État. Ils n’ont droit ni à des richesses matérielles (créatrices de jalousies et de conflits), ni à des
distractions même légères (mettant la vertu en péril), ni à des ambitions privées. Ils ont tout en
commun : le logement, les repas, les femmes, les enfants.
Une des tâches de l’éducation dans la Cité platonicienne est d’en assurer le statu quo.
Toute innovation en est bannie. C’est l’éducation qui doit être le garant contre tout changement et
contre toute forme de subversion, à l’inverse de la plupart des théories éducatives modernes.
Cependant, et malgré son conservatisme foncier, Platon a eu des idées tout à fait
novatrices. Ainsi proclame-t-il l’égalité des sexes à une époque où les femmes — à l’exception des
courtisanes — étaient reléguées au foyer. Dans la Cité platonicienne, les jeunes filles font de la
gymnastique, nues comme les garçons, et elles seront appelées à faire la guerre en portant des
cuirasses comme les hommes. Elles partagent, sans discrimination, l’éducation des garçons. Platon
prévoit, en outre, l’éducation obligatoire pour tous, c’est-à-dire pour tous les membres de la classe
des gardiens, ce qui ne fut réalisé, effectivement, que bien plus tard, par la Révolution française.
Cette éducation va bien au-delà d’un enseignement élémentaire. En revanche, Platon n’évoque que
très rarement la formation des artisans et des commerçants, qui se limite à un simple apprentissage.
Quant aux esclaves, il sont totalement absents.
En fin de compte, Platon aura été le premier à concevoir un système éducatif complet, de sa
gestion jusqu’à un curriculum détaillé. Dans Les Lois, Platon indique comment l’enseignement
devrait être organisé et administré. Tout le système éducatif est dirigé par un "Ministre de
l’éducation". "Parmi les plus éminentes magistratures de l’État, celle-là est de beaucoup la
magistrature la plus importante". Ce ministre "assurera la surveillance de l’éducation tout entière,
pour les filles comme pour les garçons ... [Il devrait avoir] pas moins de cinquante ans, [être] père
d’enfants légitimes, ... garçons et filles ..." (L., 765d-e). Il a sous ses ordres des "fonctionnaires
chargés de veiller au bel aménagement des gymnases et des écoles, à l’instruction qui s’y donne. ...
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Ils surveilleront ce qui a rapport à la fréquentation scolaire et aux locaux pour les garçons et pour
les jeunes filles ... [D’autre part] des magistrats s’occupent des concours musicaux ... et des
compétitions d’ordre physique ..." (L., 764c-d). Ces concours sont importants car ils déterminent la
carrière des gardiens.
L’éducation des gardiens — une éducation continue qui commence au stade prénatal et se
poursuit jusqu’à l’âge de la retraite — est décrite en détail dans La République (notamment
Livres II-V et VII) et dans Les Lois (notamment Livres I, II et VII). Toutefois, dans Les Lois, le
plan d’études s’arrête plus tôt. Platon ayant renoncé à l’idée du roi-philosophe, il n’y développe
plus en détail l’enseignement de la philosophie comme il l’a fait dans La République. Après avoir
introduit le concept de "gardien", Platon poursuit : "Maintenant, comment l’élèverons-nous et
procéderons-nous à son éducation? Et n’y a-t-il pas pour nous quelque intérêt à faire cet examen,
pour apercevoir ce qui est le but où tendent tous les problèmes examinés par nous, savoir de quelle
façon prennent naissance dans les sociétés politiques la justice et l’injustice?" (R., 376c-d). La
finalité de l’éducation platonicienne est donc d’ordre moral et politique. Il ne s’agit pas d’un
apprentissage pour savoir faire, mais d’une formation pour savoir être.
Comme la beauté et la santé du corps et de l’âme sont des objectifs essentiels de l’éducation
platonicienne (voir L., 788c), cette éducation est organisée, conformément à l’usage grec, suivant
deux branches : gymnastique et culture3.
L’éducation physique commence avant la naissance. Il est recommandé aux femmes
enceintes de se promener et de bouger beaucoup, car "toute secousse ou mouvement ...
[communique] bonne santé, beauté et vigueur" à l’enfant à naître (L., 789d).
Avant l’école, l’éducation des enfants incombe aux parents (dans La République ils sont
élevés en commun, sans connaître leurs parents!), qui devraient les traiter avec une rigueur
mesurée, car "la mollesse rend le caractère de l’enfant difficile et irritable, sujet à de violents
mouvements d’humeur pour de faibles motifs, tandis qu’au contraire une servitude brutale et
sauvage, en faisant d’eux des êtres plats, sans noblesse, misanthropes, les rend impropres à la vie
sociale." (L., 791c)
L’enseignement de la culture commence très tôt par les contes que les parents racontent à
leurs enfants. Platon attache la plus grande importance au contenu de ces histoires, car ces
premières impressions façonnent l’âme encore malléable de l’enfant et déterminent son caractère.
Dès lors, ces contes sont soumis à la censure. Platon insiste fortement, et à maintes reprises sur la
censure, qui n’épargne pas même Homère.
Après les contes, ce sont les jeux qui doivent contribuer à la formation des enfants. "Pour
devenir en quoi que ce soit un homme de mérite, on doit ... s’exercer dès l’enfance, aussi bien en
s’amusant que d’une manière sérieuse ... Ainsi, par exemple, pour devenir un bon constructeur de
maisons, on doit ... s’amuser à construire quelque construction enfantine ..." (L., 643b). De trois à
six ans, les jeux se feront en commun sous la surveillance de femmes désignées à cet effet.
A l’âge de six ans, les enfants entrent à l’école. Ils apprennent d’abord à lire, à écrire et à
calculer. "Pour ce qui regarde les études littéraires, l’enfant, à dix ans, y consacrera trois années ;
quand il aura treize ans, ce sera le bon moment pour commencer d’aborder l’étude de la lyre, étude
à laquelle il passera trois autres années. Défense au père, aussi bien qu’à l’enfant lui-même, et que
ces études lui plaisent ou qu’il les déteste, d’augmenter ou d’abréger cette durée ..." (L., 809e-
810a).
A côté de cette éducation littéraire et musicale, les élèves de la Cité platonicienne pratiquent
toutes sortes de sports, y compris l’équitation et les exercices d’armes. Il importe qu’il existe un
équilibre aussi parfait que possible entre culture et gymnastique (R., 411c et suiv.).
A l’âge de dix-huit ans, au terme de cette éducation de base pendant laquelle ils auront
passé de nombreux concours et des examens de toutes sortes, les jeunes gens — garçons et filles
— seront appelés, pendant deux ou trois ans, à se consacrer exclusivement à des exercices
physiques et militaires, ce qui correspond à "l’éphébie" traditionnelle.
10
A l’âge de vingt ans commencent les études supérieures pour ceux qui auront été
sélectionnés pour les aborder, sur la foi de leurs performances antérieures. C’est là que le
curriculum de Platon diffère fondamentalement de la tradition qui avait recours, pour cet
enseignement, aux sophistes. Ce sont avant tout ces études supérieures, menant à la philosophie et,
en même temps, aux plus hautes responsabilités dans la Cité, qui intéressent Platon. Elles font
d’ailleurs l’objet de l’enseignement dans son Académie. Jusqu’à l’âge de vingt ans, l’enseignement
était donc obligatoire. Platon recommande toutefois "d’éviter de donner à l’enseignement l’aspect
d’une contrainte d’étude ... Parce que ... il n’y a point d’objet d’étude dont, chez un homme libre,
un comportement servile doive accompagner l’étude ... [En plus], aucune étude forcée ne s’établit
de façon permanente" (R., 536d-e).
Pendant dix ans, ces études supérieures sont consacrées à une synthèse systématique des
matières étudiées antérieurement : "leurs études, qui se sont faites pêle-mêle dans l’éducation de
leur enfance, il faut les rassembler, en vue d’une vision d’ensemble des liens de famille qui unissent
ces études entre elles et avec la nature du réel" (R., 537c). Cela est indispensable pour accéder à la
dialectique, "car le dialecticien est celui qui a une vision d’ensemble" (R., 537c). C’est
probablement aussi à ce stade qu’on étudiera Les Lois comme d’un manuel de sciences politiques et
sociales et de droit comparé (L., 811c-d).
Une importance particulière est ensuite attachée à l’étude des quatre sciences qui
constituent la propédeutique à la philosophie : l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la
science de l’harmonie. Ce sont des disciplines-là qui élèvent l’âme vers ce qui est immuable. Les
mathématiques — arithmétique et géométrie — libèrent l’esprit des sensations, l’acclimatent au
monde des concepts purs et tournent l’âme vers les hauteurs des Idées. "La géométrie est
connaissance de ce qui est toujours" (R., 527). C’est par elle qu’on apprend à manier des concepts
(R., 510-511). L’astronomie initie l’âme à l’ordre et à l’harmonie immuable du cosmos. Les études
harmoniques, science soeur de l’astronomie, sont centrées sur la recherche et la connaissance des
lois et de l’ordre dans le monde de l’ouïe. L’influence des pythagoriciens est ici évidente. Platon
souligne avec insistance qu’il faut "éviter que ceux dont nous ferons l’éducation entreprennent
jamais d’étudier incomplètement quelqu’une de ces matières." (R., 530e)
C’est à l’âge de trente ans — pas avant — que les étudiants de Platon commencent enfin à
étudier la philosophie ou la dialectique. Ces études, ils les poursuivront pendant cinq ans. Après
cela, il devront "descendre de nouveau dans la caverne" et servir pendant quinze ans dans l’armée
et dans l’administration, où ils seront constamment mis à l’épreuve. "De ces hommes (et femmes)
arrivés à la cinquantaine, ceux qui ... auront obtenu la première place en tout ..., dans l’activité
pratique aussi bien que dans les sciences" parviendront à la vision du Bien ; "et quand ils auront vu
le Bien en lui-même, [ils devront] se servir de ce modèle suprême pour l’État." (R, 540a). Puis, le
reste de leur vie durant, ils se consacreront en alternance à la philosophie et aux affaires publiques.
Après leur retraite, les dignitaires de l’État auront le loisir de se consacrer entièrement aux
délices de la philosophie, ce sera leur seule récompense.
La Polis de Platon est essentiellement une Cité éducative. Elle est créée par l’éducation.
Elle ne peut durer qu’à condition que tous les citoyens aient bénéficié d’une éducation qui les rende
capables de prendre des décisions politiques raisonnables. C’est l’éducation qui doit conserver la
Cité intacte et la défendre contre toute innovation nocive. C’est une éducation qui ne vise pas
l’épanouissement individuel, mais qui est entièrement au service de la Cité, garante du bonheur de
ses citoyens aussi longtemps que ceux-ci lui permettent d’incarner la justice.
Notes
1. Charles Hummel (Suisse). Études de philosophie aux Universités de Bâle (auprès de Karl Jaspers),
Rome et Zurich. Délégué permanent de la Suisse auprès de l’UNESCO, 107’-1987. Membre du
Conseil exécutif de l’UNESCO. Membre (et président) du Conseil du Bureau international
d’éducation (BIE). Représentant de la Suisse au Conseil de la Coopération culturelle (Strasbourg).
11
Ambassadeur en Irlande (1987-1992). Auteur de Nicolas de Cuse, de l’éducation d’aujourd’hui face
au monde de demain et de nombreux articles sur des questions philosophiques et pédagogiques.
2. Les extraits des textes de Platon sont cités d’après la traduction de Léon Robin : Platon, OEuvres
complètes, 2 vol. ; Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Éditions Gallimard, 1950. La numérotation des
pages suit, selon la coutume, l’édition de Stephanus (1578).
Abréviations : Apol. = L’Apologie de Socrate ; Banq. = Le Banquet ; Gorg. = Gorgias ; L. = Les
Lois ; Lach. = Lachès ; Men. = Ménon ; Prot. = Protagoras ; R. = La République ; Soph. = Le
Sophiste.
3. Platon utilise le terme de "musique" qui englobe pour lui autant la musique que la littérature.
Bibliographie choisie
La littérature sur Platon étant immense, cette bibliographie ne contient que les publications que j’ai
effectivement utilisées.
Blättner, F. Geschichte der Pädagogik [Histoire de l’éducation]. Heidelberg, Quelle und Meyer, 1968.
Brun, J. "L’Académie". Dans Histoire de la philosophie, Encyclopédie de la Pléiade, vol. I. Paris, Gallimard,
1969.
——. Platon et l’Académie. Paris, Presses Universitaires de France, 1991.
Castle, E.B. Ancient education and today [L’éducation dans l’Antiquité et aujourd’hui]. Londres, Penguin
Books, 1962.
Cross, R.C. et Woozley, A.D. Plato’s ‘Republic’. A philosophical commentary [« La république » de Platon :
commentaire philosophique]. Londres, Macmillan, 1991.
Ferber, R. Platos Idee des Guten [L’idée platonienne du Bien]. Sankt Augustin, Academia Verlag Richarz,
1989.
Gauss, H. Handkommentar zu den Dialogen Platos [Commentaire sur les « Dialogues » de Platon]. 7 volumes,
Bern, Herbert Lang, 1952-67.
Gigon, O. Sokrates [Socrate]. Bern, A. Francke, 1979.
Grube, G.M.A. Plato’s ‘Republic’. (Translation and commentary) [« La République » de Platon (traduction et
commentaire], Indianapolis, Hackett, 1986.
Guillermit, L. Platon par lui-même. Combas, Édition de l’éclat, 1989.
Jaeger, W. Paideia. Die Formung des griechischen Menschen [Plaideia : la formation de l’homme grec].
Berlin, Walter de Gruyter, 1959.
Jeannière, A. Lire Platon. Aubier, 1990 (sans indication de lieu).
Marcuse, L. Plato und Dionys [Platon et Denys]. Berlin, Blanvalet, 1968.
Marrou, H.-I. Histoire de l’éducation dans l’antiquité. Paris, Seuil, 1976.
Nietzche, F. Introduction à la lecture des ‘Dialogues’ de Platon. Combas, Édition de l’éclat, 1991.
Picht, G. Platons Dialoge ‘Nomoi’ und ‘Symposion’ [Les dialogues de Platon « Les lois » et « Le banquet »].
Stuttgart, Klett-Cotta, 1990.
Pietri, C. "Les origines de la ‘pédagogie’. Grèce et Rome". Dans : Histoire mondiale de l’éducation, vol.1.
Paris, Presses Universitaires de France, 1981.
Platon, Sämtliche Werke [OEuvres complètes]. Eingeleitet von O. Gigon, Uebertragen von R. Rufener. Zürich,
Artemis, 1974.
Popper, K.R. The open society and its enemies (Vol. 1), Plato. Londres, Routledge, 1991. La société ouverte et
ses ennemis (Vol. 1), Platon. Paris, Seuil, 1979 [Édition française malheureusement abrégée]. 1991.
Ruggiero, G. de. La Filosofia Greca [La philosophie grecque]. Bari, Laterza, 1946.
Vlastos, G. Socrates [Socrate]. Cambridge, University Press, 1991.
Wahl, J. Platon. Dans: Histoire de la philosophie. Paris, Gallimard, [Encyclopédie de la Pléiade, vol. 1]. 1969.
Wyller, E.A. Der späte Platon [Le dernier Platon]. Hamburg, Felix Meiner, 1970.

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LA REPUBLIQUE DE PLATON

Ajouté le 8/6/2008

La République PLATON

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Pour les articles homonymes, voir République (homonymie).

La République (en grec : Περ πολιτεßας / Perì politeías, « De la constitution » ou simplement Πολιτεßα Politeía, « La Constitution ») est un dialogue de Platon portant principalement sur la justice dans l'individu et dans la Cité. Il s'agit de l'ouvrage le plus connu et le plus célèbre de Platon en raison, entre autres, du modèle de vie communautaire exposé et de la théorie des Idées que Platon y défend.

Histoire des éditions de la République [modifier]

C'est l'un des ouvrages les plus étendus de Platon. Dans la classification de Thrasylle, il occupe la deuxième place de la huitième tétralogie. Le livre est divisé en dix parties ; cette division, qui ne suit pas le cours naturel de l'œuvre, est peut-être due à des critiques d'Alexandrie.

Selon FLK Cicéron (Les Lois, II, 6), la République est le premier livre de philosophie politique grecque. Mais Platon fut accusé par Aristoxène d'avoir copié les Antilogikoi ou le Peri politeias de Protagoras (Diogène Laërce, III, 37).

Aulu-Gelle (Nuits Attiques, XIV, 3) rapporte que les deux premiers livres furent d'abord édités seuls et que Xénophon y opposa sa Cyropédie. Ces éléments montreraient que les différents livres de la République furent écrits à des époques différentes. Il semble ainsi que le premier et le dixième livres n'appartenaient pas au plan primitif de l'œuvre. Mais l'unité de l'ensemble semble contredire cette thèse.

Cadre dramatique [modifier]

Personnages du dialogue [modifier]

Socrate, Glaucon, Polémarque, Thrasymaque, Adimante, Céphale.

Lieu [modifier]

Le dialogue a lieu dans la maison de Céphale.

Analyse de l'œuvre [modifier]

Livre I [modifier]

On dit que ce livre a été écrit antérieurement aux autres, mais qu'il n'a pas satisfait Platon, le décidant à approfondir sa réflexion sur la justice, donnant ainsi le jour aux autres livres de la République.

Socrate évoque une discussion qui eut lieu la veille chez Polémarque, fils de Céphale, entre lui, Glaucon, Thrasymaque, Adimante et leurs deux hôtes. Le vieux Céphale est interrogé par Socrate sur la manière dont il supporte la vieillesse. Céphale répond que la vieillesse est supportable et douce si l'on a vécu suivant la justice, en étant loyal et sincère, et en donnant à chacun ce qui lui est dû. Polémarque remplace alors son père dans la conversation et affirme que la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû : à ses amis le bien et à ses ennemis le mal. Mais si nous considérons les amis, objecte Socrate, on voit que cette définition n’est pas satisfaisante. Il va alors réfuter Polémarque au moyen d’une authentique réduction à l’absurde. Si un ami nous confie des armes et qu’il perd ensuite la santé mentale, serait-il « juste » de les lui rendre ? Selon la définition de la justice de Polémarque cela serait « juste ». Or, il est tout aussi évident qu’on ne lui rendrait pas ce qui lui revient, à savoir le bien en faisant cela. La définition de la justice de Polémarque est donc contradictoire.

Mais Thrasymaque interrompt brusquement le dialogue : la justice naturelle est ce qui est le plus avantageux au plus fort ; et le plus fort est celui qui ne se trompe pas dans la compréhension de ce qui lui est avantageux.

Socrate répond : tout art a un objet ; cet objet est différent et inférieur à cet art qui lui est utile. Mais il doit en être ainsi de l'art politique : l'homme politique, qui a le pouvoir, travaille à l'encontre des citoyens.

Mais Thrasymaque nie qu'il en soit ainsi : le but de tous les hommes, ce qui rend vraiment heureux, c'est de mettre la puissance aux services des citoyens et des intérêts de celui qui la possède. L'injustice est sage et vertueuse.

L'injuste, répond Socrate, en cherchant à dominer tout le monde, prouve qu'il a la science et la vertu. Au contraire, c'est la justice qui est science et vertu, elle est donc plus puissante que l'injustice, car il n'y a rien de plus puissant que la science. Et c'est cette justice, qui est une vertu, i.e. un développement naturel des fonctions d'un être, qui rend heureux. Le bonheur de l'âme est attaché à la justice, à la perfection de ses actions.

Socrate remarque que, dans cette discussion, l’on n’a pas commencé par définir la justice ; on a cherché si la justice était science et vertu, si elle était utile. Mais il faut commencer par chercher à déterminer l'essence de la justice.

Livre II [modifier]

Ce livre est essentiel car Platon met dans la bouche de ses frères Adimante et Glaucon la même argumentation que celle de Thrasymaque. Platon veut par là donner le maximum de force et exprimer avec le plus de clarté possible aux positions du sophiste. Toute la République peut même être comprise comme une réponse à l’argumentation que développent les frères de Platon et comme une réfutation de la thèse selon laquelle l’injustice est préférable à la justice. En effet, les frères distinguent trois sortes de bien : celui que l'on aime pour ce qu'il est, celui que l'on n'aime que pour ses conséquences, et celui que l'on aime pour ce qu'il est et pour ses conséquences.

Or selon l'opinion publique, la justice ferait partie du deuxième groupe. Ce sont les honneurs qui sont recherchés. Pour développer cela, ils démontrent que chaque être tend à devenir injuste, et que l'homme n'a inventé la justice que parce que certains sont incapables d'être injustes et subissent les méfaits de l'injustice des autres sans pouvoir en bénéficier des plaisirs.

Livre III [modifier]

Ce livre constitue le début de la définition de la justice dans la République de Platon. Socrate part de deux idées. D’abord il est nécessaire de comprendre ce qu’est la justice dans la Cité avant de comprendre ce qu’elle est dans l’individu. Il faudra donc pour cela exposer la nature et les caractéristiques de la justice dans la Cité ou plus exactement montrer ce qu’est la justice dans la polis. Socrate va de plus exposer la naissance de la Cité juste au cours de ce qu’il est convenu d’appeler la « poléogenèse » (du grec « polis », cité et « genesis » naissance).

Au cours de cet exposé Socrate traite de l'éducation à donner aux futurs gardiens de la Cité idéale que, dans ce dialogue, Platon tente d'établir. Il est tout d'abord question de la censure de la poésie. La représentation traditionnelle de l'Hadès comme un lieu de souffrances doit être évitée à tout prix, car elle n'est "ni vrai[e] ni utile à de futurs guerriers" (386b). Il est dit à ce sujet que les poètes seront priés "de ne point trouver mauvais que nous les effacions" (387a). Plus généralement, la mort doit être indifférente à l'homme qui doit vivre libre et par conséquent craindre plus que tout l'esclavage. Ainsi, les passages de l'Iliade par exemple, exposant les lamentations d'Achille, doivent être censurés, car ils montrent les héros dans des postures indignes de l'homme courageux que doit créer la Cité.

Le mensonge doit être interdit dans la Cité, et réservé aux seuls chefs - dans l'intention de faire le bien, évidemment. De plus, la tempérance étant une des vertus essentielles, on ne peut laisser les guerriers aimer les richesses, la nourriture ou le vin - et il faut donc, ici encore, avoir recours à la censure.

Il est au final formellement interdit de montrer une quelconque faiblesse des dieux ou des héros, qui doivent être des modèles pour les hommes. De même, on ne peut tolérer ceux qui prétendent dans leurs écrits que les injustes sont heureux au contraire des justes.

Vient ensuite un examen de la forme des discours poétiques, qui peuvent être soit entièrement fictifs, soit réalistes, ou encore mélanger ces deux genres. Or, dans la Cité, chaque homme a un unique rôle, bien déterminé, à jouer, ainsi on ne peut laisser les gardiens avoir s'accoutumer à des formes d'imitations, ou même à des mélanges avec du réalisme ("parce qu'il n'y a point chez nous d'homme double ni multiple", 397e). Seul l'honnête homme doit être représenté, sous une forme aussi austère que possible, car dans cette Cité, on "vise à l'utilité" (398b).

Vient alors l'étude de la manière de chanter le texte poétique, et de la manière de l'accompagner. Pour rester cohérent avec les choix précédents, on ne peut accepter ni une harmonie plaintive, ni molle; et par conséquent, les seuls instruments utiles - et donc acceptés - dans la Cité seront la lyre et la cithare, et aux champs, la syrinx. Avec ces dispositions, "nous avons, sans nous en apercevoir, purifié la cité que, tout à l'heure, nous disions adonnée à la mollesse" (399d). Il reste toutefois à poursuivre en ce sens par l'étude des rythmes, qui doivent être propices à la vie réglée et courageuse. Une telle censure est étendue à tous les domaines artistiques et même à l'artisanat; ne doivent ainsi être admis dans la Cité que ceux qui créeront de belles choses, car elles proviennent nécessairement du Bien, et sont ainsi les seules dignes.

Est ensuite abordé brièvement (autour de 403a) le problème de l'amour, qui doit, afin d'être véritable, s'éloigner tant que possible de l'amour sensuel.

Socrate discute aussi beaucoup la médecine et du médecin dans ce livre...

Livre IV [modifier]

Le livre IV a une signification toute particulière car il traite de la nature de la justice dans l’individu.

Selon Adimante, les gardiens ne peuvent être heureux d’après ce qui précède. Contrairement aux autres individus, ils ne peuvent avoir aucun profit personnel. D’après Socrate, « le bonheur doit appartenir au plus haut degré à l’état tout entier ». Un état juste est-il un état heureux ? Il s’agit de rendre possible la « part de bonheur qui corresponde à chaque classe ». Richesse et pauvreté sont toutes deux nuisibles. Il faut trouver le juste milieu.

Retour avec Glaucon au problème de la justice. (427 c) Énonciation des quatre vertus cardinales de la Cité: Une Cité est parfaitement bonne si elle est sage, courageuse, tempérée et juste. La sagesse s’appuie sur la connaissance et les bons conseils. « C’est par ce qui tient la tête et commande, qu’un état fondé selon la nature doit, dans son ensemble, être sage. » Le courage concerne les soldats : « C’est par une partie de lui-même qu’un état est courageux, pour la raison qu’en cette partie, il possède une vertu propre à sauvegarder d’une façon constante le jugement sur les choses à craindre et sur leur nature, choses et nature des choses qui sont ce qu’à décrété le législateur au cours de l’éducation ». Le respect des lois doit permettre « la sauvegarde de l’opinion crée par la loi, au moyen de l’éducation, concernant les choses mêmes qui sont à craindre et leur nature ». La tempérance est « une sorte d’arrangement ordonné. C’est une maîtrise à l’égard de certains plaisirs et désirs ». Il s’agit, d’une certaine manière, d’être plus fort que soi-même. Remarque : Il en est pour l’Etat comme pour l’âme : la meilleure partie doit avoir autorité sur la partie la plus faible. Ainsi le petit nombre, dominé par la pensée doit guider le grand nombre, qui est dominé par les désirs. La tempérance est harmonie : elle se déploie sur l’Etat tout entier... de façon à ce qu’il y ait « identité d’opinion entre ceux qui commandent et ceux qui sont commandés sur le point de savoir  La tempérance doitðquels sont ceux à qui le commandement doit appartenir. »  lier sagesse et courage. La justice « c’est ce qui confère à la tempérance, le courage et la sagesse, la capacité de se produire et garantit la sauvegarde de leur existence ». La justice dans l’individu est comparable à la justice dans un Etat : « entre un homme juste et un état juste, il n’y aura aucune différence par-rapport à la forme elle-même de la justice … »

La justice dans l’individu (433) ; analyse du désir (437) « Chaque désir n’est désir que de chacune des choses dont il est naturellement le désir ; mais que l’objet en ait telle ou telle autre qualité, ce sont là des circonstances surajoutées. »

Conflits de l’âme : On peut considérer deux fonctions de l’âme : l’une raisonnante, l’autre désirante (irraisonnée). La fonction raisonnante doit commander à la partie impétueuse. La fonction médiatrice, ou tempérance, doit soutenir le parti de la raison...

L’injustice est présentée comme une maladie de l’âme : c’est une dissension qui s’élève dans les trois fonctions…On ne peut pas dire qu’il est plus avantageux de commettre l’injustice. Les cinq modes de constitution politique présentent les cinq modes possibles de l’âme…

Dans ce livre, on parle aussi d'un mensonge que la cité pourrait faire croire au peuple afin que ne se perde pas la perfection de la cité. Il serait raconté au peuple qu'ils viennent de la Terre, et qu'il doive la protéger comme si c'était leur mère. De plus, comme chacun vient de la Terre, il aurait une âme d'or, d'argent, ou de bronze (Or : Gardien de la cité, Argent : Commerçant ou artisan, Bronze, Cultivateur). Et il est énoncé que si un rejeton de cuivre ou d'argent devait naître d'un gardien, il devrait être renvoyé chez les siens, et inversement si un rejeton d'argent ou d'or naissait chez un cultivateur, il devait être envoyé chez les gardiens.

Livre V [modifier]

Il s'agit en premier lieu pour les interlocuteurs, d'examiner la nature de cette communauté des enfants et des femmes destinée aux gardiens, de la communauté des soins pour ceux qui appartiennent à l'âge intermédiaire entre la naissance et l'éducation (jusqu'à six ans environ.)

Les discours précédents ont établi que ces hommes étaient en quelque sorte les « gardiens d'un troupeau ». De la même manière que les femelles des chiens de garde font tout en commun avec eux dans la mesure de leurs forces qui sont plus faibles, les femmes des gardiens devront se comporter de même. Puisque la cité aura indifféremment recours aux hommes et aux femmes pour les mêmes fonctions, il faut leur donner la même éducation : musique et gymnastique et formation aux pratiques guerrières. En ce sens, s'opposant aux conceptions en vigueur, Socrate affirme que les femmes doivent s'entraîner nues au gymnase, à l'équitation et au port des armes. Il s'agit alors de déterminer si par nature, les hommes et les femmes peuvent pratiquer les mêmes activités. Il a été défini plus haut, que dans la cité chacun devrait exercer les tâches qui lui convenaient en fonction de sa nature. Or il semble évident que la nature de la femme ne se confond pas avec celle de l'homme. Si l'hypothèse doit être maintenue d'une différence de nature entre les hommes et les femmes, ce ne peut être seulement en raison d'une différence de fonctions. Si la différence doit être posée absolument, il faut la fonder absolument, or jusqu'ici cette différence de nature demeure relative et ne peut donc être déterminée que par rapport à une fonction spécifique. La différence de nature entre les hommes et les femmes ne se fonde-t-elle que sur les dons naturels ? Platon s'interroge alors sur le talent naturel ; le don naturel est associé au don d'apprendre et de retenir. Chez celui qui est doué l'exercice de la pensée domine les forces du corps. Il n'y a pas en réalité d'occupation relative à l'administration de la cité qui appartiennent à une femme ou à un homme en raison de son sexe, les dons naturels sont répartis de manière semblable dans les deux genres. Simplement dans ces activités, la femme est un être plus faible que l'homme. Il existe donc des femmes douées pour exercer l'activité de gardien qu'il faut choisir pour vivre en communauté avec des hommes du même genre. Instituer une telle loi n'est pas irréalisable puisqu'elle est conforme à la nature. De plus, cette législation est véritablement la meilleure pour une cité, puisqu'elle est met au pouvoir les hommes et les femmes les meilleurs. « C'est le bénéfique qui est beau et le nuisible qui est laid ». Il faut par ailleurs, que ces femmes soient communes à tous ces hommes, et qu'il en soit de même pour les enfants, afin que nul ne sache qui est de sa descendance et qui ne l'est pas. Ils auront en commun leurs logements, les repas, et ne posséderont rien qui ne soit aussi à tous ; ensemble ils se mêleront dans les gymnases ce qui en vertu d'une nécessité naturelle, les poussera à s'unir. Néanmoins il ne s'agit pas d'instituer des pratiques impies, il faut donc donner au mariage le caractère le plus sacré possible. Ces mariages auront lieu entre les meilleurs comme entre les plus médiocres, mais il est impensable d'accoupler le médiocre et le meilleur. En effet, la reproduction entre ces sujets d'élites visent à assurer une progéniture apte à perpétuer l'excellence de leurs parents. Doit-on pour autant considérer qu'il n'est question ici que d'une simple théorie eugéniste ? Il est permis de supposer que l'accouplement de parents excellents n'est pas directement la cause de l'excellence de leur descendance. Si l'on relie ce fait à la théorie de la métempsychose exprimée dans le mythe d'Er le Pamphylien, il serait plus juste de parler de « prédestination platonicienne ». En effet, des âmes ayant déjà pratiqué une vie vertueuse au cours de leurs existences passées auront nécessairement tendance à choisir une nouvelle existence dont le milieu satisfait à leurs habitudes d'excellence. Pour créer les conditions de reproduction de cette élite, il est nécessaire de recourir dans l'intérêt du peuple aux mensonges et aux tromperies. Pour que les hommes les meilleurs et les femmes les meilleures s'unissent entre eux il faudra s'appuyer sur un système de tirages au sort (dans lequel on peut voir comme écho de la distribution des sorts aux âmes du mythe d'Er) truqué «  de manière que l'homme médiocre, après chaque union, en rende le sort responsable, et non les dirigeants ». Les enfants de ceux qui sont excellents seront conduits auprès de nourrices dans un lieu réservé de la cité. Ils doivent être engendrés par ceux qui ont atteint la maturité (entre vingt et quarante ans pour les femmes, trente et cinquante-cinq ans pour les hommes). Après cette période, les hommes et les femmes seront laissés libre de s'accoupler avec qui ils veulent, à condition «  de ne jamais faire voir la lumière du jour, à un seul fruit de la grossesse, si d'aventure il avait été conçu », néanmoins ils ne pourront s'unir, ni avec leur fille ou fils, père ou mère, petits-enfants. Ces termes recouvrent un sens très large, puisque dans cette cité où il est impossible de savoir qui est enfant de qui, à compter du jour où l'un deux devient l'époux promis, tous les enfants nés dans les dix mois suivants sont dit fils et filles, et leurs enfants, petit-fils et petite-fille.

Après cette exposé, il s'agit pour Platon à travers la bouche de Socrate, de montrer que cette constitution est bien la meilleure de toutes pour la cité : Pour une cité, le mal le plus grand est celui qui la déchire et la morcelle, le bien le plus grand celui qui lui assure l'unité. Or l'expression individuelle du plaisir et de la peine est ce qui morcelle la cité, lorsque certains trouvent motifs à se réjouir de ce que d'autres rejettent. Au contraire l'expression commune du plaisir et de la peine lie ensemble l'ensemble des citoyens. Platon développe une comparaison entre l'individu et la cité, tous deux présentés comme des organismes unifiés, sujets de plaisirs et de souffrances communes. Il s'agit selon G.Vlastos d'une homologie de structure qui repose sur le pouvoir de la raison de commander aux autres parties, c'est à dire à l'âme et au corps. Une telle cité a nécessairement de bonnes lois. Ce que les citoyens posséderont le plus en commun, c'est ce qu'ils désigneront comme « ce qui est à moi », et c'est parce qu'ils posséderont en commun qu'ils auront une parfaite communauté de peine et de plaisir. Du fait qu'ils ne posséderont rien en privé, ils seront exempts de discorde et de toutes les dissensions qui affectent une vie humaine ordinaire.

L'éducation guerrière des enfants occupe une place importante. Les enfants vigoureux seront emmenés dans les campagnes qui ont toutes les chances d'être victorieuses, afin qu'ils puissent par l'observation se familiariser avec les choses de la guerre et être dynamisés par les exemples de bravoure et de courage que la troupe récompense par une série de distinctions : d'abord les couronnes, ensuite le salut du guerrier de la main droite, ensuite une récompense d'ordre érotique, le baiser, destinés à rendre les guerriers plus énergiques. Bien que le modèle de la communauté implique les femmes, le rapport évoqué est d'ordre homosexuel. Dans le cadre de la campagne militaire, le rapport sexuel semble autorisé, le verbe philêsai impliquant aussi bien le baiser que l'union sexuelle qu'il est interdit de refuser à l'homme victorieux qui le désire. Les morts seront honorés avec de grands égards, déclarés appartenir à la « race d'or » qui, dans l'idéologie fondatrice, désigne les gardiens-dirigeants, leur mémoire sera pieusement vénérée. D'autre part, dans sa conception de la guerre, Platon s'inscrit en faux avec les coutumes de son époque : les Grecs ne devront pas posséder d'esclaves grecs, les morts ennemis ne devront pas être dépouillés, il sera interdit de dévaster la terre et d'incendier les maisons. Seul le pillage de la récolte sera toléré. En effet, il s'agit de distinguer la guerre et la dissension. La guerre est un conflit entre des étrangers, la dissension une hostilité entre des proches. Or les Grecs sont des proches, et il est impensable de se comporter envers des proches comme envers des barbares.

La dernière partie du livre cherche à déterminer de quelle manière cette constitution politique peut en venir à exister. Platon commence par distinguer l'application concrète (prâxin) du discours théorique (léxeos) plus à même de saisir la vérité que la pratique, une position que Socrate avoue d'emblée être contestable. En réalité, il s'agit d'une recherche par approximation, l'idéal par son essence même, ne peut être réalisé que d'une manière approximative ; chercher comment on peut s'approcher du modèle est le moyen le plus sûr pour le réaliser. Il ne faudrait d'ailleurs changer qu'une seule chose : réussir à faire coïncider pouvoir politique et philosophie. L'institution de cette nouvelle royauté, qui n'est pas le gouvernement d'un seul mais est plurielle, est en rupture complète avec les gouvernements royaux de l'époque grecque. La royauté des rois-philosophes sera la royauté de la raison et s'exercera aussi bien dans l'âme que dans la cité. Socrate et Glaucon vont s'attacher à définir les philosophes. Cette définition s'ouvre par l'évocation du caractère érotique du tempérament philosophique, qui vise à mettre en relief le désir et l'amour qui président tous deux à l'activité philosophique, le philosophe « possédé du désir de sagesse [...] aime le spectacle de la vérité ». Socrate explique alors ce qu'il entend par cette dernière expression. Le beau étant l'opposé du laid, il s'agit de deux choses différentes qui sont chacune une. De toutes les formes on peut dire la même chose, chacune paraît multiple parce qu'elle manifeste partout en communauté avec les actions et les corps. En ce sens il faut distinguer ceux qui apprécient les belles choses et ceux qui goûtent le beau en soi, ces derniers étant rares. Celui qui pense que le beau en soi est quelque chose de réel, celui-là vit à l'état de veille. Sa pensée est connaissance car elle est pensée de quelqu'un qui connaît. La connaissance s'établit sur ce qui est et la non-connaissance sur ce qui n'est pas. L'opinion se rattache à une chose qui est différente de celle du savoir. Les capacités constituent un certain genre d'être grâce auxquelles nous pouvons nous-mêmes ce que nous pouvons. Une capacité qui se rattache au même objet et qui effectue le même résultat je l'appelle la même capacité. La connaissance et l'opinion sont des capacités différentes car ce qui est infaillible n'est pas identique à ce qui ne l'est pas. Si c'est ce qui est qui est connu, alors ce qui est opiné est autre que ce qui est. Pourtant ce qui est opiné ne se confond pas avec ce qui n'est pas qui se rapporte à l'ignorance. L'opinion se trouve alors entre l'ignorance et la connaissance. Ceux qui ont de l'affection pour des choses sans les connaître en soi sont donc des personnes sujets à l'opinion, ceux qui ont de « l'affection pour cela même qui en chaque chose est, il faut les appeler amis de la sagesse, philosophes. ».!

Livre VI [modifier]

Introduction: Situation: Socrate et Glaucon terminent un entretien ayant eu pour objet la distinction du philosophe de celui qui ne l'est pas. Dans quel but? But: Le philosophe apparaît comme celui qui est apte à veiller sur les lois de la cité, autrement dit, à être le gardien de la cité. Complément de l'entretien précédent: Le naturel philosophe ou les 4 vertus du philosophe

L'intervention d'Adimante: I) L'objection d'Adimante: - expression de l'embarras éprouvé par ceux qui s'entretiennent avec Socrate, chaque fois qu'ils s'aperçoivent que l'opinion les a égarés; - exposition du problème dans ce qui les occupe:

1°) l'opinion: les philosophes dont Socrate vante les vertus sont rares, puisqu'ils deviennent soit pervers, soit inutiles;

2°) le problème: comment un philosophe inutile à la cité peut-il être utile à la cité? La réponse de Socrate au problème de l'inutilité du philosophe par l'image du navire: - Socrate justifie l'utilisation de ce procédé comme étant le seul à pouvoir défendre les sages qui subissent les traitements les plus durs par l'État; -L'image du navire permet une comparaison: L'État fonctionne de manière analogue au fonctionnement du navire; - L'ignorance, le vide de savoir, exclut d'emblée le savoir puisque l'ignorant ne sait pas que le savoir existe: sous cet angle, le savoir est inutile. "de cette inutilité ceux qui n'emploient pas les sages sont la cause, et non les sages eux-mêmes" La réponse de Socrate au problème de la perversité des philosophes: - Principe des dégradations des vertus:

1°) Point de départ: le naturel philosophe ou les vertus de "l'homme noble et bon";

2°) Principe: les vertus se développent en fonction du milieu dans lequel le philosophe est immergé;

3°) La corruption des vertus est corrélative de ce principe. - Cause de la corruption des vertus: 1°) Le peuple n'est pas philosophe: il n'aime pas la vérité et corrompt la sagesse; "il est nécessaire que les philosophes soient blâmés par [le peuple]" "les éléments qui composent le naturel philosophe, quand ils sont gâtés par une mauvaise éducation, le font déchoir en quelque sorte de sa vocation"2°) La cause de la corruption n'est pas la philosophie, mais l'éducation de celui qui possède les vertus du naturel philosophe" Échec de l'objection d'Adimante: - Socrate répond au problème posé par Adimante, en tenant un raisonnement auquel, encore une fois, "personne ne saurait rien opposer"- A la fin de l'entretien, l'opinion rapportée par Adimante apparaît "comme une grosse erreur, toute contraire à ce qu'on avait accordé au début": en effet, Socrate tient l'opinion pour vraie, raisonne sur cette base et amène Adimante à admettre la portée du naturel philosophe dans la cité. - Par "crainte d'objections", un point n'a pas été développé. Maintenant qu'Adimante s'est réconcilié avec la pensée de Socrate, Socrate va pouvoir aborder ce point.

II) Le philosophe, gardien de la cité: - Situation aujourd'hui (à l'époque de Socrate): Les philosophes sont de jeunes gens n'ayant pas poursuivis leurs études au-delà de la dialectique; - comment Socrate envisage ce qu'il faudrait que ce soit: préparer les jeunes à "servir la philosophie"; - comment convaincre le peuple: l'opinion peut changer par les conseils prodigués par le législateur (en l'occurrence ici, Adimante)

III) Etudes et exercices: la formation des gardiens - Condition préalable: l'amour de la cité; - Les philosophes ont l'expérience des plaisirs et des douleurs et savent poursuivre leur quête de l'immuable et de la vérité; - Dans cette partie du dialogue, Socrate analyse les prémisses de l'entretien.

IV) Conclusion: la comparaison avec le Soleil - Comparaison de l'œil avec le soleil, au regard des objets sensibles comme de l'âme avec l'idée du bien au regard de la vérité. - L'idée du bien est le principe de la science et de la vérité, comme le soleil est le principe du connaissable. - c'est dans cette partie du dialogue qu'est exposée la ligne divisée, comme la classification des ordres du savoir, du visible à l'intelligible, de l'obscurité au soleil par l'élévation de l'âme vers l'idée du bien.

Livre VII [modifier]

C'est dans ce livre que se trouve l'allégorie de la caverne. Dans cette allégorie, il présente l'enseignement qui doit être dispensé au philosophe et la difficulté qui existe dans les relations entre apprenants et enseignants.

Représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance.

Il fait conduire par Socrate, avec comme interlocuteur Glaucon, une réflexion sur :

- ce que chacun croit savoir - relation aux croyances, aux valeurs, aux certitudes et convictions - la difficulté de changer de manière de concevoir les choses - la relation à la découverte - la résistance au changement de point de vue - ce que chacun sait qu'il sait - ce que chacun sait qu'il ne sait pas - ce que chacun ne sait pas qu'il sait - ce que chacun ne sait pas qu'il ne sait pas, qu'il croit savoir ou pas

L'intervention du philosophe, praticien de la maïeutique, n'est dans ce cas pas sans risque lorsqu'il doit faire face à l'ensemble d'une cité, puisque la réaction des groupes dans ce domaines est d'être fermé aux idées démystificatrices (position des prisonniers dans une caverne qui considèrent que celui d'entre eux qui reviendrait avec une meilleure connaissance du monde réel serait atteint de folie et s'il parvenait à semer le trouble quant à la réalité, serait exposé au risque d'être tué... s'ils pouvaient le tenir en leurs mains, que crois-tu qu'ils feraient ?

L'allégorie de la caverne est certainement un héritage de l'enseignement pythagoricien visant à libérer les personnes des croyances qui étaient inculquées depuis des décennies, voire des millénaires de crédulité dans tous les domaines qui pouvaient être approchés de manière scientifique.

Livre VIII [modifier]

Socrate et Adimante vont maintenant faire l'examen des différents types de régime politique. Outre le régime idéal qu'ils décrivent, nommé aristocratie, il y a la timocratie ou timarchie (régime de crète et de Lacédémone), l'oligarchie, la démocratie et la tyrannie. Ils vont analyser chaque régime en particulier, et montrer comment l'on passe de l'un à l'autre.

Tout d'abord, la timarchie. Socrate prévoit que, naturellement, son aristocratie finira par se corrompre, se dégrader, perdre de son unité. Alors, les « races de fer et de bronze », les artisans, vont chercher la richesse, ce qui va amener la création de la propriété privée. Ce mode de fonctionnement politique diffère de l'aristocratie par le fait que le pouvoir ne sera pas donné aux sages. De plus, les citoyens seront plus incités à guerroyer, et ils recherchent le profit. Cette constitution est « un mélange complet de bien et de mal » (548c). Le citoyen sera plus arrogant, brutal envers les esclaves et doux envers les hommes libres.
Ce régime devient oligarchique quand, du fait d'une recherche éffreinée du profit, une petite partie de la population devient très riche alors que l'autre se paupérise radicalement. Du moment que les habitants de la cité décident que seuls les plus riches pourront participer aux affaires publiques, il y a oligarchie (du grec ολιγος, peu). Bien entendu, les riches établissent leur constitution par la force. Outre que les plus riches sont considérés à tort comme les plus habiles à gouverner, le principal défaut de cette cité est sa division interne : « une cité des riches, une cité des pauvres, habitant dans un même lieu et conspirant constamment les uns contre les autres. » (551d). Le citoyen, quant à lui, se présente sous un jour respectable, mais il ne cherche au fond que la richesse.

Les pauvres remarquent bien vite que les riches ne le sont « que du fait de la lâcheté des pauvres » (556d). Ils décident donc de les chasser ou de les dépouiller, et construisent un régime démocratique. Ce régime favorise la liberté et l'égalité, « le pouvoir de faire tout ce qu'on veut » (557b). Il n'y a aucune obligation : celui qui est habile pour gouverner ne le fait que s'il le veut, la guerre et la paix ne sont conclues que selon l'opinion des citoyens. Socrate parle même de criminels qui ne seraient pas poursuivis et se promèneraient en toutes liberté dans la ville (558c). N'importe qui peut faire n'importe quoi, il n'y a plus aucune spécialisation. Le citoyen s'occupe à satisfaire ses plaisirs non nécessaires, il se lance de temps en temps dans la politique quand l'envie lui en prend. Il est à l'image de la cité : il fait ce qu'il lui plaît, ce qui l'amuse.

La liberté et l'égalité entraînent des troubles, les enfants ne respectent plus leurs parents (562d). On assiste à une division de la cité en trois classes : les paresseux qui passent leurs temps à s'occuper des affaires publiques, ceux q

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LE MYTHE DE PROTAGORAS

Ajouté le 8/6/2008

PLATONLe mythe de ProtagorasC'était le temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n'existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la naissance de celles-ci, voici que les dieux les façonnent à l'intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu et de toutes les substances qui se peuvent combiner avec le feu et la terre. Au moment de les produire à la lumière, les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Epiméthée de distribuer convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient à être pourvues. Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui-même la distribution: " Quand elle sera faite, dit-il, tu inspecteras mon oeuvre." La permission accordée, il se met au travail. Dans cette distribution, ils donnent aux uns la force sans la vitesse; aux plus faibles, il attribue le privilège de la rapidité; à certains il accorde des armes; pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre qualité qui puisse assurer leur salut. A ceux qu'il revêt de petitesse, il attribue la fuite ailée ou l'habitation souterraine. Ceux qu'il grandit en taille, il les sauve par là même. Bref, entre toutes les qualités, il maintient un équilibre. En ces diverses inventions, il se préoccupait d'empêcher aucune race de disparaître.Après qu'il les eut prémunis suffisamment contre les destructions réciproques, il s'occupa de les défendre contre les intempéries qui viennent de Zeus, les revêtant de poils touffus et de peaux épaisses, abris contre le froid, abris aussi contre la chaleur, et en outre, quand ils iraient dormir, couvertures naturelles et propres à chacun. Il chaussa les uns de sabots, les autres de cuirs massifs et vides de sang. Ensuite, il s'occupa de procurer à chacun une nourriture distincte, aux uns les herbes de la terre, aux autres les fruits des arbres, aux autres leurs racines; à quelques-uns il attribua pour aliment la chair des autres. A ceux-là, il donna une postérité peu nombreuse; leurs victimes eurent en partage la fécondité, salut de leur espèce.Or Epiméthée, dont la sagesse était imparfaite, avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux, et il lui restait encore à pourvoir l'espèce humaine, pour laquelle, faute d'équipement, il ne savait que faire. Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l'homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes. Et le jour marqué par le destin était venu, où il fa llait que l'homme sortît de la terre puor paraître à la lumière.Prométhée, devant dette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l'homme, se décide à dérober l'habileté artiste d'Héphaïstos et d'Athéna, et en même temps le feu, - car, sans le feu il était impossible que cette habileté fût acquise par personne ou rendît aucun service, - puis, cela fait, il en fit présent à l'homme.C'est ainsi que l'homme fut mis en possession des arts utiles à la vie, mais la politique lui échappa: celle-ci en effet était auprès de Zeus; or Prométhée n'avait plus le temps de pénétrer dans l'acropole qui est la demeure de Zeus: en outre il y avait aux portes de Zeus des sentinelles redoutables. Mais il put pénétrer sans être vu dans l'atelier où Héphaïstos et Athéna pratiquaient ensemble les arts qu'ils aiment, si bien qu'ayant volé à la fois les arts du feu qui appartiennent à Héphaïstos et les autres qui appartiennent à Athéna, il put les donner à l'homme. C'est ainsi que l'homme se trouve avoir en sa possession toutes les ressources nécessaires à la vie, et que Prométhée, par la suite, fut, dit-on, accusé de vol.Parce que l'homme participait au lot divin, d'abord il fut le seul des animaux à honorer les dieux, et il se mit à construire des autels et des images divines; ensuite il eut l'art d'émettre des sons et des mots articulés, il inventa les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments qui naissent de la terre. Mais les humains, ainsi pourvus, vécurent d'abord dispersés, et aucune ville n'existait. Aussi étaient-ils détruits par les animaux, toujours et partout plus forts qu'eux, et leur industrie suffisante pour les nourrir, demeurait impuissante pour la guerre contre les animaux; car ils ne possédaient pas encore l'art politique, dont l'art de la guerre est une partie. Ils cherchaient donc à se rassembler et à réciproquement, faute de posséder l'art politique; de telle sorte qu'ils recommençaient à se disperser et à périr.Zeus alors, inquiet pour notre espèce menacée de disparaître, envoie Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, afin qu'il y eût dans les villes de l'harmonie et des liens créateurs d'amitié.Hermès donc demande à Zeus de quelle manière il doit donner aux hommes la pudeur et la justice: " Dois-je les répartir comme les autres arts ? Ceux-ci sont répartis de la manière suivante: un seul médecin suffit à beaucoup de profanes, et il en est de même des autres artisans; dois-je établir ainsi la justice et la pudeur dans la race humaine, ou les répartir entre tous ? " - " Entre tous, dit Zeus, et que chacun en ait sa part: car les villes ne pourraient subsister si quelques-uns seulement en étaient pourvus, comme il arrive pour les autres arts; en outre, tu établiras cette loi en mon nom, que tout homme incapable de participer à la pudeur et la justice doit être mis à mort, comme un fléau de la cité. "  

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