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KWAME
HUME
DAVID HUME

KWAME

Ajouté le 2/7/2010

 

KWAME NKRUMAH

Kwame Nkrumah (21 septembre 1909 à Nkroful, Ghana - 27 avril 1972 à Bucarest, Roumanie) est un homme politique indépendantiste et pan-africaniste ghanéen qui dirigea le Ghana indépendant en tant que Premier ministre de 1957 à 1960 puis en tant que président de 1960 à 1966.

Sommaire

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1 Les débuts en politique

2 Premier ministre du gouvernement local

3 Le père de l'indépendance

4 L'artisan du panafricanisme

5 La période libérale

6 Les dérives dictatoriales

7 L’adoption du socialisme

8 L’isolement

9 La chute et l’exil

10 Bibliographie

 

 

11 Notes et références

Les débuts en politique [modifier]

Il fait ses études en Angleterre et aux États-Unis d'Amérique. En 1945, il participe à l'organisation du Congrès panafricain. Il retourne en Côte-de-l'Or en 1947 et devient secrétaire général du parti indépendantiste, l'UGCC (United Gold Coast Convention). Il quitte l'UGCC pour fonder un autre parti : la Convention People's Party (CPP).

Souhaitant l'indépendance, Nkrumah appelle au boycott et à la désobéissance civile, ce qui lui vaut d'être emprisonné par les autorités britanniques jusqu'en 1951.

Premier ministre du gouvernement local [modifier]

Cette même année, les autorités britanniques organisent des élections législatives qui sont remportées par le CPP[1]. Nkrumah, libéré, est alors nommé Premier ministre et collabore étroitement avec les autorités britanniques[2]. Se basant sur la politique d’« Africanisation de l’administration, de panafricanisme et d’anticommunisme »[2], il décide de développer les infrastructures de son pays grâce aux excédants de l’Office de commercialisation du cacao[2]. Ainsi, le domaine de l’éducation[3] et celui de la santé enregistrent de véritables progrès.

Le père de l'indépendance [modifier]

Après les élections législatives de 1956, le CPP remporte les trois quarts des sièges. Nkrumah, fort de son succès, oblige alors le Royaume-Uni à concéder l’indépendance, qui est proclamée le 6 mars 1957[1]. La Côte-de-l'Or devient ainsi la première colonie à obtenir son indépendance après le Soudan (1956). Ils se marie fin 1957 avec Fathia Rizk, une copte égyptienne. Le jour même de l’indépendance, Nkrumah décide d’abandonner le nom colonial du pays au profit de l'actuel, en hommage à l'Empire du Ghana [4]. Tout en demeurant dans le Commonwealth, le Ghana de Nkrumah devient, le 1er juillet 1960, une république[1].

L'artisan du panafricanisme [modifier]

Ami personnel du père du panafricanisme, le caribéen George Padmore[2], Nkrumah organise avec lui les 6e et 7e conférences panafricaines en 1953 à Kumasi et 1958 à Accra, qui est également la première conférence des États Indépendants d'Afrique[5].

En plus de revendiquer l’indépendance immédiate de l’Afrique, il prône la formation d’une identité supranationale : les « États-Unis d’Afrique » qui permettrait au continent de devenir l’une des plus grandes forces du monde[6]. Dans ce but, il s’engage en 1958, à poursuivre avec ses homologues africains, « une politique africaine commune »[5].

En 1958, il est le premier à apporter son soutien à la Guinée indépendante de Ahmed Sékou Touré, en lui accordant un prêt de dix millions de livres sterling[7]. Il tente un premier pas vers une réalisation concrète du panafricanisme en formant le 1er mai 1959 une union avec la Guinée, rejoint

 

 

le 24 décembre 1960 par le Mali. Mais si cette union n’est jamais dissoute, elle n’est que purement symbolique[8].

En mars 1963, il participe activement à la rédaction de la charte de l’Organisation de l’unité africaine, même si son idée de créer un gouvernement central africain n’est pas retenue[7].

La période libérale [modifier]

L’indépendance du pays n’apporte pas de changement radical au système hérité de l’ancien colonisateur. Si, certes, les infrastructures connaissent un développement, comme la réalisation à Tema d’un grand port en eau profonde relié à la capitale par une autoroute[9], aucun projet d’industrialisation n’est clairement défini[2].

De plus, cette modernisation du pays entraîne une détérioration de la situation économique : le déficit public et celui de la balance des paiements s’accroissent et, bien qu’ayant adopté une économie d’inspiration libérale, les investissements étrangers sont quasi-nuls. Et, si jusque-là l’inflation est contenue, en revanche les salaires des planteurs de cacao ne font que régresser depuis 1954, accentuant ainsi la crise[2]. Cet échec économique, incriminé à Nkrumah, se transforme en crise politique.

Les dérives dictatoriales [modifier]

Déjà en 1959, Nkrumah restreint la démocratie en emprisonnant certains membres de l’opposition, ou bien en les forçant à l’exil, comme le chef de l’opposition unie Kofi Busia[10]. Mais ce n’est qu’à partir d’octobre 1961, après une tournée de deux mois (juillet-août) dans les pays du bloc de l'Est[7], que Nkrumah oriente réellement le Ghana vers une dictature.

En effet, en septembre sont organisées des grèves qui, tout en revendiquant des hausses de salaires, manifestent également leur opposition au régime[11]. Nkrumah les réprime impitoyablement[2], et décide d’arrêter les principaux leaders syndicalistes[12].

Puis, peu de temps après, il arrête tous les membres parlementaires de l’opposition[2] et censure la presse[13].

L’adoption du socialisme [modifier]

Tandis que la répression sur la droite s’accentue[2] et que les relations avec les pays occidentaux se dégradent[1], Nkrumah rejoint, officieusement, le camp socialiste (bien que se déclarant non-aligné), en juillet 1962, en optant pour le marxisme lors de la XIe conférence du CPP[14]. Sous la doctrine du « consciencisme »[2] (ou « nkrumahisme »), une économie planifiée est mise en place, qui va être marquée par un gaspillage des ressources naturelles, un accroissement de la corruption[9], une montée du chômage et la faillite économique du secteur agricole[7]. Cette nouvelle politique économique entraîne une augmentation du coût de la vie de 48 % entre 1963 et 1966, ainsi que la désorganisation des marchés provoquant marché noir et ruptures de stocks[2].

L’isolement [modifier]

 

 

Devant ce désastre économique, le climat intérieur se détériore ; Nkrumah échappe à deux tentatives d’assassinat en août 1962 et en janvier 1964 qui vont le plonger dans une véritable paranoïa[15]. Ne croyant plus en personne, ne supportant plus aucune critique[7], Nkrumah se met à durcir son régime[1], tandis qu’il promeut un véritable culte à sa personnalité[6], se faisant appeler l’ « Osagyefo » (le « Rédempteur »).

En 1963, il restreint l’indépendance du pouvoir judiciaire[16] et érige, le 26 janvier 1964[17], le monopartisme avec le CPP, instituant ainsi une dictature de parti unique[18]. Puis la même année, se proclame président à vie[6].

Isolé à l’intérieur de son pays, il l’est également, de plus en plus, à l’extérieur. Son orientation socialiste lui vaut de se mettre à dos les pays occidentaux mais également certains dirigeants africains qui le soupçonnent, dans ses projets de panafricanisme, de vouloir propager le communisme en Afrique[6].

La chute et l’exil [modifier]

Le 24 février 1966, alors qu'il est en voyage en Chine, Nkrumah est renversé, sans aucune résistance[2], par un coup d’État militaire. Il se réfugie alors en Guinée, chez son ami Sékou Touré qui lui propose vainement la coprésidence du pays[7]. Il fonde alors, dans son pays d’exil, une maison d’édition qui publie ses théories révolutionnaires et ses livres sur l’Unité africaine[7]. Le 27 avril 1972, il décède dans un hôpital de Bucarest, de la suite d’un cancer de l’estomac[7].

Bibliographie [modifier]

Kwame Nkrumah, Le Consciencisme, Éditions Présence Africaine, Paris, <

Tags : AUTEUR AFRICAIN

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HUME

Ajouté le 17/6/2008

 
  Un document produit en version numérique par M. Philippe Folliot, bénévole,Professeur de philosophie au Lycée Ango à Dieppe en NormandieCourriel: folliot.philippe@club-internet.frSite web: http://www.philotra.comhttp://perso.club-internet.fr/folliot.philippe/à partir de :  David Hume (1711-1776) Essais moraux, politiques et littéraires Essai sur le contrat primitif. (1752)  Une édition électronique réalisée à partir du texte de David Hume, Essais moraux, politiques et littéraires : Essai sur les partis Traduction anonyme du XVIIIe siècle publié à Amsterdam en 1752 par J. H. Schneider, éditeur. Orthographe et ponctuation modernisées par Philippe Folliot, 2002.  Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times New Roman, 12 points.Pour les citations : Times New Roman 10 points.Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points.  Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2000. Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition complétée le 8 août 2002 à Chicoutimi, Québec.Avec l’autorisation de M. Philippe Folliot. 

 

 


       David Hume Le contrat primitif Traduction française anonyme du XVIIIèmepubliée en 1752à Amsterdam par J.H. Schneider, éditeur.          Tous les systèmes politiques qui se forment dans le siècle où nous vivons ont besoin de l’appui de la philosophie et de la spéculation. Aussi, voyons-nous que les différents partis qui divisent cette nation ont chacun son système spéculatif où il se retranche, et qui lui sert à justifier son plan de conduite. Le peuple, étant peu versé dans cette architecture philosophique, et se laissant entraîner par un esprit factieux, on s’imagine bien que l’ordonnance de ses édifices ne sera pas fort régulière, et que ces édifices porteront l’empreinte de la confusion dans laquelle ils ont été élevés. Les uns prétendent que tout gouvernement est émané de Dieu. Par-là il devient saint et inviolable. Dans quelque désordre qu’il puisse tomber, c’est une pensée sacrilège que de croire qu’il soit permis de le réformer, et même d’y faire le plus léger changement. Les autres, qui pensent que le consen­tement du peuple est l’unique base du gouvernement, supposent une espèce de contrat primitif, en vertu duquel les sujets se seraient réservé le privilège de s’opposer au souverain, lorsqu’il voudrait trop appesantir le joug, et abuser de cette autorité qui lui a été confiée dans de tout autres vues. Ce sont là les principes spéculatifs de ces deux partis, et les conséquences pratiques qu’ils en tirent. Je hasarderai de dire : 1°. Que ces deux systèmes sont également justes quant à la spéculation, quoique dans un sens différent de celui que les deux partis y attachent. 2°. Que de part et d’autre on en tire de très sages consé­quences quant à la pratique,  mais qu’elles cessent d’être sages, parce que pour l’ordinaire les deux partis les poussent trop loin.  Dès lors qu’on admet une providence universelle, qui préside sur l’univers, qui suit un plan uniforme dans la direction des événements, et qui les conduit à des fins dignes de sa sagesse, on ne saurait nier que Dieu ne soit le premier instituteur du gouvernement. Le genre humain ne peut subsister sans gouvernement. Au moins n’y a-t-il point de sécurité où il n’y a point de protection. Il est donc indubitable que la souveraine bonté, qui veut le bien de toutes ses créatures, a voulu que les hommes fussent gouvernés. Aussi le sont-ils, et ils l’ont été dans tous les temps et dans tous les pays du monde, ce qui fait encore une preuve plus certaine des intentions de l’être tout sage, à qui aucun événement n’est caché, et à qui rien ne saurait faire illusion. Cependant, comme Dieu n’y est point intervenu par une volonté particulière, ou par des voies miraculeuses, et que cet établissement ne doit son origine qu’à cette influence secrète qui anime toute la nature, on ne saurait, à proprement parler, appeler les souverains les vicaires du très-haut. Ce nom ne peut leur convenir que dans le même sens qu’il convient à toute puissance, à toute force qui dérive de la divinité, et dont ont pourrait dire également qu’elle agit par sa commission. Tout ce qui arrive est compris dans le plan de la providence : le prince le plus puissant et le plus légitime n’a donc aucun droit de prétendre que son autorité soit plus sacrée et plus inviolable que celle d’un magistrat subalterne, celle même d’un usurpateur, d’un brigand ou d’un pirate. Le même Dieu qui, pour des vues sages, fit monter les Elizabeth et les Henri IV sur les trônes d’Angleterre et de France, le même Dieu, dis-je, pour des vues qui sans doute sont tout aussi sages, quoiqu’elles nous soient inconnues, mit le pouvoir entre les mains des Borgias et des Angrias. La puissance souveraine, et les juridictions les plus bornées, soumises à cette puissance, sont établies par les mêmes causes : un commissaire de quartier exerce les fonctions de la charge par ordre de Dieu, aussi bien que le monarque, et ses droits ne sont pas moins respectables. Les hommes, si l’on met de côté l’éducation qu’ils reçoivent, sont à-peu-près tous égaux, tant pour la force du corps que pour les facultés de l’esprit. Pour peu que l’on réfléchisse, il faudra nécessairement convenir qu’il n’y a que leur libre consentement qui ait pu d’abord les rassembler en société, et les assujettir à un pouvoir quelconque. Si nous cherchons la première origine du gouvernement dans les forêts et dans les déserts, nous verrons que toute autorité et toute juridiction vient du peuple ; nous verrons que c’est lui qui pour l’amour de l’ordre et de la paix a volontairement renoncé à sa liberté naturelle, et a reçu des lois de ses égaux et de ses compagnons. Les conditions auxquelles il s’est soumis, ont été ou expressément déclarées, ou si clairement sous-entendues, qu’il eût été superflu de les exprimer. Si c’est là ce qu’on entend par contrat primitif, il est inconcevable que, dans son origine, le gouvernement a été fondé sur un pareil contrat, et que c’est ce principe qui a porté les hommes des premiers temps à s’attrouper, et à former entre eux des sociétés encore grossières, et qui se ressentaient de la barbarie. Il serait inutile de nous renvoyer aux monuments de l’histoire, pour y chercher les patentes de notre liberté. Elles n’ont point été écrites sur du parchemin, ni même sur des feuilles ou des écorces d’arbre, elles sont antérieures en date aux inventions de l’écriture, des arts et de la politesse, mais nous les découvrons clairement dans la nature de l’homme, et dans cette égalité qui subsiste entre tous les individus de notre espèce. La puissance dont nous sommes les sujets, et qui se fonde sur des flottes et des armées, n’est qu’un pouvoir politique, dépendant de l’autorité, qui est l’effet du gouvernement. La force naturelle de l’homme ne consiste que dans la vigueur du corps, et dans la fermeté du courage ; et cette force n’eût jamais pu soumettre la multitude des hommes à un seul homme. Cela n’a donc pu arriver que de leur consentement, et ils n’y ont consenti que dans la vue d’en retirer certains avantages. Mais les philosophes qui ont embrassé un parti, (si tant est que les philoso­phes puissent en embrasser un), ne se contentent pas de ces concessions, il ne leur suffit pas que le gouvernement, dans sa naissance, dérive du consente­ment, ou des volontés combinées du peuple ; ils prétendent qu’aujourd’hui même, qu’il est parvenu à sa maturité, il n’a point d’autres fondements. Tous les hommes, disent-ils, naissent libres sans rien devoir à aucun prince, ni à aucun gouvernement, à moins qu’ils ne soient censés s’obliger eux-mêmes, et se lier par la sanction d’une promesse. Or, comme personne ne voudrait résigner sa liberté naturelle, et s’assujettir à la volonté d’autrui, sans attendre quelque équivalent en retour de sa soumission, on ne peut supposer ici que des promesses conditionnelles, et qui ne sont obligatoires qu’autant que notre souverain nous rend bonne justice, et nous accorde de la protection. Ce sont là des avantages qu’il nous a promis de son côté.  S’il manque de nous les procurer, il enfreint les articles du contrat, et par là il nous dégage de toutes nos obligations. Telle est, selon ces philosophes, la source de l’autorité dans tous les gouvernements, et tel est le droit de résistance appartenant aux sujets. Mais que ces discoureurs ouvrent les yeux pour un moment, afin de voir ce qui se passe dans le monde. Y trouveront-ils rien qui réponde à leurs idées, rien qui serve à confirmer un système aussi abstrait et aussi quintessencié ? Au contraire, ils verront partout des princes qui regardent leurs sujets comme des biens qu’ils possèdent en propre, et qui réclament une souveraineté indé­pen­dante sur eux, soit par droit de conquête, soit par droit de succession. D’un autre côté, ils ne verront que des sujets qui reconnaissent ce droit dans leurs maîtres, et qui se croient autant nés sous l’obligation de leur obéir, qu’ils le font avec le devoir de respecter ceux dont ils tiennent le jour. Dans tous les pays du monde, en Perse, à la Chine, en France, en Espagne, en Hollande même et en Angleterre, partout en un mot où la doctrine contraire n’est pas soigneusement inculquée, ces liaisons sont considérées comme indépendantes du consentement des particuliers. On se familiarise si fort avec l’obéissance et la sujétion, que la plupart des hommes ne s’informent pas davantage de son origine ou de sa cause, que des principes de la pesanteur, de l’inertie, ou des lois les plus générales de la nature : ou bien si jamais cette curiosité les prend, ils n’ont pas plutôt appris que pendant plusieurs générations, ou même depuis un temps immémorial, eux et leurs ancêtres ont été soumis à tel ou tel gouvernement, à telle ou telle famille, qu’ils y acquiescent immédiatement, et se rangent à leur devoir. Dans la plupart des contrées de la terre, si vous allier prêcher que les relations publiques ne sont fondées que sur un consentement volontaire, ou sur une promesse réciproque, le magistrat vous ferait aussitôt emprisonner comme un séditieux, dont  l’intention est de relâcher les nœuds de l’obéissance, à moins que vous amis ne le prévinssent, en vous faisant enfermer comme un fou qui débite des absurdités. Il serait bien étrange qu’un acte de l’esprit, que l’on suppose que nous avons tous formé, et cela du plein usage de notre raison, parce qu’autrement il n’aurait point de valeur, qu’un pareil acte, dis-je, nous fût à tous si totalement inconnu, que sur toute la superficie du globe il en reste à peine la trace ou le souvenir. Mais, dira-t-on, l’on voit par le nom même de contrat primitif, qu’il est de trop vieille date pour pouvoir être connu de la génération présente. Si l’on entend cette convention faite entre des hommes sauvages, pour s’associer et pour combiner leurs forces, il est sûr que ce contrat a existé ; mais il a si fort vieilli, il a été si souvent effacé par les révolutions arrivées dans les gouvernements, et par le changement des monarques, que l’on ne peut plus lui supposer aucune valeur. Pour dire donc quelque chose de relatif à cette matière, il faudrait plutôt soutenir que chaque gouvernement légitime, qui est en droit d’exiger de l’obéissance et de la fidélité de la part de ses sujets, est originairement fondé sur un accord ou sur un pacte volontaire. Mais outre que cela supposerait que les pères peuvent s’engager pour leurs enfants, et même pour leur postérité la plus reculée, ce dont les auteurs républicains ne convien­dront jamais ; outre cela, dis-je, ce fait n’a pour lui ni l’histoire, ni l’expérience ; nous ne trouvons pas qu’il ait jamais eu lieu dans aucune contrée du monde. Presque tous les gouvernements qui subsistent aujourd’hui, ou dont l’histoire nous a conservé le souvenir, sont fondés sur l’usurpation ou sur la conquête, ou sur l’une et l’autre à la fois, sans que l’on puisse le moins du monde prétexter un consentement libre, ou une sujétion volontaire de la part du peuple. Lorsqu’un homme intrigant et téméraire est placé à la tête d’une armée ou d’une faction, il trouve aisément les moyens, soit par violence, soit sous de faux prétextes, d’établir sa domination sur un peuple cent fois plus fort en nombre que ne le sont ses partisans. Il a soin d’empêcher que ses ennemis ne connaissent jamais leur force et leur nombre : il ne leur donne pas le loisir de s’assembler, il se peut que les instruments même de son usurpation souhaitent sa chute ; mais chacun ignore l’intention des autres, et cette ignorance fait sa sûreté. C’est par ces sortes d’artifices que tous les gouvernements ont été établis, et c’est là le seul contrat primitif dont nous puissions nous glorifier. La face de la terre éprouve un changement continuel : ici un petit royaume devient un grand empire, là, un grand empire se résout en des petits états. On forme de nouvelles colonies, des tribus entières quittent leur pays natal pour en peupler un autre. Dans tous ces changements, voit-on autre chose que de la force et de la violence ? Et où demeure ce consentement, cette association volon­taire dont on fait tant de bruit ? Les mariages et les cessions sont les voies les plus douces par lesquelles un peuple puisse recevoir un maître étranger, mais elles ne sont pas fort honorables ; elles supposent que l’on puisse disposer d’une nation comme d’un douaire ou comme d’un legs, selon le bon plaisir ou selon les intérêts du prince. On pourrait croire que dans les royaumes électifs, la force ne s’en mêle pas ; mais qu’est-ce que cette élection tant vantée ? C’est ou un accord fait entre les grands, qui décident pour toute la nation, et dont la volonté ne souffre point d’opposition : ou bien c’est  le tumulte d’une populace qui suit un chef de sédition, à peine connu d’une douzaine d’entre eux, qui doit son élévation à son impudence, ou au caprice momentané de ses camarades. Des élections aussi irrégulières, qui encore sont fort rares, seraient-elles d’un assez grand poids pour devenir la base solide du gouvernement et de la soumission des peuples ? A dire vrai, rien n’est plus terrible qu’une dissolution totale du gouverne­ment, qui déchaîne, pour ainsi dire, la multitude, et fait dépendre le choix d’un nouvel établissement d’un nombre approchant de celui du peuple en corps ; car ce n’est pourtant jamais tout le peuple qui s’en mêle. Alors, il n’y a point d’homme sage qui ne souhaite voir à la tête d’une armée puissante et affectionnée un général qui se saisisse immédiatement de la proie, et qui donne un maître au peuple qui est si peu en état de s’en choisir un. On peut voir par là combien la réalité du fait diffère de ces nations philosophiques. Que l’établissement qui a suivi la révolution ne nous en impose pas au point de nous rendre amoureux de cette origine philosophique du gouverne­ment, et de nous faire rejeter toute autre comme monstrueuse et irrégulière. Cet événement même était bien éloigné de ces idées si raffinées. Le change­ment qui se fit alors ne regardait que la succession dans la partie monarchique du gouvernement ; et sept cents personnes décidèrent du sort de près de dix millions. Ce n’est pas que je doute que les dix millions n’aient acquiescé à cette décision, mais les a-t-on seulement consultées ? N’a-t-on pas dès lors regardé avec raison cette affaire comme terminée, et puni tous ceux qui refusaient de reconnaître le nouveau souverain ? Comment sans cela eût-on jamais pu voir la fin de cette discussion. La république d’Athènes est, si je ne me trompe, la démocratie la plus étendue dont l’histoire fasse mention. Cependant, si nous en exceptons les femmes, les esclaves et les étrangers, sans parler même des îles et des domai­nes que les Athéniens possédaient par droit de conquête, nous trouverons que cette  forme n’a pas été établie, ni aucune loi faite par la dixième partie de ceux qui étaient obligés de s’y soumettre. On sait combien de licence et de désordre a régné dans leurs assemblées populaires malgré les règlements destinés à les prévenir. Le désordre doit être bien plus grand lorsque ces assemblées ne font pas partie de la constitution, et ne se tiennent qu’en tumulte après la dissolution de l’ancien gouvernement, et dans la vue d’en établir un nouveau. Dans de pareilles circonstances, il n’y a qu’un esprit chimérique qui puisse parler de choix ou d’élection. La démocratie des Achéens était la plus libre et la plus parfaite de toutes celles dont l’Antiquité nous a transmis le souvenir ; cependant, Polybe nous dit qu’ils usèrent de force pour obliger quelques cités d’entrer dans leur ligue .[1] Henri IV et Henri VII d’Angleterre n’avaient en effet d’autre droit à la couronne que celui que leur donnait l’élection du parlement, cependant ils ne voulurent jamais en convenir, de peur d’affaiblir leur autorité par cet aveu. Conduite bien étrange, si toute autorité est fondée sur un consentement ou sur une promesse.  Ce serait en vain que l’on dirait que les gouvernements ont, ou du moins devraient avoir pour base le consentement du peuple, autant que l’ordre des choses humaines le permet. Cela fait pour moi. Je soutiens que la nature des choses humaines n’admet jamais ce consentement, et n’en admet l’apparence que fort rarement. Je dis que les conquêtes et les usurpations, ou pour parler net, la force a produit tous les nouveaux gouvernements qui se soient jamais formés des débris des anciens. Je dis enfin, que dans ces cas rares où le consentement semble avoir eu lieu, il a été si irrégulier, si restreint, si entre­mêlé de fraude ou de violence, que l’on n’y peut absolument faire aucun fonds. Ce n’est pas que je prétende que le consentement du peuple, s’il existait, ne fût un titre légitime au gouvernement : ce serait sans doute le meilleur et le plus sacré de tous. Je dis seulement qu’il existe très rarement, même dans un moindre degré qu’il n’a jamais existé en entier, et que par consentement il faut chercher une autre source du gouvernement. Si tous les hommes étaient rigides observateurs de la justice, en sorte qu’il ne leur vînt jamais dans d’esprit de s’approprier les biens d’autrui, ils seraient toujours restés dans un état de liberté parfaite; on ne saurait ce que c’est que des magistrats, et la société civile serait encore à naître. Mais c’est là une perfection dont on a raison de croire la nature humaine incapable. Si tous les hommes avaient l’entendement assez éclairé pour jamais méconnaître leurs véritables intérêts, on ne se fût soumis qu’à des formes de gouvernement examinées et approuvées par chaque membre de la société. Mais cette perfection est encore au-dessus de l’homme. La raison, l’histoire, et l’expé­rience nous apprennent également qu’aucune société politique n’a eu une origine aussi régulière et aussi exactement calquée. Si l’on voulait recueillir les époques où le consentement du peuple a le moins influé dans les affaires publiques, il se trouverait que ce sont précisément les époques de la fondation des nouveaux gouvernements. Dans un État dont la constitution est fixée, on défère souvent aux inclinations du peuple, mais durant la fureur des révolutions, de la guerre, et des convulsions publiques, ce sont communément ou le tranchant de l’épée, ou les prestiges de la politique qui décident la controverse. Les peuples, pour l’ordinaire, sont mal satisfaits des gouvernements nouvellement établis, et s’ils obéissent, c’est plutôt par crainte et par nécessité que par un sentiment de devoir et d’obligation morale. Le prince est toujours sur ses gardes, et observe d’un œil jaloux toutes les démarches qui semblent tendre à la révolte. Peu à peu, le temps surmonte ces obstacles, et accoutume la nation à regarder comme son souverain légitime celui qu’elle avait d’abord pris pour un étranger et pour un usurpateur. Pour l’y engager, on ne fait valoir ni sa promesse ni son consentement volontaire, parce que l’on sait bien que rien de semblable ne fut jamais ni exigé ni attendu : violence d’une part, nécessité de l’autre : telle est l’origine de cet établissement. L’administration suivante est encore maintenue par force; et si le peuple y acquiesce, ce n’est pas librement, c’est parce qu’il le faut bien : il ne s’imagine pas même que son consentement puisse donner un droit au souverain. Cependant il consent, parce qu’il pense qu’une longue possession a acquis au prince ce droit tout à fait indépendant du choix et de la volonté des sujets. On dira peut-être qu’en vivant dans les États d’un souverain, qu’on est libre de quitter, on s’engage tacitement à respecter son autorité et ses lois. Je réponds que ce consentement implicite ne peut avoir lieu que lorsque nous nous croyons en effet avoir la liberté de choisir. Mais lorsque nous pensons, comme le pensent tous les hommes nés sous un gouvernement établi, que notre naissance même nous oblige à nous soumettre à ce gouvernement, il serait absurde de parler d’un choix ou d’un consentement auquel nous renonçons en termes exprès, et que nous abjurons, pour ainsi dire, dans notre serment de fidélité. Peut-on affirmer sérieusement qu’un pauvre paysan, qu’un artisan qui ne connaît ni les langues ni les mœurs des pays étrangers, et qui vit au jour la journée de ce qu’il gagne par son travail, peut-on dire qu’un tel homme soit libre de quitter son pays natal ? J’aimerais autant dire qu’un homme que l’on a embarqué pendant qu’il dormait, reconnaît volontairement l’autorité du capitaine du vaisseau ; et pourquoi non, n’a-t-il pas la liberté de sauter dans la mer, et de se noyer ? Mais que sera-ce si le souverain défend aux sujets de quitter ses États ? Dans les temps de Tibère, on fit un crime à un chevalier romain d’avoir voulu se sauver chez les Parthes, pour se soustraire à la tyrannie de cet empereur [2]. Chez les anciens Moscovites, il était défendu, sous peine de mort, de voyager ; et si un prince remarquait qu’un grand nombre de ses sujets prît la fantaisie de sortir du pays, et de se transplanter ailleurs, la raison et la justice même demanderaient qu’il y mît ordre, et qu’il empêchât ses États de se dépeupler. Est-ce qu’une loi aussi raisonnable et aussi sage dispenserait les sujets de l’obéissance ? Et cependant il est sûr que cette loi leur ôterait la liberté de choisir. Une société d’hommes, qui abandonneraient leur pays natal, pour peupler quelque région déserte, pourrait s’imaginer avoir recouvré la liberté naturelle, mais ce ne serait qu’un beau rêve. Ils se verraient bientôt réclamés par leur souverain, et traités de sujets jusque dans leur nouvelle habitation, et, en ceci, le souverain n’agirait que conformément aux notions les plus communes. Le consentement tacite le plus valide que l’on puisse se figurer, c’est celui d’un étranger qui vient s’établir dans un pays dont il connaît d’avance le souverain, le gouvernement et les lois ; et cette sujétion, quelque volontaire qu’elle soit, a pourtant moins de force que celle d’un sujet né. Bien au contraire, son souverain naturel réclame toujours le droit qu’il a sur lui ; et si, en cas qu’on le saisisse en temps de guerre chargé de quelque commission de son nouveau prince, il n’est pas puni comme un traître, il ne faut point attribuer cette indulgence à la douceur des lois municipales, qui dans tous les pays du monde le condamneraient ; mais à de certains ménagements dont les monarques sont convenus entre eux, afin d’empêcher que l’on n’use de représailles. Supposons un usurpateur qui, ayant détrôné son souverain légitime, et banni la famille royale, gouvernerait le pays pendant dix ou douze années, et saurait si bien maintenir la discipline militaire, si bien garnir les places fortes qu’il n’y eût jamais de soulèvement, et que son administration n’excitât pas le moindre murmure. Peut-on dire que le peuple, qui dans le fond du cœur abhorre cette trahison, ait tacitement souscrit à son autorité, et lui ait rendu hommage, uniquement parce qu’une nécessité inévitable le retient sous sa domination ? Supposons de plus que le roi légitime, par le moyen d’une armée qu’il assemble hors du pays, parvienne à se rétablir, il est reçu avec des transports de joie qui font connaître clairement avec combien de répugnance la nation avait porté un joug étranger. A présent, je demande sur quoi est fondé le droit de ce prince. Ce n’est certainement pas sur le consentement du peuple. Quoique le peuple reconnaisse avec plaisir l’autorité de son maître, il ne s’imagine pas qu’il la tienne de son consentement. Si le peuple consent, ce n’est que parce qu’il croit déjà que c’est là, par droit de naissance, son légitime souverain. Et quant à ce consentement tacite, qui consiste à vivre sous la domination d’un souverain, il a été accordé à l’usurpateur et au tyran, comme il l’est à celui-ci. En disant que le droit de gouverner dérive du peuple, nous lui faisons assurément plus d’honneur qu’il n’en mérite, et même qu’il n’en prétend. Lorsque l’empire romain fut devenu, pour ainsi dire, une masse trop lourde pour le gouvernement républicain, toutes les nations de la terre alors connue, surent bon gré à Auguste de s’être rendu absolu, et se soumirent avec la même docilité au successeur qu’il avait nommé dans son testament. Ce fut ensuite un malheur pour les Romains que la succession ne se soutînt jamais longtemps dans la même famille, et que la tige impériale souffrît de fréquentes catastro­phes, soit par des assassinats, soit par des rébellions. Une famille n’était pas plutôt éteinte que la cohorte prétorienne élisait un nouvel empereur, les légions de l’Orient un autre, et quelquefois celles de la Germanie un troisième, et le différend se vidait à coup de sabre. Si le sort du peuple de cette puissante monarchie était déplorable, cela ne venait point de ce qu’il ne choisissait pas lui-même son empereur, ce qui eût été impossible, mais de ce qu’il n’y avait point de suite d’empereurs qui se succédassent régulièrement. Pour ce qui est des violences, des guerres, et de l’effusion de sang que l’on vit à chaque vacance du trône impérial, on ne saurait les blâmer, parce qu’elles étaient inévitables. La maison de Lancastre a occupé le trône d’Angleterre durant près de soixante ans, et cependant les partisans de la Rose-blanche semblaient journellement se multiplier. L’établissement présent subsiste, ou peu s’en faut, depuis le même nombre d’années ; mais quoique peu de personnes aujour­d’hui vivantes fussent parvenues à l’âge de raison, lorsque notre ancienne famille royale fut expulsée, et que par conséquent peu d’entre nous eussent pu reconnaître sa domination, et lui promettre de l’obéissance, c’est toujours une question de savoir si les droits de cette famille sont absolument annulés. Cela montre évidemment quelle est l’opinion générale du genre humain sur ce sujet. Nous ne blâmons point les adhérents de la maison de Stuard, parce qu’ils conservent, pendant si longtemps, leur fidélité imaginaire : nous les blâmons, parce qu’ils s’attachent à une famille que nous prétendons avoir été justement détrônée, et qui depuis le nouvel établissement a perdu tous ses droits à la royauté. Si l’on demande une réfutation plus régulière, ou du moins plus philoso­phique du principe du contrat primitif, ou du consentement populaire, peut-être que les observations suivantes pourront suffire. Nos devoirs moraux sont de deux espèces. La première comprend ceux où nous sommes portés par un instinct naturel, par un penchant immédiat, qui agit en nous indépendamment de toute idée d’obligation, de toute vue relative, soit au bien public, soit au bien particulier. De cette sorte sont l’amour pour nos enfants, la reconnaissance envers nos bienfaiteurs, la compassion pour les infortunés. En réfléchissant aux avantages que la société retire de ces instincts, nous leur payons le juste tribut de l’approbation et de l’estime morale ; mais celui qui en est animé, sent leur pouvoir et leur influence  antécédemment à toute réflexion. Les devoirs renfermés sous la seconde espèce ne sont point fondés sur cet instinct originaire. Nous nous reconnaissons obligés de les pratiquer, après avoir considéré les besoins de la société humaine, et combien il est impossible qu’elle subsiste lorsque ces devoirs sont négligés. C’est ainsi que la justice, qui consiste à s’abstenir du bien d’autrui, et la fidélité, qui consiste à tenir ses promesses, deviennent obligatoires et prennent de l’autorité sur nous. Comme chacun d’entre nous a plus d’amour-propre que d’amour pour ses semblables, nous sommes tous naturellement portés à faire autant d’acquisitions qu’il nous est possible. Il n’y a que l’expérience et la réflexion qui puissent nous arrêter, en nous montrant les pernicieux effets de cette licence, et la société prête à se dissoudre, si elle n’est pas réprimée. Ici donc le penchant naturel est réfréné par le jugement et par la réflexion. Il en est de même du devoir politique ou civil de soumission, que des devoirs naturels de justice et de fidélité. Nos instincts primitifs nous portent toujours ou à nous permettre une liberté sans bornes, ou à subjuguer les autres ; il n’y a que la réflexion qui  nous engage à sacrifier des passions aussi fortes à l’amour de l’ordre et de la paix. Il ne faut qu’un peu d’expérience pour apprendre que la société ne saurait se maintenir sans l’autorité d’un ma­gis­trat, et que cette autorité sera bientôt vilipendée, si l’on manque à l’exacte obéissance. L’observation de ces intérêts communs, observation qui est à la portée de tout le monde, est la source de toute soumission, et de l’obligation morale que nous y avons attachée. Quelle nécessité y a-t-il donc à fonder le devoir de la soumission ou de l’obé­is­sance due aux magistrats sur la fidélité à tenir sa promesse, et à suppor­ter que c’est notre propre consentement qui nous assujettit aux lois de l’État ; pendant qu’il est évident que cette soumission et cette fidélité sont également fondées sur la considération des intérêts et des besoins de la société ? Nous devons obéir, dit-on, à notre souverain, parce que nous l’avons tacitement promis, mais pourquoi sommes-nous obligés de garder nos promesses ? Ce ne peut être que parce que le commerce avec nos semblables, dont nous retirons de si grands avantages, n’a aucune sûreté dès que l’on peut manquer à ses engagements. Mais il est tout aussi vrai que les hommes ne pourraient vivre en société sans lois, sans magistrats et sans juges qui empêchassent le fort d’opprimer le faible, et la violence de triompher de la justice et de l’équité. Le devoir de la soumission n’ayant donc pas plus de force ni plus de poids que le devoir de la fidélité, que gagnons-nous à expliquer l’un par l’autre ? Ils découlent tous deux de l’intérêt et des besoins de la société. Si l’on veut savoir pourquoi nous sommes obligés d’obéir au gouver­nement, je réponds immédiatement, parce que sans cette obéissance la société ne saurait subsister ; et cette réponse il n’y a personne qui ne la comprenne. Vous dites que c’est parce qu’il faut tenir sa parole ; mais outre que cette raison ne saurait être ni comprise, ni goûtée  que par des personnes versées dans ces systèmes philosophiques, outre cela, dis-je, on peut vous embar­rasser, en demandant, qu’est­-ce qui nous oblige à garder notre parole ? Ici il ne vous reste qu’une réponse qui aurait expliqué d’abord sans aucune péri­phrase, pourquoi nous sommes obligés de nous soumettre et d’obéir. Mais à qui sommes-nous obligés de nous soumettre, et quels sont nos légitimes souverains ? Cette question est souvent la plus difficile de toutes, et les discussions qu’elle souffre vont à l’infini. Lorsqu’un peuple est assez heureux pour pouvoir répondre, nous devons l’obéissance au prince qui est sur le trône, et qui descend en droite ligne d’une suite d’ancêtres qui, depuis plusieurs siècles, ont régné sur nous, cette réponse ne souffre point de réplique, et c’est en vain que les historiens, en remontant jusqu’à l’Antiquité la plus reculée, pour y chercher l’origine de la famille royale, nous objecte­raient que le pouvoir a passé dans cette famille par usurpation et par violence. Ce n’est pas que pour l’ordinaire cela soit vrai, mais cela ne change rien à la thèse. On sait de reste que la justice particulière, ou l’abstinence du bien d’autrui est une des vertus cardinales; mais la raison et l’examen nous appren­nent que toute possession de choses durables qui passent d’un propriétaire à l’autre, comme font les maisons et les terres, a été dans un certain temps fondée sur la fraude et sur l’injustice. Ni la vie privée, ni la vie sociale ne permettent des recherches aussi exactes, et il n’y a aucune vertu, aucun devoir, qui, étant mis au creuset de cette fausse philosophie, et de cette logique captieuse, ne s’en allât également en fumée. La jurisprudence et la philosophie se sont beaucoup exercées sur les questions qui ont les possessions particulières pour objets, et, si l’on veut compter les commentaires aussi bien que les textes, les volumes écrits sur cette matière sont innombrables. Cependant, plusieurs des règles que nous y trouvons sont incertaines, ambiguës et arbitraires. Il en est de même des sentiments qui regardent les successions, les droits des princes, et les formes de gouvernement. Dans les premières années d’un gouvernement surtout, il y a bien des cas qui ne sauraient être décidés par les lois de la justice et de l’équité. Rapin, qui a écrit notre histoire, convient que la dispute entre Edouard III et Philippe de Valois était de cette nature, et ne pouvait être terminée que par un appel au ciel, c’est-à-dire par les armes. Qui me dira lequel des deux, de Germanicus ou de Drufus, était le successeur légitime de Tibère, en supposant que cet empereur fût mort de leur vivant, et sans désigner l’héritier de l’empire? Le droit d’adoption doit-il égaler le droit du sang, dans une nation surtout où ce droit était valide dans les familles privées, et l’avait même été deux fois dans la famille impériale ? Germanicus devait-il passer pour le fils aîné, parce qu’il était né avant Drufus ? Ou pour le cadet, parce qu’il fut adopté après la naissance de son frère? Le droit d’aînesse devait-il être considéré dans un pays où aucune prérogative n’y était attachée? Deux exemples suffisaient-ils pour rendre l’empire romain héréditaire? Ou bien, comme il était fondé sur une usurpation encore très récente, devait-il être regardé, dans ces temps-là, comme le partage du premier occupant ou du plus fort ? Commode succéda à une suite assez longue d’excellents empereurs, qui n’avaient tenu leur droit de souveraineté ni de leur naissance, ni de l’élection du peuple, mais du rite de l’adoption. Ce débauché sanguinaire ayant été assassiné par une conspiration subitement formée entre une femme prostituée qui était sa maîtresse, et le préfet du prétoire, ou le chef de la garde, qui était le galant de cette femme, ces deux personnages résolurent immédiatement de donner un nouveau maître au genre humain, pour parler le langage de ces temps-là, et jetèrent les yeux sur Pertinax avant que la mort du tyran eût éclaté. Le préfet se rendit en secret chez ce sénateur, qui, à la vue des soldats, s’imagina que Commode avait ordonné son exécution. Aussitôt l’officier, et ceux qui le suivaient, le saluèrent du nom d’empereur. La canaille le proclama avec des cris de joie. La garde le reçut contre son gré. Il fut reconnu formellement par le sénat, et passivement par les provinces et les armées de l’empire. Le mécontentement de la cohorte prétorienne devint bientôt une sédition, suivie du meurtre de ce bon prince. Alors le monde étant sans maître, la garde jugea à propos de mettre l’empire en vente publique. Julien, un des aspirants, parvint à se faire proclamer des soldats. Le sénat le reconnut, le peuple se soumit, et les provinces se fussent déclarées pour lui, si la jalousie des légions n’y avait mis obstacle. Pescennius Niger, ayant obtenu le suffrage tumultueux de l’armée de Syrie, se créa empereur lui-même, et fut secrètement favorisé du sénat et du peuple de Rome. A

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DAVID HUME

Ajouté le 7/6/2008

 

   David HUME (1752)       Essais moraux, politiques et littérairesEssai sur le contrat primitif  Traduction anonyme du XVIIIe siècleAmsterdam : J. H. Schneider , éditeur, 1752.     Un document produit en version numérique par Philippe Folliot, bénévole,Professeur de philosophie au Lycée Ango à Dieppe en NormandieCourriel: folliot.philippe@club-internet.frSite web: http://www.philotra.comhttp://perso.club-internet.fr/folliot.philippe/  Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la BibliothèquePaul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à ChicoutimiSite web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm   


  Un document produit en version numérique par M. Philippe Folliot, bénévole,Professeur de philosophie au Lycée Ango à Dieppe en NormandieCourriel: folliot.philippe@club-internet.frSite web: http://www.philotra.comhttp://perso.club-internet.fr/folliot.philippe/à partir de :  David Hume (1711-1776) Essais moraux, politiques et littéraires Essai sur le contrat primitif. (1752)  Une édition électronique réalisée à partir du texte de David Hume, Essais moraux, politiques et littéraires : Essai sur les partis Traduction anonyme du XVIIIe siècle publié à Amsterdam en 1752 par J. H. Schneider, éditeur. Orthographe et ponctuation modernisées par Philippe Folliot, 2002.  Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times New Roman, 12 points.Pour les citations : Times New Roman 10 points.Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points.  Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2000. Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition complétée le 8 août 2002 à Chicoutimi, Québec.Avec l’autorisation de M. Philippe Folliot. 


       David Hume Le contrat primitif Traduction française anonyme du XVIIIèmepubliée en 1752à Amsterdam par J.H. Schneider, éditeur.          Tous les systèmes politiques qui se forment dans le siècle où nous vivons ont besoin de l’appui de la philosophie et de la spéculation. Aussi, voyons-nous que les différents partis qui divisent cette nation ont chacun son système spéculatif où il se retranche, et qui lui sert à justifier son plan de conduite. Le peuple, étant peu versé dans cette architecture philosophique, et se laissant entraîner par un esprit factieux, on s’imagine bien que l’ordonnance de ses édifices ne sera pas fort régulière, et que ces édifices porteront l’empreinte de la confusion dans laquelle ils ont été élevés. Les uns prétendent que tout gouvernement est émané de Dieu. Par-là il devient saint et inviolable. Dans quelque désordre qu’il puisse tomber, c’est une pensée sacrilège que de croire qu’il soit permis de le réformer, et même d’y faire le plus léger changement. Les autres, qui pensent que le consen­tement du peuple est l’unique base du gouvernement, supposent une espèce de contrat primitif, en vertu duquel les sujets se seraient réservé le privilège de s’opposer au souverain, lorsqu’il voudrait trop appesantir le joug, et abuser de cette autorité qui lui a été confiée dans de tout autres vues. Ce sont là les principes spéculatifs de ces deux partis, et les conséquences pratiques qu’ils en tirent. Je hasarderai de dire : 1°. Que ces deux systèmes sont également justes quant à la spéculation, quoique dans un sens différent de celui que les deux partis y attachent. 2°. Que de part et d’autre on en tire de très sages consé­quences quant à la pratique,  mais qu’elles cessent d’être sages, parce que pour l’ordinaire les deux partis les poussent trop loin.  Dès lors qu’on admet une providence universelle, qui préside sur l’univers, qui suit un plan uniforme dans la direction des événements, et qui les conduit à des fins dignes de sa sagesse, on ne saurait nier que Dieu ne soit le premier instituteur du gouvernement. Le genre humain ne peut subsister sans gouvernement. Au moins n’y a-t-il point de sécurité où il n’y a point de protection. Il est donc indubitable que la souveraine bonté, qui veut le bien de toutes ses créatures, a voulu que les hommes fussent gouvernés. Aussi le sont-ils, et ils l’ont été dans tous les temps et dans tous les pays du monde, ce qui fait encore une preuve plus certaine des intentions de l’être tout sage, à qui aucun événement n’est caché, et à qui rien ne saurait faire illusion. Cependant, comme Dieu n’y est point intervenu par une volonté particulière, ou par des voies miraculeuses, et que cet établissement ne doit son origine qu’à cette influence secrète qui anime toute la nature, on ne saurait, à proprement parler, appeler les souverains les vicaires du très-haut. Ce nom ne peut leur convenir que dans le même sens qu’il convient à toute puissance, à toute force qui dérive de la divinité, et dont ont pourrait dire également qu’elle agit par sa commission. Tout ce qui arrive est compris dans le plan de la providence : le prince le plus puissant et le plus légitime n’a donc aucun droit de prétendre que son autorité soit plus sacrée et plus inviolable que celle d’un magistrat subalterne, celle même d’un usurpateur, d’un brigand ou d’un pirate. Le même Dieu qui, pour des vues sages, fit monter les Elizabeth et les Henri IV sur les trônes d’Angleterre et de France, le même Dieu, dis-je, pour des vues qui sans doute sont tout aussi sages, quoiqu’elles nous soient inconnues, mit le pouvoir entre les mains des Borgias et des Angrias. La puissance souveraine, et les juridictions les plus bornées, soumises à cette puissance, sont établies par les mêmes causes : un commissaire de quartier exerce les fonctions de la charge par ordre de Dieu, aussi bien que le monarque, et ses droits ne sont pas moins respectables. Les hommes, si l’on met de côté l’éducation qu’ils reçoivent, sont à-peu-près tous égaux, tant pour la force du corps que pour les facultés de l’esprit. Pour peu que l’on réfléchisse, il faudra nécessairement convenir qu’il n’y a que leur libre consentement qui ait pu d’abord les rassembler en société, et les assujettir à un pouvoir quelconque. Si nous cherchons la première origine du gouvernement dans les forêts et dans les déserts, nous verrons que toute autorité et toute juridiction vient du peuple ; nous verrons que c’est lui qui pour l’amour de l’ordre et de la paix a volontairement renoncé à sa liberté naturelle, et a reçu des lois de ses égaux et de ses compagnons. Les conditions auxquelles il s’est soumis, ont été ou expressément déclarées, ou si clairement sous-entendues, qu’il eût été superflu de les exprimer. Si c’est là ce qu’on entend par contrat primitif, il est inconcevable que, dans son origine, le gouvernement a été fondé sur un pareil contrat, et que c’est ce principe qui a porté les hommes des premiers temps à s’attrouper, et à former entre eux des sociétés encore grossières, et qui se ressentaient de la barbarie. Il serait inutile de nous renvoyer aux monuments de l’histoire, pour y chercher les patentes de notre liberté. Elles n’ont point été écrites sur du parchemin, ni même sur des feuilles ou des écorces d’arbre, elles sont antérieures en date aux inventions de l’écriture, des arts et de la politesse, mais nous les découvrons clairement dans la nature de l’homme, et dans cette égalité qui subsiste entre tous les individus de notre espèce. La puissance dont nous sommes les sujets, et qui se fonde sur des flottes et des armées, n’est qu’un pouvoir politique, dépendant de l’autorité, qui est l’effet du gouvernement. La force naturelle de l’homme ne consiste que dans la vigueur du corps, et dans la fermeté du courage ; et cette force n’eût jamais pu soumettre la multitude des hommes à un seul homme. Cela n’a donc pu arriver que de leur consentement, et ils n’y ont consenti que dans la vue d’en retirer certains avantages. Mais les philosophes qui ont embrassé un parti, (si tant est que les philoso­phes puissent en embrasser un), ne se contentent pas de ces concessions, il ne leur suffit pas que le gouvernement, dans sa naissance, dérive du consente­ment, ou des volontés combinées du peuple ; ils prétendent qu’aujourd’hui même, qu’il est parvenu à sa maturité, il n’a point d’autres fondements. Tous les hommes, disent-ils, naissent libres sans rien devoir à aucun prince, ni à aucun gouvernement, à moins qu’ils ne soient censés s’obliger eux-mêmes, et se lier par la sanction d’une promesse. Or, comme personne ne voudrait résigner sa liberté naturelle, et s’assujettir à la volonté d’autrui, sans attendre quelque équivalent en retour de sa soumission, on ne peut supposer ici que des promesses conditionnelles, et qui ne sont obligatoires qu’autant que notre souverain nous rend bonne justice, et nous accorde de la protection. Ce sont là des avantages qu’il nous a promis de son côté.  S’il manque de nous les procurer, il enfreint les articles du contrat, et par là il nous dégage de toutes nos obligations. Telle est, selon ces philosophes, la source de l’autorité dans tous les gouvernements, et tel est le droit de résistance appartenant aux sujets. Mais que ces discoureurs ouvrent les yeux pour un moment, afin de voir ce qui se passe dans le monde. Y trouveront-ils rien qui réponde à leurs idées, rien qui serve à confirmer un système aussi abstrait et aussi quintessencié ? Au contraire, ils verront partout des princes qui regardent leurs sujets comme des biens qu’ils possèdent en propre, et qui réclament une souveraineté indé­pen­dante sur eux, soit par droit de conquête, soit par droit de succession. D’un autre côté, ils ne verront que des sujets qui reconnaissent ce droit dans leurs maîtres, et qui se croient autant nés sous l’obligation de leur obéir, qu’ils le font avec le devoir de respecter ceux dont ils tiennent le jour. Dans tous les pays du monde, en Perse, à la Chine, en France, en Espagne, en Hollande même et en Angleterre, partout en un mot où la doctrine contraire n’est pas soigneusement inculquée, ces liaisons sont considérées comme indépendantes du consentement des particuliers. On se familiarise si fort avec l’obéissance et la sujétion, que la plupart des hommes ne s’informent pas davantage de son origine ou de sa cause, que des principes de la pesanteur, de l’inertie, ou des lois les plus générales de la nature : ou bien si jamais cette curiosité les prend, ils n’ont pas plutôt appris que pendant plusieurs générations, ou même depuis un temps immémorial, eux et leurs ancêtres ont été soumis à tel ou tel gouvernement, à telle ou telle famille, qu’ils y acquiescent immédiatement, et se rangent à leur devoir. Dans la plupart des contrées de la terre, si vous allier prêcher que les relations publiques ne sont fondées que sur un consentement volontaire, ou sur une promesse réciproque, le magistrat vous ferait aussitôt emprisonner comme un séditieux, dont  l’intention est de relâcher les nœuds de l’obéissance, à moins que vous amis ne le prévinssent, en vous faisant enfermer comme un fou qui débite des absurdités. Il serait bien étrange qu’un acte de l’esprit, que l’on suppose que nous avons tous formé, et cela du plein usage de notre raison, parce qu’autrement il n’aurait point de valeur, qu’un pareil acte, dis-je, nous fût à tous si totalement inconnu, que sur toute la superficie du globe il en reste à peine la trace ou le souvenir. Mais, dira-t-on, l’on voit par le nom même de contrat primitif, qu’il est de trop vieille date pour pouvoir être connu de la génération présente. Si l’on entend cette convention faite entre des hommes sauvages, pour s’associer et pour combiner leurs forces, il est sûr que ce contrat a existé ; mais il a si fort vieilli, il a été si souvent effacé par les révolutions arrivées dans les gouvernements, et par le changement des monarques, que l’on ne peut plus lui supposer aucune valeur. Pour dire donc quelque chose de relatif à cette matière, il faudrait plutôt soutenir que chaque gouvernement légitime, qui est en droit d’exiger de l’obéissance et de la fidélité de la part de ses sujets, est originairement fondé sur un accord ou sur un pacte volontaire. Mais outre que cela supposerait que les pères peuvent s’engager pour leurs enfants, et même pour leur postérité la plus reculée, ce dont les auteurs républicains ne convien­dront jamais ; outre cela, dis-je, ce fait n’a pour lui ni l’histoire, ni l’expérience ; nous ne trouvons pas qu’il ait jamais eu lieu dans aucune contrée du monde. Presque tous les gouvernements qui subsistent aujourd’hui, ou dont l’histoire nous a conservé le souvenir, sont fondés sur l’usurpation ou sur la conquête, ou sur l’une et l’autre à la fois, sans que l’on puisse le moins du monde prétexter un consentement libre, ou une sujétion volontaire de la part du peuple. Lorsqu’un homme intrigant et téméraire est placé à la tête d’une armée ou d’une faction, il trouve aisément les moyens, soit par violence, soit sous de faux prétextes, d’établir sa domination sur un peuple cent fois plus fort en nombre que ne le sont ses partisans. Il a soin d’empêcher que ses ennemis ne connaissent jamais leur force et leur nombre : il ne leur donne pas le loisir de s’assembler, il se peut que les instruments même de son usurpation souhaitent sa chute ; mais chacun ignore l’intention des autres, et cette ignorance fait sa sûreté. C’est par ces sortes d’artifices que tous les gouvernements ont été établis, et c’est là le seul contrat primitif dont nous puissions nous glorifier. La face de la terre éprouve un changement continuel : ici un petit royaume devient un grand empire, là, un grand empire se résout en des petits états. On forme de nouvelles colonies, des tribus entières quittent leur pays natal pour en peupler un autre. Dans tous ces changements, voit-on autre chose que de la force et de la violence ? Et où demeure ce consentement, cette association volon­taire dont on fait tant de bruit ? Les mariages et les cessions sont les voies les plus douces par lesquelles un peuple puisse recevoir un maître étranger, mais elles ne sont pas fort honorables ; elles supposent que l’on puisse disposer d’une nation comme d’un douaire ou comme d’un legs, selon le bon plaisir ou selon les intérêts du prince. On pourrait croire que dans les royaumes électifs, la force ne s’en mêle pas ; mais qu’est-ce que cette élection tant vantée ? C’est ou un accord fait entre les grands, qui décident pour toute la nation, et dont la volonté ne souffre point d’opposition : ou bien c’est  le tumulte d’une populace qui suit un chef de sédition, à peine connu d’une douzaine d’entre eux, qui doit son élévation à son impudence, ou au caprice momentané de ses camarades. Des élections aussi irrégulières, qui encore sont fort rares, seraient-elles d’un assez grand poids pour devenir la base solide du gouvernement et de la soumission des peuples ? A dire vrai, rien n’est plus terrible qu’une dissolution totale du gouverne­ment, qui déchaîne, pour ainsi dire, la multitude, et fait dépendre le choix d’un nouvel établissement d’un nombre approchant de celui du peuple en corps ; car ce n’est pourtant jamais tout le peuple qui s’en mêle. Alors, il n’y a point d’homme sage qui ne souhaite voir à la tête d’une armée puissante et affectionnée un général qui se saisisse immédiatement de la proie, et qui donne un maître au peuple qui est si peu en état de s’en choisir un. On peut voir par là combien la réalité du fait diffère de ces nations philosophiques. Que l’établissement qui a suivi la révolution ne nous en impose pas au point de nous rendre amoureux de cette origine philosophique du gouverne­ment, et de nous faire rejeter toute autre comme monstrueuse et irrégulière. Cet événement même était bien éloigné de ces idées si raffinées. Le change­ment qui se fit alors ne regardait que la succession dans la partie monarchique du gouvernement ; et sept cents personnes décidèrent du sort de près de dix millions. Ce n’est pas que je doute que les dix millions n’aient acquiescé à cette décision, mais les a-t-on seulement consultées ? N’a-t-on pas dès lors regardé avec raison cette affaire comme terminée, et puni tous ceux qui refusaient de reconnaître le nouveau souverain ? Comment sans cela eût-on jamais pu voir la fin de cette discussion. La république d’Athènes est, si je ne me trompe, la démocratie la plus étendue dont l’histoire fasse mention. Cependant, si nous en exceptons les femmes, les esclaves et les étrangers, sans parler même des îles et des domai­nes que les Athéniens possédaient par droit de conquête, nous trouverons que cette  forme n’a pas été établie, ni aucune loi faite par la dixième partie de ceux qui étaient obligés de s’y soumettre. On sait combien de licence et de désordre a régné dans leurs assemblées populaires malgré les règlements destinés à les prévenir. Le désordre doit être bien plus grand lorsque ces assemblées ne font pas partie de la constitution, et ne se tiennent qu’en tumulte après la dissolution de l’ancien gouvernement, et dans la vue d’en établir un nouveau. Dans de pareilles circonstances, il n’y a qu’un esprit chimérique qui puisse parler de choix ou d’élection. La démocratie des Achéens était la plus libre et la plus parfaite de toutes celles dont l’Antiquité nous a transmis le souvenir ; cependant, Polybe nous dit qu’ils usèrent de force pour obliger quelques cités d’entrer dans leur ligue .[1] Henri IV et Henri VII d’Angleterre n’avaient en effet d’autre droit à la couronne que celui que leur donnait l’élection du parlement, cependant ils ne voulurent jamais en convenir, de peur d’affaiblir leur autorité par cet aveu. Conduite bien étrange, si toute autorité est fondée sur un consentement ou sur une promesse.  Ce serait en vain que l’on dirait que les gouvernements ont, ou du moins devraient avoir pour base le consentement du peuple, autant que l’ordre des choses humaines le permet. Cela fait pour moi. Je soutiens que la nature des choses humaines n’admet jamais ce consentement, et n’en admet l’apparence que fort rarement. Je dis que les conquêtes et les usurpations, ou pour parler net, la force a produit tous les nouveaux gouvernements qui se soient jamais formés des débris des anciens. Je dis enfin, que dans ces cas rares où le consentement semble avoir eu lieu, il a été si irrégulier, si restreint, si entre­mêlé de fraude ou de violence, que l’on n’y peut absolument faire aucun fonds. Ce n’est pas que je prétende que le consentement du peuple, s’il existait, ne fût un titre légitime au gouvernement : ce serait sans doute le meilleur et le plus sacré de tous. Je dis seulement qu’il existe très rarement, même dans un moindre degré qu’il n’a jamais existé en entier, et que par consentement il faut chercher une autre source du gouvernement. Si tous les hommes étaient rigides observateurs de la justice, en sorte qu’il ne leur vînt jamais dans d’esprit de s’approprier les biens d’autrui, ils seraient toujours restés dans un état de liberté parfaite; on ne saurait ce que c’est que des magistrats, et la société civile serait encore à naître. Mais c’est là une perfection dont on a raison de croire la nature humaine incapable. Si tous les hommes avaient l’entendement assez éclairé pour jamais méconnaître leurs véritables intérêts, on ne se fût soumis qu’à des formes de gouvernement examinées et approuvées par chaque membre de la société. Mais cette perfection est encore au-dessus de l’homme. La raison, l’histoire, et l’expé­rience nous apprennent également qu’aucune société politique n’a eu une origine aussi régulière et aussi exactement calquée. Si l’on voulait recueillir les époques où le consentement du peuple a le moins influé dans les affaires publiques, il se trouverait que ce sont précisément les époques de la fondation des nouveaux gouvernements. Dans un État dont la constitution est fixée, on défère souvent aux inclinations du peuple, mais durant la fureur des révolutions, de la guerre, et des convulsions publiques, ce sont communément ou le tranchant de l’épée, ou les prestiges de la politique qui décident la controverse. Les peuples, pour l’ordinaire, sont mal satisfaits des gouvernements nouvellement établis, et s’ils obéissent, c’est plutôt par crainte et par nécessité que par un sentiment de devoir et d’obligation morale. Le prince est toujours sur ses gardes, et observe d’un œil jaloux toutes les démarches qui semblent tendre à la révolte. Peu à peu, le temps surmonte ces obstacles, et accoutume la nation à regarder comme son souverain légitime celui qu’elle avait d’abord pris pour un étranger et pour un usurpateur. Pour l’y engager, on ne fait valoir ni sa promesse ni son consentement volontaire, parce que l’on sait bien que rien de semblable ne fut jamais ni exigé ni attendu : violence d’une part, nécessité de l’autre : telle est l’origine de cet établissement. L’administration suivante est encore maintenue par force; et si le peuple y acquiesce, ce n’est pas librement, c’est parce qu’il le faut bien : il ne s’imagine pas même que son consentement puisse donner un droit au souverain. Cependant il consent, parce qu’il pense qu’une longue possession a acquis au prince ce droit tout à fait indépendant du choix et de la volonté des sujets. On dira peut-être qu’en vivant dans les États d’un souverain, qu’on est libre de quitter, on s’engage tacitement à respecter son autorité et ses lois. Je réponds que ce consentement implicite ne peut avoir lieu que lorsque nous nous croyons en effet avoir la liberté de choisir. Mais lorsque nous pensons, comme le pensent tous les hommes nés sous un gouvernement établi, que notre naissance même nous oblige à nous soumettre à ce gouvernement, il serait absurde de parler d’un choix ou d’un consentement auquel nous renonçons en termes exprès, et que nous abjurons, pour ainsi dire, dans notre serment de fidélité. Peut-on affirmer sérieusement qu’un pauvre paysan, qu’un artisan qui ne connaît ni les langues ni les mœurs des pays étrangers, et qui vit au jour la journée de ce qu’il gagne par son travail, peut-on dire qu’un tel homme soit libre de quitter son pays natal ? J’aimerais autant dire qu’un homme que l’on a embarqué pendant qu’il dormait, reconnaît volontairement l’autorité du capitaine du vaisseau ; et pourquoi non, n’a-t-il pas la liberté de sauter dans la mer, et de se noyer ? Mais que sera-ce si le souverain défend aux sujets de quitter ses États ? Dans les temps de Tibère, on fit un crime à un chevalier romain d’avoir voulu se sauver chez les Parthes, pour se soustraire à la tyrannie de cet empereur [2]. Chez les anciens Moscovites, il était défendu, sous peine de mort, de voyager ; et si un prince remarquait qu’un grand nombre de ses sujets prît la fantaisie de sortir du pays, et de se transplanter ailleurs, la raison et la justice même demanderaient qu’il y mît ordre, et qu’il empêchât ses États de se dépeupler. Est-ce qu’une loi aussi raisonnable et aussi sage dispenserait les sujets de l’obéissance ? Et cependant il est sûr que cette loi leur ôterait la liberté de choisir. Une société d’hommes, qui abandonneraient leur pays natal, pour peupler quelque région déserte, pourrait s’imaginer avoir recouvré la liberté naturelle, mais ce ne serait qu’un beau rêve. Ils se verraient bientôt réclamés par leur souverain, et traités de sujets jusque dans leur nouvelle habitation, et, en ceci, le souverain n’agirait que conformément aux notions les plus communes. Le consentement tacite le plus valide que l’on puisse se figurer, c’est celui d’un étranger qui vient s’établir dans un pays dont il connaît d’avance le souverain, le gouvernement et les lois ; et cette sujétion, quelque volontaire qu’elle soit, a pourtant moins de force que celle d’un sujet né. Bien au contraire, son souverain naturel réclame toujours le droit qu’il a sur lui ; et si, en cas qu’on le saisisse en temps de guerre chargé de quelque commission de son nouveau prince, il n’est pas puni comme un traître, il ne faut point attribuer cette indulgence à la douceur des lois municipales, qui dans tous les pays du monde le condamneraient ; mais à de certains ménagements dont les monarques sont convenus entre eux, afin d’empêcher que l’on n’use de représailles. Supposons un usurpateur qui, ayant détrôné son souverain légitime, et banni la famille royale, gouvernerait le pays pendant dix ou douze années, et saurait si bien maintenir la discipline militaire, si bien garnir les places fortes qu’il n’y eût jamais de soulèvement, et que son administration n’excitât pas le moindre murmure. Peut-on dire que le peuple, qui dans le fond du cœur abhorre cette trahison, ait tacitement souscrit à son autorité, et lui ait rendu hommage, uniquement parce qu’une nécessité inévitable le retient sous sa domination ? Supposons de plus que le roi légitime, par le moyen d’une armée qu’il assemble hors du pays, parvienne à se rétablir, il est reçu avec des transports de joie qui font connaître clairement avec combien de répugnance la nation avait porté un joug étranger. A présent, je demande sur quoi est fondé le droit de ce prince. Ce n’est certainement pas sur le consentement du peuple. Quoique le peuple reconnaisse avec plaisir l’autorité de son maître, il ne s’imagine pas qu’il la tienne de son consentement. Si le peuple consent, ce n’est que parce qu’il croit déjà que c’est là, par droit de naissance, son légitime souverain. Et quant à ce consentement tacite, qui consiste à vivre sous la domination d’un souverain, il a été accordé à l’usurpateur et au tyran, comme il l’est à celui-ci. En disant que le droit de gouverner dérive du peuple, nous lui faisons assurément plus d’honneur qu’il n’en mérite, et même qu’il n’en prétend. Lorsque l’empire romain fut devenu, pour ainsi dire, une masse trop lourde pour le gouvernement républicain, toutes les nations de la terre alors connue, surent bon gré à Auguste de s’être rendu absolu, et se soumirent avec la même docilité au successeur qu’il avait nommé dans son testament. Ce fut ensuite un malheur pour les Romains que la succession ne se soutînt jamais longtemps dans la même famille, et que la tige impériale souffrît de fréquentes catastro­phes, soit par des assassinats, soit par des rébellions. Une famille n’était pas plutôt éteinte que la cohorte prétorienne élisait un nouvel empereur, les légions de l’Orient un autre, et quelquefois celles de la Germanie un troisième, et le différend se vidait à coup de sabre. Si le sort du peuple de cette puissante monarchie était déplorable, cela ne venait point de ce qu’il ne choisissait pas lui-même son empereur, ce qui eût été impossible, mais de ce qu’il n’y avait point de suite d’empereurs qui se succédassent régulièrement. Pour ce qui est des violences, des guerres, et de l’effusion de sang que l’on vit à chaque vacance du trône impérial, on ne saurait les blâmer, parce qu’elles étaient inévitables. La maison de Lancastre a occupé le trône d’Angleterre durant près de soixante ans, et cependant les partisans de la Rose-blanche semblaient journellement se multiplier. L’établissement présent subsiste, ou peu s’en faut, depuis le même nombre d’années ; mais quoique peu de personnes aujour­d’hui vivantes fussent parvenues à l’âge de raison, lorsque notre ancienne famille royale fut expulsée, et que par conséquent peu d’entre nous eussent pu reconnaître sa domination, et lui promettre de l’obéissance, c’est toujours une question de savoir si les droits de cette famille sont absolument annulés. Cela montre évidemment quelle est l’opinion générale du genre humain sur ce sujet. Nous ne blâmons point les adhérents de la maison de Stuard, parce qu’ils conservent, pendant si longtemps, leur fidélité imaginaire : nous les blâmons, parce qu’ils s’attachent à une famille que nous prétendons avoir été justement détrônée, et qui depuis le nouvel établissement a perdu tous ses droits à la royauté. Si l’on demande une réfutation plus régulière, ou du moins plus philoso­phique du principe du contrat primitif, ou du consentement populaire, peut-être que les observations suivantes pourront suffire. Nos devoirs moraux sont de deux espèces. La première comprend ceux où nous sommes portés par un instinct naturel, par un penchant immédiat, qui agit en nous indépendamment de toute idée d’obligation, de toute vue relative, soit au bien public, soit au bien particulier. De cette sorte sont l’amour pour nos enfants, la reconnaissance envers nos bienfaiteurs, la compassion pour les infortunés. En réfléchissant aux avantages que la société retire de ces instincts, nous leur payons le juste tribut de l’approbation et de l’estime morale ; mais celui qui en est animé, sent leur pouvoir et leur influence  antécédemment à toute réflexion. Les devoirs renfermés sous la seconde espèce ne sont point fondés sur cet instinct originaire. Nous nous reconnaissons obligés de les pratiquer, après avoir considéré les besoins de la société humaine, et combien il est impossible qu’elle subsiste lorsque ces devoirs sont négligés. C’est ainsi que la justice, qui consiste à s’abstenir du bien d’autrui, et la fidélité, qui consiste à tenir ses promesses, deviennent obligatoires et prennent de l’autorité sur nous. Comme chacun d’entre nous a plus d’amour-propre que d’amour pour ses semblables, nous sommes tous naturellement portés à faire autant d’acquisitions qu’il nous est possible. Il n’y a que l’expérience et la réflexion qui puissent nous arrêter, en nous montrant les pernicieux effets de cette licence, et la société prête à se dissoudre, si elle n’est pas réprimée. Ici donc le penchant naturel est réfréné par le jugement et par la réflexion. Il en est de même du devoir politique ou civil de soumission, que des devoirs naturels de justice et de fidélité. Nos instincts primitifs nous portent toujours ou à nous permettre une liberté sans bornes, ou à subjuguer les autres ; il n’y a que la réflexion qui  nous engage à sacrifier des passions aussi fortes à l’amour de l’ordre et de la paix. Il ne faut qu’un peu d’expérience pour apprendre que la société ne saurait se maintenir sans l’autorité d’un ma­gis­trat, et que cette autorité sera bientôt vilipendée, si l’on manque à l’exacte obéissance. L’observation de ces intérêts communs, observation qui est à la portée de tout le monde, est la source de toute soumission, et de l’obligation morale que nous y avons attachée. Quelle nécessité y a-t-il donc à fonder le devoir de la soumission ou de l’obé­is­sance due aux magistrats sur la fidélité à tenir sa promesse, et à suppor­ter que c’est notre propre consentement qui nous assujettit aux lois de l’État ; pendant qu’il est évident que cette soumission et cette fidélité sont également fondées sur la considération des intérêts et des besoins de la société ? Nous devons obéir, dit-on, à notre souverain, parce que nous l’avons tacitement promis, mais pourquoi sommes-nous obligés de garder nos promesses ? Ce ne peut être que parce que le commerce avec nos semblables, dont nous retirons de si grands avantages, n’a aucune sûreté dès que l’on peut manquer à ses engagements. Mais il est tout aussi vrai que les hommes ne pourraient vivre en société sans lois, sans magistrats et sans juges qui empêchassent le fort d’opprimer le faible, et la violence de triompher de la justice et de l’équité. Le devoir de la soumission n’ayant donc pas plus de force ni plus de poids que le devoir de la fidélité, que gagnons-nous à expliquer l’un par l’autre ? Ils découlent tous deux de l’intérêt et des besoins de la société. Si l’on veut savoir pourquoi nous sommes obligés d’obéir au gouver­nement, je réponds immédiatement, parce que sans cette obéissance la société ne saurait subsister ; et cette réponse il n’y a personne qui ne la comprenne. Vous dites que c’est parce qu’il faut tenir sa parole ; mais outre que cette raison ne saurait être ni comprise, ni goûtée  que par des personnes versées dans ces systèmes philosophiques, outre cela, dis-je, on peut vous embar­rasser, en demandant, qu’est­-ce qui nous oblige à garder notre parole ? Ici il ne vous reste qu’une réponse qui aurait expliqué d’abord sans aucune péri­phrase, pourquoi nous sommes obligés de nous soumettre et d’obéir. Mais à qui sommes-nous obligés de nous soumettre, et quels sont nos légitimes souverains ? Cette question est souvent la plus difficile de toutes, et les discussions qu’elle souffre vont à l’infini. Lorsqu’un peuple est assez heureux pour pouvoir répondre, nous devons l’obéissance au prince qui est sur le trône, et qui descend en droite ligne d’une suite d’ancêtres qui, depuis plusieurs siècles, ont régné sur nous, cette réponse ne souffre point de réplique, et c’est en vain que les historiens, en remontant jusqu’à l’Antiquité la plus reculée, pour y chercher l’origine de la famille royale, nous objecte­raient que le pouvoir a passé dans cette famille par usurpation et par violence. Ce n’est pas que pour l’ordinaire cela soit vrai, mais cela ne change rien à la thèse. On sait de reste que la justice particulière, ou l’abstinence du bien d’autrui est une des vertus cardinales; mais la raison et l’examen nous appren­nent que toute possession de choses durables qui passent d’un propriétaire à l’autre, comme font les maisons et les terres, a été dans un certain temps fondée sur la fraude et sur l’injustice. Ni la vie privée, ni la vie sociale ne permettent des recherches aussi exactes, et il n’y a aucune vertu, aucun devoir, qui, étant mis au creuset de cette fausse philosophie, et de cette logique captieuse, ne s’en allât également en fumée. La jurisprudence et la philosophie se sont beaucoup exercées sur les questions qui ont les possessions particulières pour objets, et, si l’on veut compter les commentaires aussi bien que les textes, les volumes écrits sur cette matière sont innombrables. Cependant, plusieurs des règles que nous y trouvons sont incertaines, ambiguës et arbitraires. Il en est de même des sentiments qui regardent les successions, les droits des princes, et les formes de gouvernement. Dans les premières années d’un gouvernement surtout, il y a bien des cas qui ne sauraient être décidés par les lois de la justice et de l’équité. Rapin, qui a écrit notre histoire, convient que la dispute entre Edouard III et Philippe de Valois était de cette nature, et ne pouvait être terminée que par un appel au ciel, c’est-à-dire par les armes. Qui me dira lequel des deux, de Germanicus ou de Drufus, était le successeur légitime de Tibère, en supposant que cet empereur fût mort de leur vivant, et sans désigner l’héritier de l’empire? Le droit d’adoption doit-il égaler le droit du sang, dans une nation surtout où ce droit était valide dans les familles privées, et l’avait même été deux fois dans la famille impériale ? Germanicus devait-il passer pour le fils aîné, parce qu’il était né avant Drufus ? Ou pour le cadet, parce qu’il fut adopté après la naissance de son frère? Le droit d’aînesse devait-il être considéré dans un pays où aucune prérogative n’y était attachée? Deux exemples suffisaient-ils pour rendre l’empire romain héréditaire? Ou bien, comme il était fondé sur une usurpation encore très récente, devait-il être regardé, dans ces temps-là, comme le partage du premier occupant ou du plus fort ? Commode succéda à une suite assez longue d’excellents empereurs, qui n’avaient tenu leur droit de souveraineté ni de leur naissance, ni de l’élection du peuple, mais du rite de l’adoption. Ce débauché sanguinaire ayant été assassiné par une conspiration subitement formée entre une femme prostituée qui était sa maîtresse, et le préfet du prétoire, ou le chef de la garde, qui était le galant de cette femme, ces deux personnages résolurent immédiatement de donner un nouveau maître au genre humain, pour parler le langage de ces temps-là, et jetèrent les yeux sur Pertinax avant que la mort du tyran eût éclaté. Le préfet se rendit en secret chez ce sénateur, qui, à la vue des soldats, s’imagina que Commode avait ordonné son exécution. Aussitôt l’officier, et ceux qui le suivaient, le saluèrent du nom d’empereur. La canaille le proclama avec des cris de joie. La garde le reçut contre son gré. Il fut reconnu formellement par le sénat, et passivement par les provinces et les armées de l’empire. Le mécontentement de la cohorte prétorienne devint bientôt une sédition, suivie du meurtre de ce bon prince. Alors le monde étant sans maître, la garde jugea à propos de mettre l’empire en vente publique. Julien, un des aspirants, parvint à se faire proclamer des soldats. Le sénat le reconnut, le peuple se soumit, et les provin

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