AUGUST COMTE
Ajouté le 16/7/2008

Angèle Kremer Marietti
AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE DU LANGAGE
Publié par le Ministère de la Culture de Tunisie, par lAcadémie Tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts, dans les Actes du Colloque de Carthage (27-30 Avril 1999) : Auguste Comte et le positivism, deux siècles après, « Beït Al-Hikma » Carthage : Tunis, Orbis, Avril 2000.
La philosophie du langage élaborée par Auguste Comte combine quatre théories différentes : les théories du langage, du signe et de lart, en même temps quune théorie de laffectivité. Ainsi, Comte affirme le rôle précis et essentiellement diversificateur et central du signe, se manifestant au cur du langage en général et de l «art » qui linspire et dont il procède, étant donné quà la base laffectivité anime de son effet, pour ainsi dire centrifuge, cette diversification fondamentale qui ira se différenciant. Loriginalité de Comte est donc de concevoir le langage comme un élément interne ou externe du comportement humain global, se développant par le moyen dun système de signes, à partir du noyau de laffectivité. Avec cette dernière, Auguste Comte affirme le fond biologique du signe et de ses diverses manifestations dans toutes les formes que prennent lart et le langage.
Cest sur la base de la théorie plus large de la Statique sociale que Comte développe une théorie véritablement dynamique du langage dans le tome II du Système de politique positive, sur le fond de la Religion de lHumanité instaurant lunité humaine. Il aborde donc la théorie du langage après la théorie de la propriété, dont le rôle est de régir lactivité sociale, et après la théorie de la famille, dont le rôle est de régir laffectivité. Les cercles successifs de lapproche comtienne dégagent, comme justement placée au centre de la Statique sociale, la « théorie positive du langage humain », qui est ensuite elle-même suivie des « variations normales de lordre humain » [1] que Comte expose dans les deux derniers chapitres de sa Statique, dont lun est consacré à la théorie positive de lorganisme social et, lautre, à la théorie positive des limites générales de lordre humain.
Successivement, en allant, dune part, de lunité humaine à lactivité sociale et à laffectivité, et de celle-ci au langage ; en allant, dautre part, du langage à lorganisme social et à lexistence sociale, et de celle-ci à lordre humain, Auguste Comte cerne létendue de la statique sociale, en même temps quil affirme à la fois lancrage biologique et le débouché sociologique du phénomène humain dont le centre est focalisé dans lactivité du langage. Cest à partir du langage que sont appréhendés les fondements de la scientificité, ainsi que lélément poétique et esthétique de lexpression et de la communication humaines. Surtout, pour Auguste Comte, la trace de lélément affectif et esthétique du langage ne se perd jamais tout à fait.
Nous distinguons les trois principaux aspects de la philosophie du langage de Comte, que nous aborderons dans un ordre progressif : 1° les facultés dexpression, 2° la genèse et le développement du langage, 3° la réaction du langage sur les sentiments et la pensée.
I. LES FACULTÉS D'EXPRESSION
Les facultés d'expression sont pour Comte déterminées par l'émotion ; ainsi qu'il l'écrit, « nous n'exprimons qu'après avoir éprouvé » [2] ; en quoi il suit de près Hobbes [3], et avant lui Démocrite, Épicure et Lucrèce. Aussi le langage humain trouve-t-il son origine dans certains sons de caractère purement émotionnel. Comte précise quil en est ainsi même si ce que nous exprimons est le plus intellectuellement élaboré : il est nécessaire chaque fois quil y ait ou quil y ait eu un moteur affectif.
C'est pourquoi Comte insère le langage dans l'esthétique, quil comprend comme la faculté d'être ému et de l'exprimer par la mimique et la musique, sur la base des sens de la vue et de l'ouïe. Relevant d'une conscience non spatiale sans qu'elle soit directement temporelle, cette « musique » dépend de l'ouïe, tandis que le spatial dépend surtout de la vue. À partir de quoi Comte reconstitue une genèse de l'expression : la parole ayant le chant pour origine et l'écriture étant précédée du dessin[4].
Laffectivité en général, quelle soit passive ou active - en particulier dans son mode strictement intentionnel - , est à l'origine du signe, élément fondamental de l'expression pour Comte. Cest pourquoi Comte rattache ouvertement le langage à une théorie du signe se développant comme largement informée par les théories quil connaissait : tout dabord par celle dAristote, dans la Poétique [5] duquel il a trouvé les bases de sa sémiologie naturelle [6], puis également par les théories de Hobbes [7] et d'Adam Smith [8]. Dautre part, une théorie quil ne connaissait certes pas, la théorie sémiotique de Peirce [9], permet de mieux comprendre la théorie de Comte, ainsi que la explicité le linguiste Alain Rey [10]. Il nous a, en effet, paru que ce que Comte présente comme « sentiments » dune première logique pourrait sidentifier fonctionnellement aux « qualisigns » de Peirce ; ensuite, les « images » de sa seconde logique sidentifieraient de même aux « iconic sinsigns » de Peirce ; enfin, les « signes » de la troisième logique de Comte se retrouveraient analogiquement dans les « iconic legisigns » peirciens [11]. J'ai présenté cet aspect de la philosophie du langage de Comte dans la partie de ma thèse publiée sous le titre Entre le signe et l'histoire : L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte [12]. J'ai ensuite consacré à cette théorie du signe différents articles sémiotiques [13] : je traitais alors la philosophie du langage dAuguste Comte surtout sous langle dune anthropologie du signe. Dans la présente étude, jenvisage plus nettement de montrer comment le langage a, chez Comte, un rôle dynamique en rapport avec lactivité mentale et le comportement humain en général.
Et si, comme Comte le suggère énergiquement, laffectivité est le point de départ du comportement humain, nous devons néanmoins constater avec lui que, si elle est supposée s'exercer et se manifester à l'origine du signe, elle diminue progressivement jusquà finir par s'effacer sous leffet de la destination pratique de l'expression. En effet, Comte remarque quune destination intentionnelle accélère et différencie la manifestation expressive ; mais le ressort affectif demeure virtuellement présent, serait-ce en pointillés, même sil napparaît pas toujours distinctement. Et cest là que loriginalité de Comte simpose sur ses prédécesseurs (et même sur ses successeurs) car il étudie et compare autant que possible les manifestations humaines et animales. En effet, chez les animaux inférieurs, l'expression provient fondamentalement des actes qui sont les témoins involontaires des impulsions [14] : ce qui dailleurs peut être aussi le cas humain. Ensuite, parce que la transmission des sentiments et des pensées est fondée sur le commun dénominateur de la base animale, et même à un niveau supérieur - lui-même décelable chez les animaux -, lexpression devient de plus en plus intentionnelle en même temps quelle devient plus claire et plus directe. Par un procédé de métaphorisation, lexpression use alors de l'imitation des signes naturels liés à l'accomplissement des fonctions vitales [15]. Les relations se réalisant deviennent finalement plus complexes au point dexiger un langage artificiel : « dont les premiers éléments résultent, selon Comte, de la décomposition des cris ou des gestes spontanés » [16]. Cris et gestes spontanés sont ainsi les premières manifestations de lexpression animale et humaine, tandis que les premiers éléments ou constituants matériels du langage artificiel - quon appelle aussi la langue naturelle ; Comte semble y inclure également la langue des signes algébriques ou mathématiques - peuvent déjà au minimum être assimilés aux éléments que nos linguistes actuels nomment morphèmes[17] et phonèmes[18].
Sur cette base, Comte envisage une sociologie du langage qui serait orientée vers la réception autant du spontané que de l'universel dans le cadre de ce quil appelle « l'esthétique », concept caractérisant le besoin de communiquer (ou encore, selon l'expression de Comte, regroupant les « besoins communs de manifestation »[19]. Cependant, compris dans cette perspective, l «art » n'est qu'un moyen et non pas une fin, tandis que l'art que nous connaissons dans nos sociétés est un développement dérivé de cet art originaire qui présida au commencement du langage comme aux formes artistiques ultérieures[20]. Quoi qu'il en soit, l'« art » compris en tant que système d'expression n'est pas destiné par Comte à diriger la vie humaine, puisque, par principe, l'expression est toujours subordonnée à la conception, comme Comte le précise :
"Nos facultés de représentation et d'expression sont nécessairement subordonnées à nos fonctions de conception et de combinaison."[21]
Par ailleurs, en le prenant dans toute lextension de son concept, Comte reconnaît que l'art jouit d'un développement propre [22] et simultané, en usant des moyens d'expression dans lesquels il se différencie, puisque il est aussi une réalité dont la nature est allée se développant dans l'histoire et dans les sociétés humaines. Dans ce développement, trois grandes révolutions de l'art, compris dans toute son extension, se distinguent comme ayant été propres à la fondation du langage[23]. Tout dabord, à considérer le domaine de l'ouïe, nous avons : 1) le passage à la prédominance de la musique primitive sur la mimique primitive ; 2) le passage à la prédominance de la « poésie » sur la « musique » ; 3) enfin, le passage à la prédominance de la prose sur la « poésie »[24]. À considérer le domaine de la vue, Comte nous permet de dégager la progression suivante : 1° de la mimique primitive on est passé à la prédominance de la sculpture ; 2) de celle-ci on est passé à la prédominance de la peinture ; 3 de cette dernière, on passa enfin à la prédominance de l'écriture, contemporaine de la prose [25]. Comte présuppose reconstitué de la sorte le réseau des apparitions des expressions se poursuivant à travers les deux canaux esthétiques de louïe et de la vue.
L'art originaire constitue les conditions de possibilité du langage humain, puisque, à l'origine, il a été la condition de possibilité du langage grâce au signe, qui est ainsi reconnu comme l'élément commun du concept développé de l'art et du langage dans l'expression et la communication. Par conséquent, la hiérarchie esthétique est ordonnée selon le principe de généralité décroissante, et, en particulier, selon ce que signifie le concept de hiérarchie au sein de la théorie générale des classifications, sur laquelle Auguste Comte sappuie toujours, comme il le rappelle explicitement[26]. Comte situe cette hiérarchie des arts comme posée en intermédiaire encyclopédique entre la hiérarchie théorique et la hiérarchie pratique[27] :
"La série esthétique qui, dans son terme supérieur, se liait directement à la série théorique, viendra ainsi, par son extrémité inférieure, se rattacher immédiatement à la série pratique, conformément à la vraie position intellectuelle de l'art, entre la science et l'industrie."[28]
C'est pourquoi l'éducation universelle, qui demeure le souci majeur d'Auguste Comte, est envisagée par lui comme « d'abord affective, puis esthétique, ensuite théorique, et finalement pratique. » [29] Or, cette éducation se fonde sur la distinction progressive de trois logiques ou langages, cest-à-dire des « institutions de signes » [30] ou « systèmes de signes » [31], ou encore des systèmes d'expression [32], et qui sont : la logique des sentiments, la logique des images et la logique des signes. Propre au fétichisme, la « logique des sentiments » comporte une rhétorique originelle parce qu'elle combine les idées d'après la connexité des sentiments [33]. Du point de vue de la pensée, la logique des sentiments permet « les premières hypothèses capables de lier et diriger nos observations, alors dépourvues de tout guide rationnel » [34]. Cette logique la plus ancienne est ensuite compensée par une « logique des images », venant du polythéisme, et pour l'existence de laquelle nous sommes redevables, comme lécrit Comte, à « l'essor universel de notre imagination » [35]. Allant du dedans au dehors, la logique des images élabore, à son tour, le processus de la pensée en ébauchant la méthode objective qui privilégie l'induction [36]. Une troisième logique, née du monothéisme, est la « logique des signes » et concerne ce que Comte appelle les « signes » (alphabétiques, arithmétiques, algébriques,etc .) : elle vient aider les deux premières logiques en favorisant les méditations générales [37] et en complétant logiquement la « méthode objective » : elle permet les premières formes de la déduction [38]. Auguste Comte nous permet de voir comment sur cette base sédifie le sens commun. Nous avons alors la possibilité de coordonner les idées et les « signes » sans passer nécessairement par le moyen des « images » et des « sentiments ». Combinées entre elles, les trois logiques ou systèmes d'expression constituent pour Comte toute la « logique humaine » [39], dont les signes peuvent dailleurs se mêler à loisir aux sentiments et aux images. En effet, Comte recommande de procéder de telle sorte quà un « signe » corresponde une « image » et quà une « image » corresponde un « sentiment ». Cette logique globale représente pour Comte l'office intérieur directement propre au langage [40]. En fait, cest elle qui permet la communication mutuelle des sentiments et des pensées [41], et qui lie indissolublement le langage à la pensée. C'est dans cette communication que consiste la destination sociale du langage, tandis que l' « art » constitue son origine surtout par la mimique et la musique primitives.
Donc, né en tant qu' « art », le langage favorise la pensée et il a pour fin sociale la communication. L'influence directe des formes du langage sur les formes de la pensée, ou même, plus précisément, la concomitance des formes du langage et des formes de la pensée que les premières autorisent, est donc nettement soulignée par Comte, puisque, jusque et y compris dans la méthode positive, c'est par le moyen des « images » que le langage permet l'induction, tandis qu'avec les « signes » il ouvre à la pratique de la déduction : induction et déduction étant les deux opérations fondamentales du raisonnement logique. On juge limportance de ces observations si lon sait, en outre, que Comte présente la géométrie analytique comme une heureuse combinaison des « images » et des « signes ».
II. GENÈSE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE
Pour Auguste Comte, la nature du langage humain est sans conteste « profondément sociale » [42]. D'une part, en effet, comparant le langage à la religion (de lHumanité) par le fait que l'une et l'autre ont un pouvoir régulateur [43], Comte montre ensuite que : « inspiré[s] par le coeur et construit[s] par l'esprit » [44], langage et religion conviennent autant à l'existence individuelle qu'à l'existence collective. D'autre part, comparant le langage en tant qu'institution à la propriété, il voit qu'il accomplit pour la vie spirituelle de l'humanité ce que la propriété accomplit pour sa vie matérielle [45]. Ayant ainsi directement facilité l'acquisition des connaissances et indirectement régi le développement esthétique, le langage a le pouvoir de capitaliser ces deux sortes de richesse, un véritable double trésor qu'il retransmet à toutcoopérateur [46], c'est-à-dire à tout utilisateur de la langue. Il existe, de plus, pour Comte, un avantage important du langage sur la religion et sur la propriété dans le fait quil est directement relatif à la vie sociale : cest pourquoi il appartient sans conteste à l'ordre positif qui est par excellence favorable à l'activité collective.
Comme nous lavons souligné, la théorie comtienne du langage permet de distinguer nettement dans le langage un aspect biologique et un aspect sociologique : ces deux aspects correspondent aux deux facteurs essentiels de son développement. Le premier aspect peut être étudié dans les signes qui composent tout langage. Ce que Comte appelle la « vraie définition générale des signes » [47] fait de tout signe le résultat dune « liaison habituelle, dailleurs volontaire ou involontaire, entre un mouvement et une sensation » [48]. Ainsi, Comte part du point de vue biologique en associant dans le signe deux éléments, le mouvement et la sensation, liés volontairement ou involontairement. Les deux constituants biologiques du signe fonctionnent dans une relation d'étroite connexité, puisque chaque mouvement reproduit objectivement la sensation correspondante [49]. De même, le retour cérébral de celle-ci représente subjectivement le mouvement d'où elle émana la première [50]. Que lon considère les deux appareils, moteur et sensitif, soit chez le même individu soit chez deux individus différents, dans les deux cas le cerveau joue le rôle de traduire au dehors ses diverses impressions intérieures par la relation mutuelle des deux appareils nerveux qui lui sont extérieurs [51]. Telles sont donc les bases biologiques du fonctionnement de la communication.
Pour Comte, l'office universel du langage obéit au précepte de la philosophie positive subordonnant le subjectif à l'objectif. Les signes volontaires ne sont autres que des institutions sociales et ils s'appliquent ensuite, chez l'individu, au perfectionnement de son existence individuelle. Auguste Comte constate que le langage progresse à mesure que la société se complique et s'étend [52], étant surtout lié à la « socialité supérieure » de l'humanité. Dans ces relations constantes, un phénomène devient le signe de l'autre. En particulier, dans la succession temporelle, ce qui précède régulièrement devient le signe de ce qui suit, comme ce qui suit régulièrement devient le signe de ce qui précède. Si l'on retient comme Comte l'usage courant du langage, on retiendra comme il le fait la définition du terme 'signe' comme étant la liaison constante entre une influence objective et une impression subjective [53]. Dans cette liaison constante, c'est le mouvement qui est objectif et l'impression qui est subjective.
Auguste Comte a consacré au langage tout le chapitre IV du tome II du Système de politique positive, mais c'est au dernier chapitre (chapitre III) du tome I qu'il en a avancé la théorie biologique, avec l'observation de l'emploi fondamental, par l'organe cérébral, d' une simple imitation des signes naturels qu'indique l'accomplissement ordinaire de chaque fonction [54]. C'est à ces signes naturels que se joint ensuite un langage plus ou moins artificiel, dont les premiers éléments résultent de la décomposition des cris ou des gestes spontanés [55]. partir de ces premiers éléments, les notions et les rapports se développent et finissent ensuite de consolider ce qui s'impose finalement comme étant « l'institution du langage » [56]. Mais l'organe cérébral du langage ne change pas avec les moyens employés, car tous les mouvements volontaires peuvent servir au langage [57]. Ainsi, l'organe du langage fait partie des deux organes spéculatifs fondamentaux : l'un étant l'organe de la conception dont l'organisation se complique avec l'évolution de la société (par exemple dans la famille [58] et l'autre l'organe de l'expression ; cette dernière restera, d'après Comte, « toujours simple même dans notre espèce » [59]. Comte rejoignait la position de Gall selon qui le langage jouissait dun organe spécial « non seulement dans notre espèce, mais aussi chez tous les animaux supérieurs » [60].
Partant ainsi de la comparaison zoologique [61], Comte fait remarquer (précisément dans le chapitre consacré au langage du tome II du Système) que c'est grâce aux observations qui ont été faites sur les animaux qu'ont pu être écartées ce quil appelle les vaines spéculations des métaphysiciens sur le langage humain [62] : en effet, tantôt ceux-ci ne considéraient le langage que dans son dernier accomplissement sans en percevoir la genèse et les différentes phases ; tantôt il rattachait directement le langage à une source surnaturelle. Avec la théorie positive de Comte, il est clair que, chez les animaux supérieurs, les sons vocaux sont la principale base de l'institution des signes [63]. Comte remarque même que l'imperfection de l'expression vocale entraîne une inaptitude radicale au langage artificiel des signes[64]. C'est ce quil peut expliquer biologiquement :
"L'organe intérieur qui préside à l'institution des signes volontaires doit, en effet, être assisté de moyens suffisants d'exécution extérieure pour comporter une efficacité décisive." [65]
C'est ainsi que, fondée biologiquement, lexpression est liée aux fonctions affectives et actives ; néanmoins, elle constitue toujours une fonction intellectuelle [66]. En effet, selon Comte, la partie affective du cerveau commande directement la réaction musculaire, qu'elle soit vocale ou mimique, tandis que sa partie spéculative est plutôt inerte [67]. En effet, l'organe cérébral peut toujours apprendre et inventer des signes nouveaux ; mais ceux-ci ne peuvent constituer un langage que dans la mesure où la fonction de l'expression est subordonnée aux autres fonctions intellectuelles. Ces dernières sont au nombre de quatre : ce sont, d'une part, les deux formes de la conception passive ou « contemplation » (que Comte précise comme étant la conception concrète/synthétique et la conception abstraite/analytique) et, d'autre part, les deux formes de la conception active ou « méditation » (c'est-à-dire l'induction, qui permet la généralisation, et la déduction, qui permet la systématisation). Même subordonnées aux fonctions conceptuelles, les fonctions expressives ont une « existence distincte, qui exige un organe propre » [68]. Outre l'activité de cet organe spécial auquel Comte attribue l'initiative des signes [69], le langage exige donc simultanément l'activité des autres fonctions intellectuelles. Du point de vue des localisations cérébrales qui intéressaient Comte sur les traces de Gall [70], l'organe de l'expression, c'est-à-dire le cinquième organe intellectuel [71], est d'après lui situé à chacune des extrémités latérales de la région spéculative, c'est-à-dire dans un lieu équidistant de l'oeil et de l'oreille.
Les « signes qui composent un langage quelconque » [72] résultent de la liaison habituelle entre un mouvement et une sensation, liaison dans laquelle « le cerveau traduit au dehors ses diverses impressions intérieures par la relation mutuelle des deux appareils nerveux qui lui sont extérieurs » [73]. Cette connexité dans la fonction fait que « tantôt chaque mouvement reproduit objectivement la sensation correspondante, et tantôt le retour cérébral de celle-ci représente subjectivement le mouvement d'où elle émana d'abord » [74]. C'est de cette manière que le langage rattache l'homme au monde : et cela, qu'il s'agisse du premier langage d'action [75] ou quil sagisse d'un langage plus élaboré en relations artificielles [76]. Le premier langage involontaire est la base du langage volontaire qui, s'il est artificiel, obéit cependant toujours à la liaison ordinaire du signe qui se fait entre le mouvement et la sensation : que ce soit dailleurs dans un sens ou dans l'autre. À ce propos, Comte rappelle que lefficacité des « signes » a été judicieusement comparée par Hobbes « à linfluence générale des relations constantes qui se manifestent entre deux phénomènes quelconques, simultanés ou consécutifs » [77].
Comte analyse les différentes démarches de l'esprit entre la conception et l'expression dont la marche naturelle est, explique-t-il , d'abord contemplative, puis méditative, et enfin communicative [78]. En effet, ce que Comte appelle les idées ou images, il les attribue à la contemplation, tandis quil attribue les pensées à la méditation [79]. Toutefois, ces facultés humaines fondamentales ne sont pas pour lui le privilège de l'humanité. Mobilisant les fonctions intellectuelles, l'organe spécial du langage a cependant l'initiative des signes.
Quant à la théorie proprement sociologique du langage, qui est liée à la théorie biologique qu'elle englobe, elle s'affirme si on comprend que l'intention affective qui [a] d'abord inspiré le signe s'efface graduellement sous [l'] inspiration pratique [80]. En effet, l'inspiration pratique rend l'expression « plus rapide et moins prononcée ». Lexpression avait été abusivement interprétée comme dépendant d'une convention arbitraire : on peut enfin selon Comte en expliquer maintenant « l'universalité spontanée ». Si bien que ce que Comte appelle « l'institution du langage » [81] se modèle purement et simplement sur les formes de notre existence pratique et sociale ; aussi la distinction entre les aptitudes individuelles et les effets de la vie sociale a-t-elle lavantage de permettre de reconnaître les capacités propres aux animaux :
"Cette grande institution est donc spontanément conforme à la transformation nécessaire de notre existence pratique, dont elle annonce le caractère altruiste pendant la plus forte prépondérance du régime égoïste." [82]
"Néanmoins, on a beaucoup exagéré l'infériorité mentale des animaux, faute de distinguer assez entre les aptitudes individuelles et les résultats sociaux. Par exemple, l'institution du langage, d'abord naturel, puis artificiel, qui a tant influé sur notre essor intellectuel, doit être surtout rapportée à la société, comme l'indique leur marche simultanée." [83]
Ce qui veut dire que, si les signes volontaires acquièrent, « naturellement » , une « fixité convenable », c'est parce que, comme l'explique Comte, leur « origine élémentaire » est reconnaissable dans les signes involontaires qui ont été, selon Comte, décomposés et simplifiés tout en restant intelligibles. Telle est la transition entre la théorie biologique et la théorie sociologique du langage. Le langage volontaire est dailleurs une réalité, même chez les animaux supérieurs : c'est ce qu'avait déjà observé le naturaliste Georges Leroy [84]. Mais, si les signes volontaires ont pu se développer, c'est uniquement parce qu'ils dépendent fondamentalement de la vie en société :
"Outre que ce langage volontaire est réellement le seul qui doive nous intéresser directement, il comporte seul un progrès décisif, à mesure que la société se complique et s'étend. Il ne semble particulier à l'humanité que d'après notre socialité supérieure." [85]
Le langage volontaire ne paraît immobile chez les animaux que faute d'un examen assez approfondi [86] ; en fait, il est subordonné à la « socialité correspondante » sans perdre ses « limites naturelles ». Or, la plénitude du développement social, qui est réservée à l'humanité, semble démontrer pour Comte que la vraie théorie générale du langage est essentiellement sociologique, quoique son origine soit nécessairement biologique [87]. Pour Comte, il n'y a aucun doute : les signes artificiels proviennent de l'imitation volontaire des signes naturels ; en quoi on peut vérifier la tendance générale de la sociologie à absorber finalement la biologie [88]. Le développement de la vie sociale entraîna le développement de l'esprit théorique et pratique [89], en diminuant « la prépondérance initiale de l'affection » [90]. L'expression vocale du langage auditif l'emporta sur l'expression mimique du langage visuel [91]. D'où, l'importance de la parole relativement à la mimique ou à la gesticulation. À la symbolique des gestes et des premiers cris ont succédé les arts de la mimique et de la musique : c'est à partir de là que la communication est devenue une transmission intellectuelle, jusque dans le rapport de soi à soi que sont le monologue et la méditation.
III. RÉACTIONS DU LANGAGE SUR LES SENTIMENTS ET LES PENSÉES.
Dans les tomes I, II et III du Cours de philosophie positive, Auguste Comte manifeste déjà un grand intérêt pour le langage : en particulier pour le langage scientifique et surtout pour l'usage des signes. Concernant le langage scientifique, Comte insiste surtout sur son épuration nécessaire, sur l'emploi exagéré des métaphores [92], sur la nécessité d'un langage spécial pour la combinaison des idées scientifiques [93]. Comte s'attarde spécialement sur de nombreux termes utilisés par lui, souvent pour la première fois ou dans un sens particulier dont il veut s'expliquer : il s'agit du terme nouveau de biologie[94], mais également des termes de milieu[95], de fonction [96] , de phrénologie [97], d' instinct[98], de physique sociale[99], et naturellement du néologisme quest le terme de sociologie[100], également des termes de passion[101] et de nécessaire[102]. Surtout dans le tome IV, en 1839, Comte souligne l'utilité quil y aurait à mettre sur pied une « philosophie du langage » sur la base de laquelle il propose que soit entrepris un travail d'inspiration nouvelle, relatif à un dictionnaire dun type nouveau, le « dictionnaire des équivoques » :
"Ce travail consisterait en une opération inverse de celle qu'on exécute habituellement à l'égard des synonymes proprement dits. Au lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des acceptions identiques ou fort analogues, je proposerais de composer une sorte de dictionnaire des équivoques, où l'on comparerait, au contraire, les différentes acceptions fondamentales d'un terme
unique." [103]
L'intérêt de cette étude des modifications des termes du langage serait, explique Comte, « une source importante de nouveaux documents historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine » [104] ; létude serait accomplie dans l'esprit de mieux faire comprendre la « conception positive de la véritable marche fondamentale de l'esprit humain et de la société » [105]. Comme on le voit, léducation, et lhistoire et la société qui la permettent, influencent nécessairement les doubles jeux du langage et de la pensée, dans une liaison indissoluble.
Traitant ensuite, dans le Système de politique positive, de points de vue plus particuliers de la genèse et du développement du langage - en tant que fonction biologique dans le tome I et de fonction sociologique dans le tome II -, Comte est amené à envisager l'extension philosophique du langage en examinant « l'ensemble des moyens propres à transmettre hors de nous nos diverses impressions intérieures »[106]. Or, ces moyens constituent un système dans lequel « la partie la plus usuelle et la moins expressive » [107], c'est-à-dire « la langue proprement dite » est inséparable, nous dit Comte, de la partie qui est l'art. C'est ainsi que la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et l'architecture forment « le complément nécessaire du langage envers nos plus profondes impressions »[108]. Contredisant ensuite Hobbes sur un point précis, Comte nie que « l'usage personnel des signes pour seconder la pensée dût précéder et préparer leur emploi dans les communications mutuelles » [109]. En quoi, Comte s'oppose également à Destutt de Tracy et à Condillac, c'est-à-dire aux idéologistes de l'époque qui attribuent aux signes un pouvoir quasi illimité sur la pensée. En effet, selon Comte, la perfection relative de l'analyse mathématique ne « tient pas, comme l'ont cru les métaphysiciens, et surtout Condillac, d'après un examen superficiel, à la nature des signes éminemment concis et généraux qu'on emploie comme instruments de raisonnement »[110]. Cela nempêche pas Comte de reconnaître à Hobbes le mérite davoir assimilé la relation des signes entre eux « à linfluence générale des relations constantes qui se manifestent entre deux phénomènes quelconques, simultanés ou consécutifs »[111]. Car cest précisément ce que Comte traduit dans le sens quun phénomène peu devenir le signe de lautre. De même, que ce soit dans la simultanéité ou la concomitance, le rapprochement, que Comte juge nécessaire, a lieu entre deux phénomènes constamment associés l'un à l'autre. De ce point de vue, la fixité de l'ordre extérieur simpose comme le modèle de notre existence cérébrale.
Lessor du langage appartient inéluctablement à la société, et surtout dans la manière dont ses membres usent du langage soit du point de vue esthétique[112], soit du point de vue artificiel[113]. Si, comme lécrit Comte, le « public humain »[114] est lauteur du langage, il nen reste pas moins pour Comte que les fonctions collectives s'accomplissent nécessairement par l'intermédiaire des organes individuels[115] : il veut dire que la forme collective de la société agit par le moyen des individus, et en l'occurrence par le moyen de leurs paroles. De toute manière, Comte reconnaît l'influence du langage autant sur la vie spéculative que sur la vie active et la vie affective, bref sur notre « existence réelle », quelle soit individuelle et collective : sur « notre existence réelle, d'abord individuelle, puis collective »[116].
En ce qui concerne l'influence affective du langage, il est clair que, si l'expression résulte du sentiment, réciproquement elle a le pouvoir de le développer en même temps que de le consolider[117]. C'est là une réaction normale qui concerne les affections aussi bien que les instincts sympathiques, certes après l'action que détermine l'expression. Le langage est avec la pratique le plus puissant stimulant du sentiment : Auguste Comte fait remarquer que c'est là une aptitude que les religions mirent toujours en pratique, en particulier au moyen de l'exercice de la prière[118]. Cette aptitude stimulante se vérifie à travers les trois moyens de la communication humaine que constituent les modes de l'expression mimique, orale et écrite. Ainsi, pour les évaluer et les comparer, l'expression orale accompagnée de l'expression mimique est plus efficace. Quant à l'expression écrite, elle entraîne, selon Comte, des efforts intérieurs qui « deviennent une nouvelle source d'excitation affective, pourvu qu'ils n'absorbent pas l'intelligence »[119].
Quant à l'influence intellectuelle proprement dite, Comte y distingue deux sortes de pensées : les unes sont esthétiques et les autres scientifiques [120]. Aux conceptions scientifiques Comte ajoute les conceptions techniques, qu'il distingue par ailleurs des scientifiques mais qu'il regroupe ici comme étant toutes les notions concernant le « monde extérieur », domaine sur lequel le langage exerce une influence cérébrale identique [121] :
«Car linfluence cérébrale du langage doit être essentiellement identique envers toutes les notions qui concerne le monde extérieur, soit que leur destination demeure passive ou devienne active. »
En ce qui concerne les pensées esthétiques, Comte y voit une transition, car l'influence du langage s'y situe entre l'efficacité morale et la réaction scientifique. Les constructions esthétiques, en fait, « ne sont destinées qu'à mieux retracer nos propres sentiments »[122] . Ce mieux retracer résume ici le processus esthétique, consistant dans les actions d'imitation, d'idéalisation et d'expression[123]. Du point de vue de lefficacité intellectuelle du langage, Comte souligne une aptitude du langage consistant à « seconder la combinaison spontanée des images intérieures qui constituent le vrai domaine de l'art » [124]. Cette combinaison est possible au moyen des signes artificiels propres à la langue courante, en tant quils sont associés aux formes et aux sons qu'ils suscitent dans la conscience. Les mots sont en effet doués d'une aptitude à réveiller nos sentiments ainsi que les images qui sont en analogie avec eux. Après la combinaison des images intérieures, embellies selon Comte, on communique énergiquement les sentiments à l'extérieur en suivant « un système équivalent d'images extérieures, fournies par les sons ou les formes » [125]. Alors, les signes utilisés sont, nous dit Comte, comme les images auxquelles ils se combinent, « objectifs dans leur source et subjectifs quant à leur siège » [126]. Sur ce schéma, on peut parfaitement comprendre comment peut procéder l'art du musicien ou du peintre.
Quant à la communication, qui est la véritable destination du langage et, pour ainsi dire, sa raison extérieure, elle peut être théorique, dans le mode oral ou écrit. Comte pense que la communication écrite, préparée par la méditation, convient mieux aux grandes conceptions. De plus, les théories scientifiques acquièrent leur perfection grâce à l'esprit esthétique : c'est là une idée qui apparaissait déjà dans le Cours de philosophie positive. Dans le Système, Comte précise que la logique esthétique prépare à la logique scientifique. Déjà avec la méditation scientifique, l'effet de l'art se fait sentir : aussi bien dans la spéculation que dans la communication, mais surtout dans la première phase qui est spéculative car [a]lors la nature, plus générale et moins déterminée, des conceptions théoriques les rend mieux accessibles aux réactions poétiques, et même aux images musicales ou graphiques [127]. Le rôle de limagerie scientifique, qui napparaît pas encore à son époque, se trouve ici largement annoncé par Comte.
Comte revient à son idée fondamentale de lefficacité sociale qui agit au cur même des fonctions intellectuelles. Car lefficacité théorique du langage peut mieux se concevoir quand on a évalué la relation essentielle du langage à sa « destination sociale »[128]. Cest alors que se comprend mieux la part effective des « signes » dans lélaboration conceptuelle propre au sens commun. Il faut pour cela surtout distinguer les deux phases de lélaboration intellectuelle : une première phase durant laquelle « les conceptions ne sont pas encore communicables »[129] et une seconde phase durant laquelle elles le deviennent. La première phase relève plus directement de laction des sentiments dirigeant inductivement et déductivement les premières conceptions : les « signes » ny ont quun rôle limité ou accessoire, mais ils peuvent « fixer davantage les éléments et les résultats de chaque spéculation abstraite, trop exposés à saltérer ou seffacer sans un tel secours » [130]. Comte fait très justement remarquer quau-delà du nombre trois, nous avons besoin des noms pour progresser dans la science du calcul :
« Déjà la numération abstraite nous deviendrait impossible au delà du nombre trois, comme chez les animaux, si linstitution des noms ne nous permettait pas de conserver et de distinguer 0]les divers groupes dunité. »[131]
Toutefois, dans cette phase préparatoire, et en dehors des éléments de calcul, les signes-mots ne sont là que pour jalonner la route de la pensée, et Hobbes est pris à témoin, lui pour qui ils ne sont alors, nous dit Comte, que « quelques notes propres à jalonner la route spontanée de lesprit »[132]. Cest dans la seconde phase, celle directement orientée vers la communication, que les « signes » prennent toute leur importance. À nouveau, et très justement, Comte fait remarquer [133] que la finalité de la communication donne, même à nos pensées les plus personnelles, une élaboration plus objective que subjective, vérifiant leur réalité, leur précision et leur consistance. Cest là quon voit se renforcer lefficacité logique dans la communication théorique, quelle soit orale ou écrite.
EN GUISE DE CONCLUSION
Tandis que le langage est envisagé, dans le tome II du Système de politique positive, dun point de vue abstrait, aspect sous lequel Comte a voulu fonder « la vraie théorie du langage », ensuite dans le tome III Comte va linsérer dans le grand mouvement densemble de lévolution humaine et, enfin dans le tome IV, il le fera mieux apparaître comme létat définitif dune grande institution[134]. Terminant le chapitre quil lui a consacré dans le tome II sur lidée que le langage est une institution essentiellement sociale, Auguste Comte conclut en affirmant que cest dans le langage que le Grand-Être manifeste son existence, alors que cest aussi par le langage « quil nous initie à la connaissance de lordre universel qui le domine »[135]. Grâce à la perception du langage comme élément essentiellement médiateur, Auguste Comte peut alors convertir sa philosophie du langage en une philosophie générale. En effet, il présente lordre universel comme imprégnant « la composition même de tous nos signes, dont lefficacité résulte toujours de leur fixité, impossible sans la permanence de léconomie naturelle »[136]. Ce qui veut dire que le « monde extérieur », sur lequel nous avons vu que le langage exerce une influence cérébrale, partage justement en tant qu « ordre universel » avec le même langage - et cela du point de vue de la médiation indispensable des signes avec le monde extérieur - un lieu commun ontologique lié à « la permanence de léconomie naturelle ». Cette situation épistémologique provient du fait que tout signe est biface, se référant aussi bien au monde quà lhomme, puisque, dune part, sa partie objective « indique lordre extérieur doù il émane », et, dautre part, « sa partie subjective suppose lordre intérieur quil doit consolider en le liant mieux au premier »[137]. Rejoignant encore Hobbes à travers sa théorie des signes, Comte affirme donc, en ce qui concerne les signes, que « [l]a philosophie positive conçoit définitivement les relations volontaires qui les instituent comme une simple extension des relations involontaires qui dirigent le monde réel »[138]. Cest pourquoi nous trouvons chez Comte une épistémologie qui implique une cosmologie dans laquelle le monde et lhomme se trouvent impliqués dans le fondement même du langage humain. Cest ainsi que, pour Comte, la philosophie sélève au point de vue universel.
Dabord on a vu une étude fondée sur lexamen biologique complété par lexamen sociologique. Ensuite on peut y voir aussi lorigine du sens commun et la base de toute pensée scientifique ultérieure.
PHILOSOPHIE ANALYTIQUE
Ajouté le 13/7/2008
Philosophie analytique
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Gottlob Frege.

Bertrand Russell.
L'expression « philosophie analytique » désigne un mouvement philosophique qui se fonda dans un premier temps sur la nouvelle logique contemporaine, créée par Gottlob Frege et Bertrand Russell à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, pour éclairer les grandes questions philosophiques. Sa démarche s'appuie sur une approche analytique, et donc sur une analyse logique du langage, cherchant à mettre en évidence les erreurs de raisonnement qu'il peut induire, et viser ainsi à la clarification des idées et concepts.
La logique et la philosophie du langage furent les deux premiers et principaux domaines de la philosophie analytique. L'essor récent des sciences cognitives, de la philosophie de l'action, de la philosophie de l'esprit, ainsi que l'accroissement de l'attention que portent les philosophes analytiques à la théorie de la décision, à la théorie des jeux et à la métaphysique ont remis en cause la prédominance des disciplines initiales, de telle sorte que depuis la seconde moitié du XXe siècle la philosophie analytique touche à tous les domaines classiques en philosophie. Une autre caractéristique, partagée avec la physique, de la philosophie analytique est l'utilisation des expériences de pensée. Il existe également une métaphysique analytique (Kripke, David Lewis, Nathan Salmon, Peter van Inwagen) et même une théologie analytique (Alvin Plantinga, Richard Swinburne), ainsi qu'une tradition analytique en philosophie politique (par exemple John Rawls et Robert Nozick) et en morale.
La philosophie de type analytique est, depuis ces cinquante dernières années, la philosophie la plus active et la plus représentée au niveau mondial, bien qu'il existe localement des cas particuliers, comme en France où elle est très peu présente (à l'exception du Collège de France avec les travaux de Jules Vuillemin).
Début de la philosophie analytique [modifier]
A l'origine, ce courant s'opposait principalement aux courants issus de l'Idéalisme allemand, à l'hégélianisme et à la dialectique. La philosophie de la connaissance et de la logique de Gottlob Frege s'opposait également à l'empirisme, au naturalisme et au psychologisme d'auteurs comme John Stuart Mill. Pour Bertrand Russell et pour le positivisme logique, l'analyse logique devait toutefois s'accompagner d'une méthode empiriste (même si Russell a continué à défendre une métaphysique réaliste).
On peut considérer que les premiers philosophes analytiques furent Frege, Russell, George Edward Moore, puis Wittgenstein. Le Cercle de Vienne et la philosophie du langage ordinaire issue de Ludwig Wittgenstein et de la « remontée sémantique » étaient des critiques de toute métaphysique. Depuis le déclin du positivisme logique, la philosophie analytique s'est développée dans des directions diverses.
L'expression philosophie analytique est une expression quelque peu ambiguë, qu'il convient de clarifier en distinguant trois sens : la doctrine, la méthode et la tradition.
1. Les doctrines désignées le plus souvent par cette expression sont le positivisme logique et l'atomisme logique ; mais l'expression peut également désigner la philosophie du langage ordinaire, la philosophie du sens commun, ou un mélange de toutes les doctrines citées ci-dessus. Cet usage était courant jusque dans les années 1950, quand les philosophes analytiques étaient en général engagés dans un programme de recherche lié à ces doctrines.
2. La méthode de la philosophie analytique est une approche générale de la philosophie, un style d'analyse qui répond à certaines exigences rationnelles. Elle fut tout d'abord liée essentiellement aux projets d'analyse logique des problèmes philosophiques (sens 1 des années 1950); cette méthode est conçue aujourd'hui non plus comme un programme, mais comme un souci de clarté et de précision, exigeant de donner une place importante à l'argumentation, aux discussions et aux preuves, d'éviter toute ambiguïté, et de prêter une attention particulière à toutes les nuances de détails qui peuvent entrer dans un problème. Ce souci a conduit à réaliser des uvres plus techniques et spécialisées et moins portées à résoudre des questions obscures comme le sens de la vie que par le passé, ou que dans d'autres traditions philosophiques, ce qui est une critique que l'on fait souvent à cette méthode ; toutefois, ses défenseurs mettent en avant le gain de rigueur qui en résulte, et la possibilité, selon eux, de parvenir ainsi à réellement faire progresser, même modestement, les débats philosophiques.
3. En tant que tradition, la philosophie analytique débute avec Gottlob Frege, Bertrand Russell, G. E. Moore, et Ludwig Wittgenstein au début du XXe siècle.
Cette tradition commence avec Frege, et on peut en exposer les problématiques originelles par les questions suivantes[1] :
Peut-on philosopher en suivant une méthode scientifique ?
Peut-on introduire plus de rigueur en philosophie en procédant par la logique ?
La philosophie peut-elle être réduite à la logique ?
Le formalisme et le langage naturel [modifier]
Le but de l'approche analytique est de clarifier les problèmes philosophiques en examinant et clarifiant le langage dont on se sert pour les formuler. Cette méthode compte parmi ses apports majeurs la logique moderne, la mise au jour du problème du sens et de la dénotation dans la construction de la signification, le théorème d'incomplétude de Kurt Gödel, la théorie des descriptions définies de Russell, la théorie de la réfutabilité de Karl Popper, la théorie sémantique de la vérité de Alfred Tarski.
Les deux branches principales de la tradition analytique sont, d'une part, la recherche pour comprendre le langage en utilisant la logique formelle, i.e. pour formaliser les questions philosophiques et les résoudre à partir de cette formulation ; d'autre part, la recherche pour comprendre les idées philosophiques en examinant plus particulièrement le langage naturel utilisé pour les formuler, et les clarifier à partir de cet examen. Ces deux types de recherches s'opposent parfois complètement, mais sont parfois identiques. Wittgenstein commença par le premier type de recherches, puis poursuivit ses recherches du côté du langage naturel.
8- PHILOSOPHIE DU LANGAGE
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FRGFE
Ajouté le 7/6/2008
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1. Réflexion philosophique sur le langage et «philosophie du langage». | | | | | | | | | | | | On peut dire que c’est au moins à partir du Cratyle de Platon, que la philosophie s’est occupée du langage: de son origine, de ses fonctions, du fondement de sa capacité à exprimer des significations ; et plus particulièrement des différentes «parties du discours» et de leurs fonctions, des différents types de relation sémantique, du rapport entre langage et pensée, langage et monde externe, langage et société humaine, et d’un très grand nombre d’autres problèmes à propos desquels le langage est pertinent. Elle s’en est occupée plus activement à certaines époques – vers la fin du Moyen Âge – et dans une moindre mesure à d’autres, comme par exemple entre le XVIIe et le XIXe siècle (avec toutefois des exceptions remarquables, telles que Locke, Condillac et Humboldt): ce qu’on peut dire, en tout cas, c’est que le langage n’est jamais complètement sorti du champ réflexif de la philosophie. Pourtant, lorsqu’on parle aujourd’hui de philosophie du langage, on se réfère habituellement à des études dont la bibliographie remonte rarement au-delà de 1892 (année de publication de Sens et dénotation de G. Frege). Certes, il peut arriver que des travaux plus anciens soient cités: la distinction leibnizienne entre intension et extension, son critère d’identité fondé sur la substituabilité salva veritate, la théorie «idéationnelle» de la signification proposée par Locke dans le livre III de son Essai sur l’entendement humain, ou la thèse de J. S. Mill selon laquelle la signification des noms propres se réduit à leur dénotation. On a toutefois l’impression que la référence à tel ou tel de ces classiques sert principalement à anoblir des positions contemporaines – en les dotant d’une tradition –, et que les noms de ces philosophes du passé fonctionnent comme les codes de thèses intemporelles, alors que le contexte de pensée dans lequel ces thèses ont été élaborées n’est d’aucune importance. À la différence de ce qui peut advenir dans d’autres secteurs de la philosophie contemporaine, comme l’éthique ou l’esthétique, les philosophes classiques, depuis Aristote jusqu’à Nietzsche, apparaissent dans la philosophie du langage comme autant de Statues du Commandeur, ou n’apparaissent pas du tout.On peut donner différentes raisons plausibles de ce détachement, relativement profond et radical, de la «philosophie du langage» de la tradition philosophique. Avant tout, la «philosophie du langage» a instauré depuis ses origines, un rapport plutôt étroit avec la logique formelle, discipline scientifique qui n’existait quasiment pas avant Frege; et la recherche la plus récente interagit souvent avec la linguistique, et particulièrement avec la linguistique générative, fondée par Chomsky à la fin des années cinquante (cf. § 3). Il faut toutefois préciser que ces deux interactions ne sont pas sans précédents: dans la philosophie de la fin du Moyen Âge, la relation entre logique et philosophie du langage était très étroite (une bonne part de la «logique» médiévale était plutôt de la philosophie du langage), et dans bon nombre de réflexions sur le langage entre le XVIIe et le XIXe siècles (depuis la Logique de Port-Royal jusqu’à Humboldt) le rapport avec la linguistique est significatif. Toutefois, il est important qu’aujourd’hui, il s’agisse de logique formelle, mathématique, et de linguistique générative. En outre, comme nous le verrons (§ 2), la «philosophie du langage» est, par bien des côtés, interne à la tradition philosophique analytique: une tradition qui a certes des précédents importants dans l’histoire de la philosophie (il suffit de penser à Aristote ou à Hume), mais qui appartient pour l’essentiel à notre siècle. Enfin, une bonne partie de la réflexion philosophique qui aura précédé Frege ou le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein est plus ou moins compromise (quelquefois malgré elle, quelquefois sous une forme théoriquement consentante) avec le mentalisme, qui reconduit les entités et les phénomènes linguistiques à des entités ou des processus mentaux. Nous assistons aujourd’hui à un retour significatif de thèses mentalistes également en «philosophie du langage», mais il ne fait pas de doute qu’à partir de Frege et pendant plusieurs décennies, la discipline s’est définie précisément en opposition au mentalisme (sur l’origine et les racines théoriques de cet anti-mentalisme, voir Engel, 1996: 26-39, 69-89).Enfin, une autre raison de ce détachement particulier de la philosophie du langage (au sens étroit) de la tradition philosophique tient au niveau de consensus atteint dans cette discipline. Bien plus que ce ne sera le cas pour l’éthique ou l’esthétique, les philosophes du langage sont convenus, si ce n’est d’un certain nombre de thèses philosophiques explicites, au moins de l’importance de certains problèmes et de la centralité de certains textes qui ont contribué à leurs discussions; et ils sont également convenus d’une méthode de discussion (caractéristique de la philosophie analytique) difficilement définissable de manière précise, mais dans laquelle ont grand part les définitions et les argumentations explicites, l’emploi des contre-exemples pour invalider des propositions de solutions, le recours – non acritique, mais systématique – aux assomptions de sens commun et aux résultats des sciences naturelles et de la mathématique. Cet ensemble consensuel laisse certainement de côté, pour une raison ou pour une autre, une bonne partie des réflexions philosophiques sur le langage pré-frégéennes. D’un point de vue plus «historique», on pourrait dire que les classiques de la «philosophie du langage» – Frege, Russell, Wittgenstein – ont donné naissance à une telle masse de recherches qu’elle constitue, à elle seule, une discipline philosophique.Ce qui ne veut pas dire que parmi ceux qui s’occupent aujourd’hui du langage d’un point de vue philosophique, le consensus – fût-il limité dans les termes que nous avons évoqués – soit universel, mais notre intention est de souligner de cette manière ce qui a été l’autorité particulière d’un ensemble relativement restreint de textes, qui constitue un cas peut-être unique dans le panorama de la philosophie contemporaine. On comprendra sans doute mieux, de ce point de vue, le rapport difficile et l’absence substantielle de dialogue entre la «philosophie du langage» et les courants actuels de l’herméneutique, qui placent pourtant le langage au centre de leur préoccupation («L’être qui peut être compris, c’est le langage» dit Gadamer; et il ajoute que «le langage, et donc la compréhension, sont des caractères qui définissent en général et fondamentalement tout rapport de l’homme avec le monde». Voir Gadamer, 1960: 405 sq.). Les différences de style philosophique sont évidentes; mais, cela mis à part, les problèmes de la philosophie analytique du langage sont substantiellement étrangers à l’herméneutique. On chercherait en vain, dans les écrits des herméneutes, des réponses à des questions telles que: «De quelle manière le sens d’une phrase déclarative dépend des sens de ses constituants?» ou: «Quelle différence y a-t-il entre le sens d’une expression comme ‘je’ et celui d’une expression comme ‘Napoléon Bonaparte’?», ou: «Est-il toujours vrai que le sens d’une expression détermine sa référence?». De telles questions sont considérées soit comme banales (la réponse en est évidente), soit comme dépourvues de caractère philosophique ou, tout au plus, d’un intérêt strictement linguistique (§ 3), ou encore mal formulées. Les emplois quotidiens ou ordinaires du langage, qui sont au centre de l’attention de la philosophie du langage (parce que c’est de là qu’il faut partir) n’intéressent pas les herméneutes, qui tendent à les considérer comme dégradés par rapport à des emplois plus révélatifs de l’être ou de la vérité. Les herméneutes emploient certainement des notions comme sens ou signification : mais ce que la tradition analytique considère comme le centre de la signification – ce que Carnap (1947: 6) appelait «signification cognitive» et dont Frege (1892b: 104) disait que, d’une langue à l’autre, elle était conservée par une traduction correcte – intéresse bien moins les herméneutes que d’autres aspects, considérés comme marginaux ou secondaires par les philosophes du langage. Ces derniers s’intéressent plutôt à ce que des mots tels que «cheval» ou «destrier» ont en commun; les herméneutes à ce qui les différencie. «L’esprit orienté vers la beauté de la langue pourra accorder de l’importance à ce que le logicien considérera comme indifférent» (Frege, 1918: 178). | | | | | | | | | | | | | | | | | | 2. Philosophie du langage et philosophie linguistique | | | | | | | | | | | | | | Le programme de recherche de la philosophie du langage – désormais sans guillemets, dans la mesure où nous n’en parlerons qu’au sens restreint évoqué ci-dessus – est quelquefois identifié avec le mot d’ordre: «Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage»; et les expressions ‘philosophie du langage’ et ‘philosophie linguistique’ sont souvent utilisées comme des synonymes. Pourtant, cette identification est, aujourd’hui, une erreur: la majeure partie des philosophes du langage ne pensent nullement que les problèmes philosophiques de la justice, de la justification des théories scientifiques, de la nature de l’art ou du rapport entre le corps et l’esprit soient, en tout cas essentiellement, des problèmes de langage (en aucun des sens que nous éclaircirons bientôt). Toutefois, cette erreur se justifie historiquement: la plupart des recherches philosophiques sur le langage dont nous nous occuperons, sont nées, de fait, à l’enseigne d’un tel mot d’ordre, qui continuera de caractériser la recherche au moins jusqu’à la fin des années cinquante. Selon une première interprétation, ce mot d’ordre revient à dire que les problèmes philosophiques naissent du langage: de ses imperfections, de son opacité et de la méprise quant à sa manière de fonctionner. Les recherches de Frege sont déjà en partie motivées par la conviction que le langage naturel est une source quasi inévitable de «tromperies» (Frege, 1879: VI), et qu’à toute fin scientifique, il doit être remplacé par une langue artificielle (telle que l’«idéographie» qu’il propose), qui est à la langue naturelle ce que le microscope est à l’œil (1879: V). Bien plus tard, Wittgenstein, aurait soutenu que «les confusions les plus fondamentales (dont la philosophie [traditionnelle, bien entendu] est pleine» naissent de la méprise quant à la manière dont fonctionne le langage ordinaire (1922, 3.323-3.324), et que «toute la philosophie [nouvelle, à laquelle Wittgenstein se propose de contribuer] est une ‘critique du langage’» (4.0031). Dans la formation de ces idées de Wittgenstein, entra pour une grande part l’enseignement de Russell (§ 9) sur la nécessité de distinguer entre «forme grammaticale» d’un énoncé et «forme logique», à savoir entre ce qu’un énoncé semble dire et ce qu’il dit effectivement. De telles positions sont à l’origine d’une tendance de la philosophie linguistique (que nous appellerons «dissolutive» ou «thérapeutique»), selon laquelle les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage, au sens où ils sont engendrés par le langage naturel, et il revient à la philosophie non pas de les résoudre mais de les éliminer, soit à travers une compréhension claire et explicite de la manière dont le langage fonctionne (au-delà de son apparence grammaticale trompeuse), soit, plus drastiquement, en remplaçant le langage naturel par un langage artificiel parfait, dans lequel les problèmes philosophiques ne seraient pas formulables, ou alors seraient reformulés en tant que problèmes scientifiques légitimes. Cette tendance dissolutive, dont on peut dire que le Tractatus est le manifeste, est présente dans le premier néo-positivisme, dans une bonne partie de la philosophie anglaise des années trente (de manière typique chez G. Ryle) et dans le «second» Wittgenstein (§§ 19-22), pour qui la réhabilitation du langage ordinaire n’entraîne nullement une réhabilitation de la philosophie traditionnelle.Mais le mot d’ordre: «Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage» a fait également l’objet d’une autre interprétation: les problèmes philosophiques sont des problèmes de signification des mots, et se résolvent en vérifiant la signification de certains mots. Se demander ce qu’est la connaissance, ou ce qu’est la justice, revient à se demander quelle est la signification de mots tels que «connaître» ou «juste». D’après Schlick, qui fut un défenseur de cette version de la philosophie linguistique (cf. Schlick, 1932), déjà Socrate avait compris qu’il ne s’agit pas en philosophie de vérifier des faits, comme dans les sciences, mais de clarifier des significations. Les problèmes philosophiques sont des problèmes de langage au sens où ils concernent le langage, et se résolvent à travers l’analyse du langage. Ceux qui soutiennent cette position – «résolutive» ou constructive – n’excluent pas nécessairement l’utilité des langages artificiels «parfaits», mais ils considèrent le plus souvent le langage ordinaire comme le lieu de résolution des problèmes philosophiques. Le représentant le plus célèbre de cette version de la philosophie linguistique sera Austin (§§ 24-25): la vérification analytique de l’utilisation des mots n’est pas la réponse finale à tous les problèmes philosophiques, mais elle est un point de départ infiniment plus riche et mûr que toutes les alternatives possibles.Les deux versions de la philosophie linguistique que nous avons distinguées ici se sont de fait mêlées de multiples manières (Rorty, 1967, fait une analyse précise de ces événements). Aujourd’hui, la philosophie linguistique n’existe plus: la tendance dissolutive – qui a pourtant laissé un important héritage en terme de méfiance à l’égard des formulations typiques de la philosophie dite traditionnelle – a été vaincue par la conviction que de nombreux problèmes philosophiques peuvent être reformulés en termes clairs et tout à fait acceptables; la tendance constructive s’est effondrée, accusée de penser – de manière absurde – que des questions substantielles, pour la résolution desquelles est pertinente la connaissance de comment sont les choses dans le monde, peuvent être résolues à travers l’analyse du langage (l’attaque de Putnam [Putnam, 1962] contre Malcolm est exemplaire d’une telle critique). Mais l’attaque de Quine contre la notion de signification, à travers la critique de la dichotomie analytique/synthétique, n’en fut pas moins importante pour le déclin de la version constructive (§ 27; Rorty [1979: 193 et passim] a justement insisté sur l’efficacité destructrice de la critique de Quine). S’il n’est pas possible d’isoler, à l’intérieur du langage, les énoncés qui sont constitutifs de la signification d’un mot de ceux qui ne le sont pas, le programme philosophique qui se propose de vérifier le contenu d’un concept (tel que «justice», «connaissance», etc.) à travers l’analyse de la signification d’un mot (‘juste’, ‘connaître’) doit être à tout le moins reconsidéré.Mais la philosophie linguistique a laissé un héritage théorique considérable, qui constitue, en bonne part, le patrimoine des idées de la philosophie du langage. Dans la poursuite d’un objectif qui – comme on l’a dit – n’était pas, en dernière analyse, de réflexion sur le langage, mais de résolution (ou de dissolution) des problèmes de la philosophie en général, les philosophes linguistiques ont élaboré des concepts et des théories sur le langage qui ont encore cours aujourd’hui. Par exemple, le couple frégéen de sens et dénotation (§ 5) fut introduit pour éliminer la confusion, fréquente en philosophie des mathématiques, entre signe, sens du signe et objet désigné par le signe (cf. Picardi, 1989: 332); l’analyse des descriptions définies par Russell (§ 9) devait servir à résoudre le problème posé par les «entités inexistantes» (par exemple ‘l’actuel roi de France’, ‘la montagne d’or’, ‘Pégase’), et donc un problème ontologique; la théorie des performatifs d’Austin (§ 25) se forma au cours d’une discussion sur les problèmes de l’esprit d’autrui (Austin, 1946: 45 sq.) et de la vérité (Austin, 1950: 92sq.). Il est probable que nombre d’idées sur le langage ne seraient pas nées si elles n’avaient pas paru utiles pour traiter d’autres problèmes philosophiques. Aujourd’hui, elles sont utilisées la plupart du temps pour comprendre philosophiquement le langage, indépendamment d’objectifs «externes». Des positions telles que celle de Dummett (voir par exemple 1973a), qui assigne à la philosophie du langage un rôle fondateur par rapport à l’ensemble de la philosophie, sont nettement minoritaires. | | | | | | | | | | | | | | | Tags :
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