PARMENIDEAjouté le 8/6/2008 série philosophieDonnant sur les chemins de la Nuit et du Jour. Un linteau et un seuil de pierre la limitent. Quant à la porte même, élevée vers le ciel, C'est une porte pleine, aux battants magnifiques, Et Dikè, aux nombreux châtiments, en détient Les clefs, dans les deux sens contrôlant le passage. Dès le début du récit, le penseur se trouve face à un seuil. Tout ce qui précède relève du passé, et l'on sait que les cavales ont emporté le poète - selon ses dires, "aussi loin mon coeur en formait le désir" - empruntant une voie "hors des sentiers qu'on voit communément les hommes emprunter", "la voie renommée de la Divinité qui, de par les cités, porte l'homme qui sait". S'il faut en croire Sextus Empiricus, les cavales sont "les impulsions irrationnelles de l'âme" et les "jeune filles" indiquant le chemin ne seraient autres que les sens. La passion donc emporte donc le poète sur les chemins de la pensée : nous restons encore à l'extérieur de la philosophie, dans une première étape qui consiste précisément à vouloir accéder à un savoir certain, muni de ses seuls sens, confiant à l'enthousiasme le soin d'emporter l'âme jusqu'au seuil de la sagesse. La déesse s'adresse au poète : Jeune homme, toi qui viens ici, accompagné De cochers immortels, porté par des cavales, Car ce n'est point une Moire ennemie, Qui t'a poussé sur cette voie (hors des sentiers Qu'on voit communément les hommes emprunter), Mais Thémis et Dikè. Le Justice et le Droit, plutôt qu'une "Moire ennemie", guident ainsi le poète jusqu'au seuil. On peut s'interroger sur les rapports entre le droit, la justice et le questionnement de l'être. L'intervention des divinités ne signifie pas qu'il faille conférer au poème de Parménide une intention spécifiquement religieuse. On peut faire un départage, en outre, entre le discours rituel et le mythe, ce dernier devant être considéré comme une mise en scène narrative d'une vérité philosophique, illustrant, allégoriquement, un processus cognitif ou un schème de pensée. Cependant, le récit s'éclaire dans une certaine mesure lorsqu'on considère la fonction des personnages divins - Themis, Dikè, les Moires - dans la conscience collective des Grecs. Parmi les Titanides, fils et filles du Ciel et de la Terre, Themis est la déesse de la loi. Elle personnifie la justice s'exerçant à l'intérieur du groupe familial, exprimant l'autorité traditionnelle. Notons qu'elle enseigna l'art de la divination à Apollon et se trouve à l'origine (mythique) des oracles delphiques. Dikè, fille de Themis et de Zeus, est l'une des trois Heures. Elle règle les rapports externes entre les familles et introduit la justice au coeur de la cité, dans l'espace public, en régulant les rapports entre les hommes et s'opposant à toute démesure (hubris). Les Moires, soeurs des Heures, règlent la destinée des hommes en leur accordant un temps de vie et décidant de leur mort. Ces divinités sont liées au cycle vital et suscite une attitude ambivalente, mixte de vénération et de crainte, d'amour et de peur. Elles sont innommables et indicibles, pourtant c'est d'elles que mortels et immortels tiennent la parole et la loi. Mais la loi qu'elles personnifient relève du désir aveugle, de la nécessité, de l'inflexibilité du destin et ne peut être assimilée à la Justice, personnifiée par Dikè, qui résulte d'une décision rationnelle, d'une mesure de ce qui peut et doit être partagé. En agissant sous l'impulsion de Dikè et de Thémis, plutôt que de se laisser emporter par une Moire, le penseur échappe à la nécessité, et refuse de s'abolir comme sujet pour se soumettre aux déterminations aveugles de la matière et du destin. Le cheminement philosophique présuppose - avant même toute exposition de l'être - un arrachement, une décision critique par lequel le penseur s'engage dans le chemin escarpé plutôt que de suivre les sentiers battus. L'idée de décision critique - krisis - revient à maintes reprises dans le texte de Parménide : à chaque étape de la pensée, l'homme doit choisir : jour ou nuit, être ou non être, pensée éléatique ou pensée ionienne. Le moment critique est donc un instant d'indécision, un point de rupture où l'espace des possibles doit nécessairement se réduire en fonction d'un choix, heureux ou malheureux selon qu'elle entraîne un savoir certain - rendant le discours crédible - ou s'égare dans les chemins de traverse du discours contradictoire, paradoxal et incertain. Couloubaritsis note que : " l'usage conjoint de dikè et de thémis ...dévoile, par rapport à la "norme humaine" à la fois une obligation qui dépasse l'homme et une mesure/démesure qui est inscrite en lui et qui peut susciter son cheminement aussi bien dans le chemin de la vérité que dans celui de la distorsion. C'est pourquoi on peut supposer qu'en utilisant également la figure de Dikè à coté de la notion même de dikè, Parménide cherche à faire apparaître que l'obligation n'est contraignante que parce qu'elle introduit une sentence juste, fondée ... sur une krisis, la seule décision possible " (2) Or une telle décision ne peut être le fait d'une pensée enchaînée au destin : la liberté se conquiert à travers l'autonomie d'une raison capable d'exercer la justice. On peut dès lors pressentir ici le rapport entre la justice et le questionnement de l'être. Le juge doit, avant de prendre une décision de justice, mettre en évidence les preuves, interroger les témoins, discerner le vrai du faux, le certain du probable... pour ce, il doit établir une vérité, qui sera double : d'une part, il doit être certain de l'adéquation de sa conviction avec les faits - que les témoignages et les preuves rendent probants - et d'autre part, il doit confronter l'événement ainsi dévoilé à la loi - humaine ou divine - qui se présente comme la norme de ce qui, non seulement est, mais ce qui doit être. Avant même d'être au seuil de la porte gardée par Dikè, le penseur "sait" : les cavales l'ont dirigé "sur la voie renommée de la Divinité qui, de par les cités, porte l'homme qui sait". On s'interrogera certes sur cette Divinité anonyme, mais ce qui importe ici est ce savoir qui précède les dires de la Déesse. Sextus Empiricus assimile les "jeunes filles" qui accompagnent et guident les cavales aux sens : Les jeunes filles qui l'ont conduit sont les sens : la formule "car de chaque côté les deux cercles des roues rapidement tournaient" désigne les oreilles qui servent à percevoir le son; il a appelé les yeux, "les filles du soleil qui avaient délaissé les palais de la nuit" et a dit, couraient vers la lumière parce que sans lumière, il est impossible de faire usage de ses yeux. (3) On peut certes discuter l'interprétation lourdement allégorique, d'autant plus que les "filles du Soleil" semblent, dans le récit, non pas accompagner le voyageur mais être venues à sa rencontre, délaissant les "palais de la Nuit", pour l'accompagner ensuite vers la lumière. Cependant, il est clair que le cheminement est une élucidation, une montée vers la lumière, bien que la porte gardée par Dikè donne aussi sur le chemin de la Nuit. Ce qui est acquis d'ores et déjà par "l'homme qui sait" est l'arrachement aux sentiers battus, c'est-à-dire la mise en question de la doxa, un doute, ou plutôt un savoir d'un non-savoir, la conscience d'une ignorance ou d'une illusion dont on doit se départir. La mise en route philosophique est avant tout un constat d'ignorance. Reste cependant la question - qui sous-tendra par la suite une bonne partie de l'argumentation du Théétète - de la catégorisation d'un inconnu, et parce que inconnu, d'un indicible. Le savoir de l'homme qui sait se dessine en creux, comme un manque mais aussi comme un pressentiment. Car les sens, dont il est question, ne se contentent pas d'illusionner, de donner à voir le phénomène au risque du voilement de l'être, ils désignent, précisément parce qu'elles permettent à la lumière d'accéder à la conscience, l'objet possible d'un savoir encore à acquérir. Le doute portera sans doute sur ce que les sens révèlent, mais si une incertitude subsiste quant à la nature de ce que nous percevons, nous n'en sommes pas moins certains que ce perçu est la trace, le signe d'un "connaissable" que la Déesse se chargera de mettre au jour. Nous devons, ici, revenir à la figure de Dikè : elle se trouve sur le seuil comme gardienne d'un passage menant à la fois au chemin de la Nuit et celui du Jour. Une double ambivalence se dévoile à ce point du texte : la Déesse présente comme concevables deux voies, qui toutes deux se situent au-delà du seuil et elle est, par ailleurs, à la fois bienveillante, puisqu'elle reçoit le narrateur, tandis que la gardienne - "aux nombreux châtiments" - du seuil, contrôle le passage, dans les deux sens. Le narrateur, le penseur, est un héros au prise avec des forces contradictoires : agissant au nom du droit et de la justice (c'est-à-dire de la justesse de pensée) il se destine à la Déesse, but de son voyage. Il est aidé et guidé par les Héliades, les filles du Soleil, tout en évitant le fourvoiement inspiré par la Moire. La porte est pour lui un obstacle tant que la gardienne lui interdit l'accès, mais Dikè est précisément ce au nom de quoi le héros se met en branle, de sorte que les Héliades éclairant le narrateur en mettant en lumière à la fois l'indice de l'être et ce qui lui fait obstacle, persuade Dikè d'ouvrir l'accès vers la Déesse. Le passage du seuil est indispensable à la rencontre avec la divinité. A ce point, le ton du récit change, puisque la Déesse devient à son tour l'Actant principal, l'énonciatrice active du savoir. L' "homme qui sait" ignore, mais sait qu'il ignore, et advient en présence de la Déesse qui lui dévoile deux chemins contradictoires : le discours de l'être, et le discours du non-être. Bien que la Déesse affirme sans ambiguïté que le non-être est inconcevable, le chemin qui conduit au nihilisme reste clairement affirmé comme concevable. Nous devrons élucider ce paradoxe. En fait l'un et l'autre cheminement relève de la pensée philosophique (l'au-delà de ce seuil de jugement) ou plus exactement constituent des réponses possibles, entre lesquelles il faut, d'une manière ou de l'autre, choisir sous l'égide de Dikè, c'est-à-dire sous l'égide d'une raison critique. La raison critique est donc la clé, ou la détentrice de la clé, qui ouvre aux chemins de la pensée sans garantir, pour l'instant, la justesse de la réponse. La raison critique apparaît comme un seuil : elle divise l'espace de la pensée en deux régions. Le héros a quitté depuis longtemps ces sentiers battus de la doxa, et accède au seuil par un travail de questionnement. Nous pourrions qualifier cette région de "précritique", entendons par là que jusqu'alors, le héros, porté par l'enthousiasme et le désir du vrai, a fait confiance à l'intuition (les cavales) autant qu'à sa perception, pour se guider vers un savoir certain. Mais il ne peut véritablement y accéder qu'à travers une prise de décision - elle ne se réduit pas à l'abandon sceptique des méandres de l'opinion commune - qui l'amène d'une part à franchir un seuil irréversible (car on ne peut rebrousser chemin sans mettre en branle, de nouveau, la raison critique) au-delà duquel le héros se voit transfiguré : il ne cherche plus, il agit en décidant de la vérité. Ce passage ne le prémunit pas cependant de tout égarement, car le paysage qui se dévoile au-delà du seuil n'est pas sans complexité, de sorte que son parcours entraînera d'autres décisions philosophiques. Si nous recensons les occurrences de la métaphore du "chemin" dans le poème parménidien, nous sommes amené à nous départir de l'interprétation commune réduisant la problématisation philosophique à un choix unilatéral pour une ontologie exclusive de toute pensée du non-être. Non seulement, le nihilisme est un chemin affirmé comme "concevable" (à la différence du non-être qui lui est affirmé "indicible", au prix d'une aporie que nous devrons élucider) mais le chemin de l'être semble lui-même se ramifier. Départageons de prime abord les sentiers et routes inhérentes à l'espace précritique : les sentiers battus sont ceux de la doxa commune d'une humanité assujettie aux passions et aux préjugés, le doute permet de s'engager sur la route du savoir, mais ce chemin ne constitue pas en lui-même le discours du savoir, il mène simplement au seuil de l'espace post-critique - que je désignerais, faute de mieux, comme l'espace de la pensée philosophique - et à sa condition, à savoir la décisive raison critique, clef de la certitude. Au-delà, plusieurs discours, ou parcours de la pensée, sont possibles. En fragment 2 la Déesse énonce les deux voies concevables : La première, à savoir qu'il est et qu'il ne peut "Non être, c'est la voie de la persuasion, Chemin digne de foi qui suit la vérité ; La seconde, à savoir qu'il n'est pas, et qu'il est Nécessaire au surplus qu'existe le non-être, C'est là, je te l'assure, un sentier incertain Et même inexplorable : en effet le non-être (Lui qui ne mène à rien) demeure inconnaissable Et reste inexprimable. Le penseur est tenu éloigné de cette seconde voie, mais elle est la première dont il faut s'écarter. La déesse continue, en fragment 6 en ces termes : Ensuite écarte-toi De l'autre voie : celle où errent des mortels Dépourvus de savoir et à la double tête La question qui se pose est de savoir si la voie auquel il est fait allusion, cette voie où les Mortels "se laissent porter, sourds, aveugles et sots, foule inepte, pour qui être et non-être sont pris tantôt pour le même, tantôt pour le non-même", doit être identifiée comme ces "sentiers qu'on voit communément les hommes emprunter" évoqués dans le fragment 1. Chacune de ces voies d'errance est empruntée par le commun des mortels. Dans le fragment 1, la Déesse signifie que le héros sort de la foule, emprunte une voie d'élection, tandis que le fragment 2 paraît être comme un avertissement pour l'avenir, recommandant au philosophe, et non plus seulement au chercheur, de résister "à l'habitude, aux abondants prétextes" qui pourraient l'amener sur ce chemin "où oeil aveugle, sourde oreille et langue encore régentent tout". L'helléniste aura pu remarquer la diversité des termes grecs désignant tel ou tel chemin : dans la région pré-critique, nous avons le chemin - odos - de la Déesse, la piste - patos - des hommes, et au-delà du seuil, nous relevons les voies - keleuthoi - nocturne et diurne, et le chemin carrossable - kat' amaxiton - identifié au chemin de la Déesse. Ces quatre chemins que l'on trouve dans le fragment premier ne peuvent être assimilés - pour L. Couloubaritsis (4)- aux chemins de l'Être, du Non-Être, et de la Doxa, décrits par la Déesse dans les fragments 6 et 8. Hormis la piste des hommes, les chemins dont il est question ici sont des voies d'accès vers le savoir dispensé par la Déesse... mais le discours divin - celui de la vérité, la déesse étant assimilée à l'Aletheia - ne nous dévoile qu'une multiplicité de méthodes de pensée possibles. On ne peut donc réduire l'interprétation du texte à la définition d'un nombre fini - deux ou trois - de chemins évoqués, en termes d'accessibilité ou de non accessibilité, de son utilité philosophique ou de son inutilité, par la Déesse. En fait, l'intention de Parménide est essentiellement polémique : il se positionne par rapport aux approches philosophiques qui lui sont contemporaines. Sont visés ainsi les pythagoriciens et les Ioniens. Le fragment deux désigne la voie du nihilisme comme étant inaccessible. La Déesse affirme l'impossibilité - logique pourrait-on dire - de penser le non être, dans la mesure où "le même, est aussi bien penser qu'être" (fragment 3), ce qui implique que seul est pensable l'être. Mais le fragment 6 envisage d'autres voies concevables dont ce "chemin de recherche" contre lequel la Déesse met en garde, en "lequel s'égarent les mortels qui ne savent rien, double-têtes"... Ce "chemin des races sans discernement" fait l'objet des fragments 6 et 7. Une nouvelle problématique est mise en chantier ici, celle de la confusion - acritique - de l'être et du néant. On ne peut manquer de rapprocher la qualification de cette race sans discernement comme ceux "qui ont tenu le venir à l'être et le ne pas être comme étant le même et pas le même", ainsi que la circularité de cette voie de raisonnement - "leur voie va et revient sur ses pas - des fragments héraclitéens évoquant l'identité des contraires, la transformation des êtres, et la coïncidence des opposés (5) . La volonté héraclitéenne de penser l'être en termes contradictoires, ou de penser l'unité et l'interdépendance des contraires conduit précisément à la qualification des penseurs ioniens comme "double têtes", à l'instar de Janus au double visage, à la fois tourné vers l'être et le non-être. Si l'opposition entre Parménide et Héraclite peut être établie, la seconde partie du poème - le fragment 8, 51 - semble, selon Couloubaritsis, s'adresser plutôt aux Pythagoriciens dans la mesure où ce qui est critiqué n'est pas la non-séparation, ou la confusion des contraire, mais à l'inverse l'excessive distinction, en terme d'opposition non dialectique, entre les opposés. Au terme de l'exposé ontologique, la Déesse expose "les considérations de la race des mortels" qui " proposèrent deux formes pour nommer les marques signifiantes, dont l'unité des deux n'est pas obligatoire - en quoi il se sont trompés. Au contraire, même, ils séparèrent le corps et lui assignèrent des signes séparés les uns des autres " (6) Nous savons que Pythagore et ses disciples ont pensé l'unicité première à partir d'une théorie des nombres catégorisant l'univers selon une décade de principes opposés, formalisées dans la systoichia, la table pythagoricienne, opposant l'un et le multiple, le pair et l'impair, l'obscurité à la lumière, mâle et femelle, droite et gauche etc... Cette dualisation des principes - induite par une symbolique des nombres entiers qui sera confrontée, épistémologiquement à la découverte mathématique des nombres irrationnels - s'avère incompatible avec une pensée de l'Être comme continuité et immuabilité. Cependant, dans la catégorisation des égarements, Parménide s'oppose à deux adversaires : l'ionien, qui confond en un même principe les contraires, et le pythagoricien qui conçoit l'unicité en termes d'opposition radicale de principes. L'Eléate s'attachera à affirmer l'unicité, la continuité et l'immuabilité de l'être, affirmant comme impensable le non-être, mais devra, dans le même mouvement, se confronter à la possibilité concrète d'un discours du non-être. Car l'injonction de la déesse ne doit pas faire illusion : le fait même d'évoquer le non-être pour en refuser la pensée indique que le non-être est, concrètement, l'objet d'une pensée. Ce qu'affirme Parménide, en fin de compte, est peut être moins l'obligation d'une ontologie pure et dure que les possibilités d'égarement que la philosophie présente lorsque elle traite la complexité du monde - mêlant de facto l'étant et le non-étant - selon les extrêmes respectifs de la confusion héraclitéenne ou de la dichotomie pythagoricienne. Le récit parménidien nous dresse une topologie de la pensée articulée autour du point crucial, central dans le récit, qui est la mise en présence, sur le seuil, de la Déesse. La thématique de la krisis constitue ainsi le noeud du récit, car c'est à ce point, où la raison doit se faire critique et apprendre à discerner entre l'illusion du paraître et la réalité de l'être, tout en se ménageant un discours crédible de la physis au prix d'un cheminement, nécessairement problématique, car les possibilités d'égarement sont nombreuses, entre une multiplicité de discours possibles. La topologie des chemins, au-delà du seuil, épouse, dans une perspective polémique, la configuration du paysage philosophique contemporain de Parménide. La stratégie d'argumentation de Parménide est assez subtile. Dans un premier mouvement, il se présente comme le narrateur emporté par l'enthousiasme de sa quête. En se présentant incidemment sous l'égide de Dikè et de Thémis, il s'autorise d'une confrontation avec la Déesse. Dès le passage du seuil, le point de vue change radicalement : Parménide n'est plus le sage en recherche, il est l'énonciateur de la Vérité, la Déesse elle-même, dont les propos se font unilatéralement affirmatifs, voire impératifs. La décision est prise, passé le cap critique d'un départage entre le certain et l'incertain, entre le vrai et le faux, entre le dicible et l'indicible, le philosophe s'identifie à la Vérité : la (sa) pensée, comme la (sa) parole, se confond avec l'être. Mais l'option prise oblige, pour être fondée, à un discours du monde, c'est-à-dire à un retour critique vers la Doxa, qui s'opérera au terme du fragment 8. La réfutation des adversaires s'opère en deux étapes : la première est le discernement entre le pensable (dicible) et l'impensable (l'indicible), la seconde est la critique du dicible incertain, des ioniens, premièrement, des pythagoriciens, ensuite. L'ontologie - discours de l'être - est affirmée comme l'assise nécessaire de toute pensée philosophique, de sorte que l'exposition de l'ontologie constituera l'essentiel du fragment 8, mais cette exposition revient sur la problématique d'un monde ambigu, complexe, mouvant, d'où la nécessité de l'exposé des "considérations de la race des mortels", des pythagoriciens, à la suite duquel Parménide s'engage à "dire l'ordonnance totale des choses qui convient", ouvrant la voie vers une pensée de la physis. Le discours de l'ÊtreL'énonciation ontologique - le fragment II - semble à première lecture évidente puisqu'elle se résume à l'alternative entre les "seules et concevables voies s'offrant à la recherche". Mais la dichotomie ainsi énoncée s'ouvre sur un paradoxe, d'autant plus que la voie que la Déesse présente comme une impasse semble se bifurquer. En effet, à la voie de la persuasion, la voie selon laquelle "il est et qu'il ne peut non être" s'ajoute non seulement le "sentier incertain et même inexplorable" du "non-être" - sentier qui demeure inconnaissable et "reste inexprimable" - mais aussi, au fragment VI, une autre voie "celle où errent des mortels dépourvus de savoir et à la double tête" où "l'être et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-même". Parménide a pris soin de distinguer cette troisième voie de la voie nihiliste - "cette voie de recherche est la première dont je te tiens éloigné. Ensuite écarte-toi de l'autre voie" - de sorte que le chercheur de vérité se doit d'éviter deux voies, dont l'une est considérée comme impraticable quoique la Déesse affirme de cette voie qu'elle est la seconde des voies "concevables". Si le non-être est impensable et indicible, on peut se demander où errent ces "Mortels" qui pensent - et donc, disent - à la fois l'être et le non-être. D'un autre côté l'énonciation de l'être comprend, dans le même mouvement, la dénonciation du non-être, comme si le dire ne pouvait s'accomplir qu'avec le dédire. La Déesse aurait pu se contenter, si l'on peut s'exprimer ainsi, de se dévoiler en énonçant les rotondités de l'Être : l'identité irréductible entre le penser et l'être permettait une mise à nu immédiate de l'Être comme vérité. Prenant la mesure de l'indicibilité du néant, on pouvait s'abstenir de tout discours relatif à la voie impraticable, mais le poète constate, par la voix de la Déesse, la présence des "mortels" - à savoir les philosophes ioniens - dans "l'autre voie". Cette présence met à mal l'assertion de l'impraticabilité du nihilisme puisqu'il s'agit d'un discours mêlant l'être et le non-être. Ce dernier a beau être indicible et impensable, un discours du non-être, inextricablement lié à celui de l'être, existe. La Déesse avertit cependant le poète : tenir un tel discours est errer, voire aller et revenir sans cesse sur ses pas, osciller de l'être au néant et du néant à l'être et accomplir une circumduction éternelle ; en d'autre termes, le discours tenu par ces mortels - Héraclite est la cible évidente de cet avertissement - est circulaire dans la mesure où ils ne font que constater le caractère cyclique d'un devenir où l'être et le néant s'entrelacent pour l'éternité. Mais on peut se demander dans quelle mesure le discours parménidien échappe à la circularité. En fragment V, l'Eleate affirme : "cela m'est égal de devoir commencer par un point ou un autre" Que savons-nous de l'être au terme de son énonciation ? Qu'il est concevable et dicible, que son questionnement est praticable, et qu'il débouche sur un résultat - la créance du discours. Il y a une identité entre le penser et l'être. C'est dire en d'autre terme que seul l'être peut être pensé, ou - partant de la pensée - ce qui est pensé ne peut qu'être : "ce qui peut être dit et pensé se doit d'être, car l'être est en effet et le néant n'est pas" et, en complémentarité, "il ne reste qu'une voie dont on puisse parler : c'est celle du il est " Parménide procède par élimination des impasses et des chemins de traverse, il délimite le territoire d'investigation, balise le tracé et indique "de nombreux repères". L'être est inengendré et indestructible, échappant ainsi au devenir. Il est formé d'une seule pièce, "exempt de tremblement" et l'on ne peut - en raison de son immuabilité - lui assigner une "fin". L'ontologie parménidienne se passe de téléologie. L'Etre est sa propre causalité, voire, il ne peut même définir son existence par le jeu d'une causalité qui ferait de lui une contingence. Sans cause, nécessaire et enserré, par Dikè, dans les liens inexorables d'une étance absolue, s'imposant, telle une sphère parfaite à la pensée comme présence pure, autosuffisance parfaite : l'être est. Le discours de l'être ne peut être que tautologique ou métaphorique. Ne pouvant se réduire à la répétition du même, au quel cas l'Eléate ne pourrait que ressasser l'auto-affirmation circulaire de l'Être, le poète ne peut qu'emprunter la voie détournée d'une métaphore, celle de la Sphère parfaite, et par là laisser libre cours à l'infiltration paradoxale d'un non-être, l'extérieur d'une sphère certes immuable, inengendrée, éternelle mais non infinie. Evoquer comme limite extrême les bornes qui de toutes parts achèvent le pensé en lui conférant une forme intelligible revient à tracer, en creux, l'impensé dans l'ordre du discours. Or dans l'ontologie parménidienne, l'indicible est paradoxalement proférée par la médiation d'une métaphore introduisant la question de l'être dans l'ordre du sensible. Ce faisant, Parménide ne peut échapper à l'aporie d'une ontologie radicale ne pouvant se soustraire à la confrontation avec le monde sensible. Conceptualisant l'être comme intelligible pur, il ne peut l'énoncer que par la médiation du sensible. En évoquant le bornage d'une sphère parfaite, il sous-entend l'extériorité du néant et par là réintroduit le néant dans le discours, sans oser cependant l'énoncer à pleine voix. De même, sa topologie du questionnement, qui multiplie les cheminements et présente le nihilisme comme une voie concevable, insère - en dépit de l'injonction même de l'Eléate - le néant dans le discours : il y a dans le Poème un dit de l'indicible qui nous force à reconsidérer le statut du discours parménidien en dissociant le réquisit de la déesse du discours ontologique propre. L'affirmation que le chemin du non-être est "concevable" précède tout acheminement puisqu'elle s'insère dans un avertissement préalable ; ce discours porte donc non pas sur l'objet de cet égarement (le non-être) mais sur la possibilité de s'égarer : on peut concevoir l'acheminement vers une impasse, qui est telle en raison du caractère indicible du non-être. La structure du discours de la déesse peut donc se dégager comme suit : méta-discours · invite de l'impétrant dont la légitimité est reconnue (fin du fr.1) · sur les voies possibles (fr. 2) · identité du penser et de l'être (fr. 3) · prééminence de l'être sur l'intellect (fr.4) · énonciation (implicite) du caractère circulaire du discours de l'être (fr.5) · rappel du fr.2 et avertissement sur la "voie des mortels" (fr.6) et explication motivée de cet avertissement discours de l'être · désignation de la voie de l'être comme voie unique, rappel de l'injonction · discours de l'unicité et de l'immuabilité de l'être · injonction sur le non-être, et réaffirmation, dans le cadre propre de l'ontologie, de la nécessité de l'Etre · discours de l'Etre, le "noyau" de l'argumentation · réaffirmation de l'identité du penser et de l'être · la question du langage · le bornage de l'être identifiant tout ce qui est à l'être · fin du discours discours de la doxa (après fr. 8) · introduction méta-discursive · caractère conventionnel du discours · opposition feu/nuit · introduction au système du monde · description (très fragmentaire) · la dualité (opposition jour/nuit) · l'astro-logie · la géo-logie (fragmentaire) · l' anthropo-logie Le poème, dont le noyau est le dire de la Déesse, correspond topologiquement à l'au-delà du portique qui détermine un seuil séparant la vie profane de la vie philosophique. L'accès à l'être passe par une rupture existentielle que la séparation qualitative de l'espace, déterminée par la présence du portail renforcé, analogue à la porte d'une ville fortifiée ou d'un temple fermé aux profanes, du récit met en évidence. Cependant le discours propre de la Déesse, qui se situe entièrement dans le registre philosophique, possède lui aussi une structure concentrique puisqu'il passe d'un avertissement méta-discursif, externe à l'ontologie, au discours ontologique proprement dit, dans lequel on retrouve, comme en reflet (à moins que l'avertissement en soit le reflet), le déni parménidien du nihilisme. S'écarter de la voie du non-être, refuser tout discours subordonnant l'être au néant, se méfier des mixtes entrelaçant l'être et le néant, le tout énoncé sous le mode impératif, sont autant d'injonctions qui reviennent comme un leitmotiv. Mais le véritable noyau est l'identité de la pensée et de l'être. Cette thématique apparaît trois fois, constituant d'abord le fragment III ("car même chose sont et le penser et l'être"), on le revoit sous la forme d'une détermination de l'être par pensée - "ce qui peut être dit et pensé se doit d'être" - que l'on ne doit pas comprendre comme l'affirmation d'une subordination de l'être au langage, mais comme la reconnaissance que tout ce qui est pensé est, d'une manière ou de l'autre. L'exclusivité de l'être ("rien d'autre jamais et n'est et ne sera à l'exception de l'être") trouve sa justification dans cette identité du penser à son objet : "le penser est identique à ce en vue de quoi une pensée singulière se forme. On chercherait en vain le penser sans son être". Une telle affirmation réitérée à mainte reprise est indissociable de l'interdiction du nihilisme : non seulement le non-être est impensable, mais "nulle parole" ne peut faire advenir à l'être ce qui n'est pas. Ce qui interdit de penser l'être comme créé et nous oblige à envisager l'être comme infinité, intemporalité et immuabilité. En effet, l'irruption du devenir dans le champ ontologique nous obligerait à penser un commencement de l'être, ce qui en fin de compte, revient à admettre la négativité première d'une non-étance primordiale. L'incréé s'abolit comme néant se rendant, par là-même, impensable. C'est la question du devenir qui se trouve ainsi oblitérée du moins dans le strict champ de l'ontologie, car dès qu'il s'agit de faire état de la doxa commune, le discours du monde met en regard le jour et la nuit, la naissance et la mort, le mâle et la femelle, dans une description dont les quelques fragments qui nous restent ne nous laissent pas ignorer que la question de la naissance des astres, comme de celle des hommes, n'était pas esquivée. On peut déceler dans l'énonciation programmatique qui précède le dire de l'être une structure analogue au fragment 8 : la Déesse annonce ce qu'elle va enseigner, l'objet de la quête est dès à présent connu, l'impétrant philosophe n'ignore plus ce qu'il doit chercher : "apprend donc toutes choses, et aussi bien le coeur exempt de tremblement propre à la vérité bellement circulaire que les opinions des mortels". L'enseignement comprend deux volets qui portent respectivement sur l'ontologique et sur l'ontique, il énoncera le premier comme un discours "assuré" et présentera le second comme "les opinions des mortels" dans lesquelles "il n'est rien qui soit vrai ni digne de crédit". La Déesse confronte l'être aux discours, mais ce dire de l'être ne pourra être dévoilé que dans et par la parole. Dès lors, il appartiendra de distinguer les deux ordres de discours, l'un étant "assuré", mais contraint d'énoncer l'être sous forme de métaphore, et l'autre étant "composé pour ton enchantement" et s'appuyant sur une "convention" sémantique, prétendant désigner et décrire les étants concrets et ne pouvant, formellement, que se payer de mots. L'avertissement sur la dualité des voies possibles suit immédiatement l'annonce première. Un tel avertissement se retrouve dans l'ontologie et en fait partie en tant que l'énonciation d'une nécessité : "il est donc notifié, de par nécessité, qu'il faut abandonner la voie de l'impensé". Le refus du nihilisme prend même la forme d'un interdit, sorte d'impératif catégorique du penseur, qui s'appuye sur une "preuve ontologique" de l'Etre. Celui-ci ne pourrait advenir à l'être s'il était, d'une manière ou de l'autre, précédé d'un néant, lequel ne pouvait, par nature, constituer une cause première de l'étance. Dès lors, l'Etre se suffit à lui-même dans la mesure où le néant ne pouvant en aucune manière être pensé comme source, ou cause première, de l'être, cette cause originelle ne peut donc se situer en dehors de l'être. L'Etre obéit donc à une nécessité - Dikè - interne qui l'enserre dans ses liens et lui "ôte toute licence de naître ou de périr". Dans la présentation, en fragment 2, le néant est simplement présenté comme inconnaissable et inexprimable. Le fragment 3 apparaît - les aléas du temps nous ont permis de ne connaître de ce noyau préliminaire que ce fragment si essentiel et si problématique - comme le "coeur&quo Tags : Catégorie : 1- METAPHYSIQUE | Commentaires (0) | Ecrire un commentaire |PARMENIDEAjouté le 8/6/2008 Parménide Par Isabelle Rivard, de l'université de Montréal Né à Élée (colonie grecque de l'Italie du sud) au Ve siècle avant l'ère chrétienne, Parménide aurait été initié à la philosophie par un pythagoricien. La tradition le considéra également, à tort ou à raison, comme un disciple de Xénophane de Colophon. On croit qu'il fit partie d'une secte ou d'une communauté médicale, et qu'il rédigea les lois de sa ville natale. (Image ci-contre: philosophe représenté sur un sarcophage) Nous ne possédons plus de lui que cent soixante vers, vestiges d'un Poème dont nous aurions égaré une part importante. Depuis le XVIe siècle, on en a souvent tenté la reconstitution. Selon les plus récentes recherches, le Poème se composerait d'un Prologue et de trois sections distinctes: une introduction méthodologique, un discours sur la Vérité et un discours sur les Opinions. Par des images mythologiques et allégoriques, voire initiatiques, le Prologue raconte le chemin d'un Voyageur en route vers le royaume d'une Déesse anonyme. L'introduction méthodologique, par la voix de la Déesse, enjoint le Voyageur à s'informer de tout, de la Vérité et de l'Opinion. Entre deux voies se proposant à la pensée, la voie de l'affirmation de l'être et celle de la négation de l'être, la Vérité se prononce pour la première: la Vérité c'est qu'il y a l'Etre. Avant de rechercher un principe d'explication du monde dans des éléments fondamentaux comme l'eau, l'air, la terre ou le feu, il est primordial de reconnaître qu'il y a l'Etre. Le fait d'être n'a ni commencement ni fin (il est éternel), il est présent absolument, indivisible et homogène. L'Opinion est fausse parce qu'elle favorise le refus de l'être, et qu'elle pose un double principe à la base du réel, le feu (ou la lumière) et la nuit (ou l'obscurité), alors qu'il n'y a qu'un seul vrai principe: l'Etre est. On considère généralement que la pensée de Parménide et celle d'Héraclite sont opposées: à la conception parménidienne de l'être comme principe un, homogène et immuable, Héraclite opposerait la thèse du mouvement perpétuel. Ses conceptions de l'être et de la vérité ont été reprises dans la doctrine de Platon et dans la philosophie chrétienne. Le Dieu des chrétiens porte ainsi les attributs de l'Etre de Parménide: il est éternel, un, et la Vérité qu'il révèle est immuable. Par contre, Platon se distinguera de Parménide en remettant en question le principe selon lequel "l'être est et le non-être n'est pas". © CVM, 1997 Permanence de lêtre [1] par Parménide dÉlée Extrait de « De la nature » Eh bien! je vais te parler, et toi, écoute mes paroles. On ne peut connaître le non-être, puisqu'il est impossible ; ni l'exprimer en paroles. Car la pensée est la même chose que l'être. Il faut que la pensée et la parole soient l'être ; car l'être existe et le non-être n'est rien. Que la coutume ne te précipite pas dans ce chemin vague où l'on consulte des yeux aveugles, des oreilles et une langue retentissante ; mais examine avec ta raison la démonstration savante que je te propose. Il ne reste qu'un procédé ; c'est celui qui consiste à poser l'être. Dans cette voie, bien des signes se présentent pour montrer que l'être est sans naissance et sans destruction ; qu'il est un tout d'une seule espèce, immobile et infini ; qu'il n'a ni passé ni futur, puisqu'il est maintenant tout entier à la fois, et sans discontinuité. Quelle origine, en effet lui chercheras-tu? D'où et comment le feras-tu croître? Je ne te laisserai ni dire ni penser qu'il vient du non-être ; car le non-être ne peut se dire ni se comprendre, et quelle nécessité, agissant après plutôt qu'avant, aurait poussé l'être à sortir du néant? Donc il faut admettre d'une manière absolue, ou l'être ou le non-être. Et jamais, de l'être, la raison ne pourra faire sortir autre chose que lui-même. C'est pourquoi le destin ne lâche point ses liens de manière à permettre à l'être de naître ou de périr, mais le maintient immobile. La décision à ce sujet est toute entière dans ces mots : l'être ou le non-être Comment l'être viendrait-il à exister? Et comment naîtrait-il? S'il vient à naître, c'est qu'il n'est pas, et de même s'il doit exister un jour. Ainsi se détruisent et deviennent inadmissibles sa naissance et sa mort. La pensée est identique à son objet. En effet, sans l'être, sur lequel elle repose, vous ne trouverez pas la pensée ; car rien n'est ni ne sera, excepté l'être, puisque la nécessité a voulu que l'être fût le nom unique et immobile du tout, quelles que fussent à ce sujet les opinions des mortels, qui regardent la naissance et la mort comme des choses vraies, ainsi que l'être et le non-être, le mouvement et le changement brillant des couleurs. Or, l'être possède la perfection suprême, étant semblable à une sphère entièrement ronde, qui du centre à la circonférence serait partout égale et pareille ; car il ne peut y avoir dans l'être une partie plus faible que l'autre.Tags : Catégorie : 1- METAPHYSIQUE | Commentaires (0) | Ecrire un commentaire |JEAN BRUNAjouté le 8/6/2008 JEAN BRUN, UNE INTRODUCTION À SA PENSÉE Denis MOULIN* Né à Agen au sein d’une famille protestante en 1919, bachelier ès lettres en 1937, Jean Brun étudie ensuite à la Sorbonne; il passe son agrégation de philosophie en 1946, après le temps difficile de la Seconde Guerre mondiale. Il enseigne alors à Nîmes, Bordeaux, à l’Institut français à Londres, où il a passé six années, et, finalement, en région parisienne comme professeur de français et de philosophie. En 1955, il commence une thèse de doctorat ès lettres, qu’il soutiendra en 1961. Celle-ci est intitulée Les conquêtes de l’homme et la séparation ontologique. Il écrira aussi une thèse sur La main et l’esprit, concernant le prendre et le comprendre. Il sera professeur honoraire de l’Université de Mayence, en Allemagne, et devient, enfin, directeur du département de philosophie à l’Université de sciences humaines de Dijon. Il sera membre de l’Académie des sciences, arts et belles lettres de Dijon. Il a été professeur associé de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence dès son démarrage. Il écrit de multiples articles et a donné des conférences; il se déplace en Europe, en Amérique, en Afrique, à Jérusalem… Marié, avec un enfant, il est passionné d’art, et se fait connaître par ses ouvrages sur les philosophes grecs, sur l’histoire de la philosophie et par plusieurs autres livres, où il exprime sa passion de la vie et son combat de philosophe et de chrétien. Il a écrit une trentaine d’ouvrages; réputé pour sa verve acérée, il a marqué le monde protestant, lui-même éludant scrupuleusement les catégories. Après sa disparition en 1994, le journal local de Dijon a titré «Dijon a perdu son philosophe».1. Une approche apologétique«Le problème est de savoir si l’expérience de la séparation (ontologique) implique une sorte de structure ontologique fondamentale, ou si, au contraire, elle est ce à l’exorcisme de quoi l’homme peut et doit travailler.»1 «L’homme tente de dépasser sa condition d’existant, d’être ontologiquement séparé. Brun étudie bon nombre de ces tentatives de dépassement et… se consacre à l’analyse de l’échec des tentatives d’autodépassement de l’homme.»2 Comme Kierkegaard, qui pense que l’homme est en fuite à cause de cette nostalgie de la complétude perdue, et qui situe l’angoisse comme un révélateur existentiel pouvant mener à la transcendance, dans la perspective de la limite de l’instant, Brun considère l’homme comme un être de la cassure. Celui-ci est ainsi soumis à une tension entre ce qu’il est et ce qu’il ne peut être. En tant qu’homme à l’image de Dieu, la conscience de sa misère devrait l’orienter vers un possible salut. La séparation survenue après la chute entraîne le désir de «ne plus», le regret du «aurait dû être», l’espoir du «pas encore»; l’homme cherche à combler son manque, à réduire la distance créée par cette séparation, car il en souffre. Dans l’introduction de son livre A la recherche du paradis perdu, Brun énonce que «depuis que l’homme a une histoire, il n’a cessé de travailler à substituer au jardin d’Eden, dont il gardait la nostalgie, un paradis terrestre que la science et la technique lui assuraient être à portée de sa main». Pour Brun, l’homme a une histoire, car son processus historique est appuyé par son désir de devenir autre que ce qu’il est. Sans cesse revient cette idée de perte de santé originelle, et donc cette quête de guérison, et cette quête est en elle-même une maladie, car espérer se guérir par soi-même est une maladie. Nous touchons là la clef de sa démarche: l’homme est conscient d’être perpétuellement malade, cela prouve une perte ainsi qu’une attente de référence. Brun va s’atteler à démystifier l’idée de paradis perdu comme l’idée de paradis à venir, dénonçant l’homme comme un mythographe (chercheur de paradis perdu) ou, pourrait-on dire, un «progrégraphe» (chercheur de paradis à venir). P. Berthoud parle de correspondance entre le désir humain et le salut, car coïnciderait chez l’homme ce désir de revenir à ce qu’il n’était plus, avec ce qu’il aurait dû être. Se tourner vers le maintenant serait la bonne démarche, qui réorienterait l’homme dans une recherche verticale et lui permettrait de cesser d’avaler de l’existence comme un omnivore particulièrement vorace. La surabondance de consommation ne fait que dévoiler la disette de l’homme, comme ses errances démontrent l’existence d’un véritable chemin. N’est-ce pas la séparation, entraînant pour l’homme tous ces essais de sortir de lui, tous voués à l’échec qui, par ces échecs à vouloir sortir de soi, peut amener l’homme vers la transcendance? Celui-ci, en effet, constatant son impossibilité à sortir de sa condition, peut alors s’interroger sur une solution qui ne vient pas de lui-même. C’est le leitmotiv chez Jean Brun: la nécessité d’une transcendance. Pour lui, la prétendue réussite de la technique est un leurre, voire une aliénation. Brun tourne en ridicule ce qui glorifie l’homme, avec cette tendance sarcastique qui caractérise celui qui sait écrire, polémiquer et prendre appui sur sa grande culture, pour communiquer ses sujets d’analyse. Tel un médecin, il formule un diagnostic sur son époque et ses dérives, il prend plaisir à dénoncer l’illusion d’une tendance de déification de l’homme. Brun est qualifié de néoplatonicien à cause de sa nostalgie de l’état d’origine: une constante chez lui. Il relève la tentative, chez l’homme de tous les temps, d’effectuer un retour à l’origine. Il la dénonce, car ce serait, il est vrai, nier le péché de la condition humaine. Le rêve de l’homme est, en effet, de renaître, de retourner au non-né, de «couper les licous» de l’espace et du temps, de l’existence, afin de s’arracher au «ghetto humain». Brun pense qu’il s’agit de la principale raison des vagabondages de l’homme. G. Canguilhem résume la démarche de notre auteur: «Toute l’œuvre de Brun est une exhortation à nous résigner à n’être pas à nous-mêmes notre propre solution.»3Il s’agit d’une approche négative indirecte de la transcendance, parce que «l’homme se caractérise par sa recherche de l’Etre, et par l’échec de cette recherche»4. Pour Brun, l’échec est une réussite, un signe de notre besoin de transcendance. «Il s’agissait d’amener son auditeur ou son lecteur à se poser la question de Dieu, au seuil de la foi, c’était aux théologiens de poursuivre.»5 Il pensait qu’il était bien suffisant d’indiquer la maladie, et pas la façon de la traiter, qui appartient à Dieu. Il s’agit d’une invitation à la réflexion sur le sens de l’existence, la douleur de l’existence humaine face à elle-même, et sur la tendance de l’homme à chercher à s’évader de sa condition. C’est pourquoi Brun dénonce les tentatives d’autodépassement de l’homme; mais derrière cette dénonciation, il vise en fin de compte la possible ouverture à la transcendance. Il sonde la négativité du monde, mais conclut que «ce n’est pas l’homme qui monte vers Dieu, jusqu’à s’identifier à Lui, c’est Dieu qui descend vers l’homme par la Révélation et par l’Incarnation»6. Le thème de la séparation est de nature apologétique. Brun part du texte de la Genèse pour fonder sa vision tragique de la condition humaine. Dès la Genèse est apparue la séparation qui a entraîné les tentatives de dépassement, vouées à l’échec, échec qui, lui, peut conduire à la transcendance; et la boucle est bouclée. L’approche de Brun est plutôt existentielle. Il la mène à travers une démarche herméneutique, par l’analyse rétrospective de l’évolution, traduite de façon significative par les mises en place scientifiques. Il va démasquer, derrière ces pensées et ces techniques, le Grand Désir d’auto-extase (qu’il soit d’aspect involutif, imagé par la quête de la chambre centrale du labyrinthe, ou d’aspect évolutif, représenté par la quête de la sortie du labyrinthe) par lequel l’homme tente de s’arracher à sa condition d’être séparé. Nous pouvons retenir que «le refus du Sacré condamne à faire de l’homme un forcené, ou une loque»7, c’est-à-dire un boulimique s’évertuant à toujours inventer, ou un désœuvré s’évadant par tous les moyens possibles. Brun remonte l’histoire et, chaque fois qu’il le peut, il dévoile les pensées cachées des hommes: telle est la tâche qu’il se fixe, sa façon de procéder.2. Une manière de philosopherJean Brun se consacre, tout d’abord, à l’histoire de la philosophie: ses premiers ouvrages traitent des penseurs de l’Antiquité. Il cherche à restituer ce que les auteurs ont dit, mais il sonde aussi la signification profonde du message qu’ils ont transmis, car il pense que le Désir se cache derrière le texte; il veut le dévoiler. Il traque la signification existentielle d’un écrit, l’intention qui se trouve derrière: c’est sa façon de philosopher. C’est le rôle que Brun fixe à la philosophie: la démystification de l’idée même de solution proposée par tous ces courants de pensée, cette course au confort techniciste. Sa philosophie est originale; Brun puise dans la philosophie grecque, la tradition judéo-chrétienne, la poésie, la peinture et fait émerger le prestige des mythes et des symboles. Il voit la philosophie comme un moyen de témoigner de la vérité, de dire ce que l’homme n’est pas. Par la philosophie, il jauge les pensées des personnes. La philosophie dresse un constat du sort commun, cherche à amener une prise de conscience de la condition tragique de l’existence humaine, l’homme ne pouvant s’en sortir par lui-même. Brun légitime la philosophie, mais celle-ci n’a de sens qu’à condition de déboucher sur autre chose qu’elle-même; pour lui, elle doit interroger, développer l’esprit critique, montrer l’échec, faire taire les «bruits», pour faire entendre la «Voix». Brun lutte pour que «ne s’évanouissent (pas) le sens critique et la réflexion au profit d’un appétit tenu en éveil»8. Il déplore que les philosophes soient souvent à la recherche de terrains pour construire leurs Tours de Babel intellectuelles. Il insiste sur le rôle de la philosophie, qui est de se livrer à un travail de démythologisation, non pas sur les mythes, mais sur ce qui prétend nous en délivrer. «La philosophie sera vraiment démystifiante en montrant que quoi qu’il dise, l’homme ne se libère pas du Sacré.»9 Brun a été influencé, notamment, par Blaise Pascal, pour qui il n’y avait qu’une alternative: venir à la foi chrétienne ou se divertir; on retrouve également ce côté tragique et douloureux de l’existence chez lui. Brun cite souvent Kierkegaard qui, également, respire cette douleur de l’existence; il lui emprunte l’image du Juif errant, qui représente, pour l’œuvre brunienne, chaque individu recherchant sa demeure initiale. Kierkegaard est très important pour Brun, qui a écrit les introductions de la nouvelle édition de ses œuvres. Pour Kierkegaard, la foi est la mise en présence tragique de la transcendance divine en sa qualité de manifestation du Tout Autre. Il pensait déjà que l’homme aspire à être son propre sauveur tout en ne réussissant qu’à être son propre bourreau. Kierkegaard prend la suite de Pascal dans la représentation tragique de l’existence; on passe de l’effroi pascalien à l’angoisse kierkegaardienne. Kierkegaard posait la question: «Où est ma demeure?», ce qui représente la condition humaine qui a le mal du pays sans avoir de pays. Brun fera référence à l’opposition kierkegaardienne entre la pensée conceptuelle et l’existence, quand il parlera de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal (l’homme tentant par la connaissance conceptuelle d’être Dieu) et de l’Arbre de la vie (qui correspond à une vie avec Dieu). On ressent, chez Brun, la douleur de l’existence humaine face à elle-même, aux choses et au monde. Kierkegaard dit s’être «efforcé d’éveiller l’inquiétude intérieure»10, car la foi est une inquiétude à son sens; il sera affublé du terme de fidéiste lui aussi. Kierkegaard émet déjà l’idée qu’il faut lire un philosophe pour ce qu’il nous dit littéralement, mais aussi pour comprendre la signification profonde, existentielle des choix intellectuels qu’il propose dans son système. Il confère à la philosophie le rôle de faire découvrir à l’homme sa misère et de lui apprendre à se méfier de ses désirs. Le bagage culturel et historique de J. Brun l’amène à élaborer de savants rapprochements entre les histoires imaginées par les hommes, et les idées et réalisations qui se sont ensuivies. Outre le Juif errant, il affectionne la mythologie; peut-être pense-t-il, comme I. Malaguti, que «dans le mythe, l’intemporel est présenté sous la forme d’un récit. C’est une façon de saisir intuitivement des réalités métaphysiques et cosmologiques, permettant ainsi de transcender le monde sensible.»11 3. Des points d’appui: les mythesJean Brun pense que les mythes sont comme des précurseurs. Les Grecs auraient traduit le Désir d’autodivinisation de l’homme, d’éclatement du Moi, par des histoires mythologiques. Il avance que «sous la forme de mythes, on trouve chez les Grecs la formulation de tout ce que la technique s’efforce de réaliser, à travers l’histoire de l’Occident. Les mythes n’engendrent que ce que les hommes leur avaient initialement confié, sans en avoir une pleine conscience, à savoir une quête de l’extase.»12Brun est marqué par le mythe prométhéen. Il le trouve révélateur de la correspondance entre le symbole mythique et le Grand Désir caché de l’homme de se passer de transcendance (Prométhée dérobe le feu aux dieux pour le donner aux hommes et se retrouve puni par les divinités, condamné à souffrir sans cicatrisation possible). Pour lui, Prométhée incarne l’homme qui aspire à briser la chaîne qui l’empêche de devenir autonome. Il voit, dans la mythologie grecque, des héros du désespoir, qui cherchaient à arracher aux immortels quelque secret de leur puissance, afin de conférer aux humains la possibilité de s’affranchir de leur douloureuse finitude temporelle; mais tous, en punition de leur audace, se sont trouvés condamnés à un temps sans fin, la mort perpétuelle. Citons rapidement quelques mythes que Brun énonce dans ses ouvrages. Phaéton conduit le char solaire et frôle, avec cet engin, la catastrophe, ce qui lui vaut d’être foudroyé par Zeus. Ixion, pour avoir brûlé d’amour pour la femme du Roi des dieux, se retrouve hurlant sans fin, cloué sur une roue. Et puis Sisyphe, condamné à une tâche sans but, de pousser éternellement un rocher qui redescend toujours, parce qu’il a enchaîné le dieu de la mort. Ou, encore, Tantale, qui vole le nectar à la table de Zeus, et qui se trouve à jamais avec un rocher qui ne tombe pas au-dessus de lui… Pour Brun, «l’homme vit de mythes auxquels il a confié son Grand Désir, celui de devenir son propre Dieu; la capacité de se délivrer par lui-même, et de lui-même»13. Il va puiser ses images dans la mythologie, comme celle du labyrinthe existentiel, venant du mythe de Dédale et d’Icare, qui s’en évadèrent en se fabriquant des ailes. Cela représente l’homme qui cherche à s’évader de sa condition d’être séparé, et qui trouve une solution technique. Brun affectionne les métaphores; il établit des liens, il prend des modèles dans les mythes: Zeus, avec sa foudre à la main, représente l’homme qui conquiert l’énergie; l’acte d’Icare signifie le désir d’utiliser le moteur pour voler… Brun réécrit l’histoire de la technique dans Les masques du désir et Le rêve et la machine. Pour lui, «Science et technique sont les grandes stratégies par lesquelles l’homme s’efforce de remporter une victoire définitive sur la séparation, en demandant à la connaissance et aux œuvres (techniques) d’opérer les efficaces dépassements salvateurs. Elles sont des entreprises de franchissement.»14 Son livre, Le retour de Dionysos, nous parle de ce dieu mythologique de l’ivresse, de l’exaltation, qui amène à s’évader hors de l’existence, à perdre la conscience de soi. L’œuvre de Brun est parsemée de ces histoires mythiques, qui montrent en même temps le désir de libération et ses limites face à la délivrance. Il va amplifier cette analyse par le langage en double teinte qu’il utilise parallèlement. 4. Une argumentation sémantiqueQu’on les appelle des paires antithétiques (H. Blocher), des doublets (B. Rickenbacher), binômes ou vocables sémantiques voisins, on note que Brun s’exprime par ces tandems linguistiques; il les multiplie. Citons-en quelques-uns: sauvetage et Salut, question et Interrogation, signification et Sens, situation et Condition, pauvreté et Misère, espoir et Espérance, libération et Délivrance, dévoilement et Révélation, intermédiaire et Médiateur… Ces termes se ressemblent, mais Brun en relève l’ambiguïté. Il affectionne de faire des distinctions linguistiques, pleines de signification. Il signifie qu’un sauveteur libère d’une situation, mais un Sauveur délivre d’une Condition; l’homme obtient des réponses à ses questions, toutefois, il lui reste sa grande Interrogation; la signification s’exprime par déductions, en revanche, la parabole ouvre au Sens; on peut passer de pauvre à riche et, pourtant, être dans la Misère; il est possible d’être déçu dans ses espoirs et, malgré tout, garder l’Espérance; un intermédiaire s’efforce d’établir des relations entre deux personnes, quant au Médiateur, il est celui qui effectue la relation. Entre ces couples de mots, il y a une frontière; un terme implique l’autre. On retrouve là son approche négative: «L’expérience du Salut ne peut être découverte que grâce aux ombres qui nous la cachent, mais cependant l’impliquent»15, «le négatif ne nie pas le positif; il l’implique»16. Une expression du binôme entraîne l’autre, l’élément premier (dans notre énumération binaire) et secondaire dans sa portée implique l’élément second et primordial dans sa portée. Cependant, bien qu’il insiste fortement sur ces différences, Brun est tout à fait discret en ce qui concerne le terme capital de cette phraséologie binôminale. Il interroge, mais ne décrit pas ce qui a trait aux termes principaux.A l’image de Pascal qui fonctionnait par aphorismes (l’homme est un roseau pensant, le cœur a ses raisons que la raison ignore…), Brun utilise des métaphores (pèlerins existentiels, nudité humaine, lumières de l’esprit ainsi que de nombreux synonymes: échappatoire, alibi, leurre, illusion, masque, ersatz, utopie, détour, prothèse…). Il veut frapper par le langage, provoquer un effet sur le lecteur.Signalons également les belles pensées sur ce que nous appellerons les témoignages résiduels que sont la Beauté, le Langage et l’Amour, les trois composants, qui constituent une autre manière que Brun a de questionner l’homme. Car, exprime-t-il, l’homme constate ces trois éléments, mais il n’en est pas l’auteur. Brun actionne sa machine à remonter le temps et passe en revue les idées avancées par les hommes. Il ressemble à un surveillant de l’histoire.5. Repères historiques «L’homme est-il dans l’histoire, ou fait-il l’histoire?» Telle est la question que pose Brun. L’homme n’est pas auteur. L’histoire a un sens, un début et une fin, un commencement, un achèvement. Brun s’oppose à Nietzsche et à sa théorie de l’éternel retour, qui annihile le sens de l’histoire. Il pose l’«irréversibilité du temps»17. Il raconte l’histoire de l’humanité, qui a reporté sur l’homme la confiance qu’elle devait placer essentiellement en Dieu. La course au savoir a fait dériver le cours de la pensée, prétendant s’acheminer vers une connaissance totale, afin de réaliser l’Homme total (expression empruntée à Marcuse). Dans Vérité et christianisme notamment, il nous fait suivre l’évolution de la pensée humaine, il explore les tentatives de propositions de solutions des philosophies, lesquelles amènent toutes, pour lui, à des seuils significatifs que l’existence rencontre devant elle, et que l’homme franchit, poussé par le Grand Désir. La connaissance n’est qu’un masque de ce Désir d’autodivinisation, avec l’espoir que la connaissance absolue élèverait l’homme au rang de Dieu.Brun décrit quatre étapes de la conception de la vérité: «Le monde grec jusqu’à Plotin, l’accession à la vérité; les temps modernes, les fondements nécessaires à l’instauration de la vérité; puis Hegel qui montre la dynamisation de la vérité par la dialectique et, enfin, Nietzsche, la désintégration de la vérité.»18 Sans être exhaustif – l’œuvre brunienne étant particulièrement dense – parcourons, rapidement, les cas de quelques personnages qui ont eu un certain retentissement, étant bien conscient des oublis que cela génère et des raccourcis impliqués par une synthèse approximative. Brun commence par critiquer Platon qui espérait que l’homme trouverait les outils pour retrouver son harmonie perdue, ainsi qu’Aristote qui suggérait que l’humain puisse être en mesure de remonter jusqu’aux causes premières. Puis, c’est au tour de Plotin qui pensait que la vérité était en l’homme, voire l’homme lui-même (à l’image de l’évangile de Thomas). Après Plotin, outre Montaigne que Brun signale parce qu’il relativisait la vérité selon les mœurs, c’est Descartes qui le marque particulièrement, pour ce qui concerne la pensée occidentale. Descartes assimilait le mal à l’ignorance et pensait qu’il suffisait de bien conduire la raison pour chercher la vérité dans les sciences. La vérité est alors question de méthode déductive; avec cette conception, l’homme n’est plus perdu, il est égaré du droit chemin, et il n’a alors besoin que d’une méthode pour y revenir. Passons rapidement sur Spinoza, qui voit Dieu en nous, et Malebranche, qui perçoit la vérité dans l’intelligence, et arrivons à Kant, qui, lui aussi, échafaude que le mal n’est qu’ignorance, corrigible par l’enseignement, puisque l’homme possède en lui la vérité, s’accordant en cela avec les idées de Rousseau. Leibniz proposait, quant à lui, la privation, afin de faire ressortir de l’humain le bien. Diderot, lui, invoquera la volonté générale, comme moyen de vérité. Le XIXe siècle débute avec une nouvelle étape inaugurée par Hegel le dialecticien, qui indique que la vérité est en nous, et que c’est nous qui la dévoilons, parce que Dieu fait partie de nous. La dialectique est alors de rigueur, de la thèse et l’antithèse à la synthèse. Dans ce siècle, nous trouvons Comte qui envisage que le Grand Etre Social est la source de la vérité; dans cette lignée, Marx en propose une version: le partage forcé comme organisation humaine véritable, vers une cité parfaite. Durkheim penche également pour une solution sociologique. Darwin, lui, inaugura une autre voie, celle de l’évolution historique – elle servira d’appui au nazisme – qui se propose d’épurer la race, afin d’accélérer le processus et de parvenir à une Solution finale. Une dernière étape est franchie avec Nietzsche, qui proclame la mort de Dieu. Selon lui, il n’y a plus de vérité, la marche en avant sans sens ni but est la seule vérité; il faut donc se détacher de l’espérance d’une quelconque vérité. Nous voyons aussi Freud, qui pense que la vérité est dans la libération de la conscience, comme pour Teilhard de Chardin, pour qui le mal n’est qu’un défaut, une déficience qui se corrigera avec le temps. Sans compter l’influence sur les pensées de la relativité de Einstein. Avec Foucault et Sartre qui accusent notre recherche de la vérité de nous avoir limités dans notre liberté.«Rien n’a de sens» est devenu le sens, l’«essayisme», la liberté sans entraves, chacun sa vérité, vive le progrès… Brun développe un quasi-réquisitoire, montrant qu’on a conféré à l’histoire et à la science une vocation démiurgique. Il scande que «la condition humaine, elle, demeure toujours et partout la même, et l’homme se révèle bien incapable de s’en délivrer»19, car «l’homme n’ose s’avouer qu’il se trouve acculé au fond de l’impasse où l’a conduit l’idée qu’il pourrait parvenir au Paradis en creusant son chemin dans les souterrains de la chute»20. Et Brun va dévoiler tous les efforts de l’homme pour bâtir les éléments de son évasion existentielle.6. L’évolution de la techniqueBrun se livre à une interprétation de la technique et de son évolution. Il énonce que «la technique s’efforce d’être une grâce efficace élevant l’homme à une destination surnaturelle capable de l’arracher à lui-même»21. Pour lui, l’Orient a opté pour une extinction du désir, car celui-ci est dénoncé comme une illusion qui n’engendre rien, sinon la douleur. On opère alors une régression qui libère de soi-même et des souffrances humaines, une recherche de la maîtrise de l’intérieur, afin de s’orienter vers un état extatique. L’Occident, de son côté, déifie le désir comme essence même de l’homme, et recherche, notamment à travers la technique, une maîtrise de l’extérieur, pour l’amener à l’autodivinisation. Il extrait cette analyse de la mythologie, dans laquelle les quatre éléments premiers, terre, eau, air, feu, sont à l’origine des mythes. La technique serait l’utilisation de ces éléments que l’homme ne ferait que domestiquer. Il raconte, entre autres, comment l’homme s’appropria le feu, afin d’arriver jusqu’à le posséder à travers le moteur à explosion, l’électricité… «Nous nous trouvons ici devant un désir démiurgique capital qui se cache derrière toutes les tentatives humaines pour passer de l’animé à un système artificiellement animé par un moteur de construction humaine.»22 En d’autres termes, l’homme subtilise la foudre à Jupiter pour fabriquer des armes, elles-mêmes utilisées pour foudroyer à leur tour, ou permettre de se réjouir avec des feux artificiels. On retrouve le mythe de Prométhée: l’homme qui a volé le feu au ciel. Métaphoriquement, l’homme cherche à posséder les moyens de son évasion, l’homo faber quitte le labyrinthe existentiel, non avec des ailes de cire comme Icare et Dédale, mais grâce à la technique et à la science, son alliée; l’homme s’élève «au premier sens du verbe comme au second».Brun décrit, étape après étape, invention après invention, le progrès en marche, vers la grande libération. Il rappelle constamment que «l’intuition directrice qui commande les découvertes a toujours été guidée par le Désir cherchant à conquérir les cadres spatio-temporels de l’existence»23. C’est son cheval de bataille: soulever l’intentionnalité latente, relevant du désir démiurgique de la science, ce désir d’être soi-même créateur, à la place du Créateur. Voilà, pour lui, ce qui est dissimulé derrière le progrès de la technique artificielle, que ce soit la télévision, l’ordinateur, les télécommunications, la robotisation ou la mise au point d’androïdes… Vers une copie conforme (le clonage!). Mais, «derrière le désir de fabriquer l’automate parfait (la seconde Eve!) se trouve le désir absolu de l’homme de se remodeler, se guérir de sa condition originelle»24. Il s’agit bien, selon lui, pour l’homme vagabond, de faire un voyage initiatique, afin de retourner «là où régnait la panmixie absolue du germe caché au centre de l’œuf du monde»25. Brun a réécrit l’histoire de la technique essentiellement dans Les masques du désir et Le rêve et la machine. Les exemples seraient trop nombreux à citer; nous retiendrons ce qui concerne la photographie et le cinéma. Brun leur affecte le nom de «machine à figer le temps», avec lesquelles on peut archiver le temps, le distribuer, l’arrêter, le remonter, le ralentir… Ainsi, l’homme a l’impression de se déconnecter de lui-même, la technique lui permettant, en quelque sorte, un contrôle du temporel, auquel l’humanité aspire, par le biais des découvertes scientifiques issues de l’analyse sur la nature. L’homme tend donc à «transformer la nature en matériau, afin de la refaire selon les besoins de l’humanité»26. Brun pense que la technique est le prolongement de la main humaine, derrière laquelle se cache l’intention profonde de l’humanité. Il ne retrace l’évolution scientifique que pour montrer que «l’histoire des techniques… ne relève nullement d’un progrès de la conscience qui serait parallèle à un progrès de la science, mais elle appartient à ce fond obscur gisant au cœur de l’homme, et auquel elle donne l’occasion de se manifester»27. Il va même plus loin en dénonçant l’homme comme un stratège s’évertuant à développer des techniques d’accomplissement de mythes, pour exprimer son désir existentiel, celui de sortir de sa condition. Il va sans dire, pour lui, que si «les machines… ne sont pas seulement des projections organiques au service d’une tactique de la vie cherchant à conquérir et à refaire le milieu, elles font avant tout partie de la stratégie de l’existence qui tente de se libérer de sa propre essence et de faire surgir un nouvel Etre»28, à vrai dire, «par la machine l’homme a voulu se faire ingénieur en ontologie»29. Brun a cherché à montrer que l’homme confère à la technique une ambition sotériologique. Il se penche également sur d’autres domaines, afin de révéler cette dérive de l’humanité qui englobe tout ce qui touche à l’humain.7. Quatre domaines d’analyse Il nous est apparu intéressant de relever, de façon même lapidaire, quelques réflexions faites par notre auteur dans ses ouvrages. Etant donné l’étendue de son œuvre et la diversité des thèmes qu’il traite, nous nous sommes limités volontairement à quatre domaines pour illustrer sa démarche – la psychologie, la politique, la science et la théologie – et à quelques éléments seulement dans ces domaines. Ce choix est personnel; nous ne visons rien d’autre que de montrer le large éventail de la culture brunienne, qui est loin de se limiter uniquement à la philosophie.Dans le domaine de la psychologie, Brun cerne les courants prépondérants de son siècle, qui vont influencer profondément les personnes pendant des décennies, voire plus longtemps encore. Il montre le lien qui peut exister entre ces trois grands personnages que sont Marx, Freud et Nietzsche, et comment une idée se retrouve dans plusieurs domaines de l’histoire humaine. Il avance, en effet, que ces trois ont pensé l’homme en termes de maladie. Nietzsche voit l’homme comme un être malade, fatigué; pour Marx, l’homme est aliéné de par l’écart qu’il constate entre l’individu tel qu’il devrait être et la réalité de l’homme tel qu’il est; enfin, Freud, qu’il admire, perçoit l’homme comme un malade, un névropathe, vivant un conflit entre son désir et la réalité. La maladie est à la fois un refuge et, en même temps, un obstacle. Elle exprime la nostalgie d’un état prénatal parfait. Pour Brun, tous trois effectuent un même diagnostic: l’homme est malade de manière ontologique, socio-économique ou métaphysique; dans les trois cas, il s’agit de la perte d’«une santé originelle»30. Il pense notamment que Freud a eu le mérite de voir dans le désir une grande force cosmique; et Freud cherche alors la désaliénation par une dédramatisation et un abandon du désir, car le malade, pour lui, a choisi la maladie comme solution. Bien entendu, Brun dénonce le fait que toute spiritualité soit écartée chez Freud, pour qui «la religion est une névrose collective subordonnée au complexe d’Œdipe… un ensemble de fantasmes déterminés par notre situation infantile»31. Ces trois «diagnostiqueurs» prescrivent une solution différente à cette maladie humaine: la relativisation de la vérité, un modèle sociétal égalitaire, une analyse bienfaitrice; ils se posent en sauveurs de l’humanité alitée. «L’homme cède à la tentation de croire qu’il peut devenir l’artisan du Paradis retrouvé, en recherchant (alors) dans l’abondance des biens que procure l’action.»32 En fait, nous attendons la naissance de l’Homme Total, l’humain totalement rétabli sortant d’une convalescence que plusieurs, par différents moyens, contribuent à favoriser. En ce qui concerne le domaine politique, le septième chapitre de Vérité et christianisme aborde, de façon originale, le sujet. Brun y montre que l’on intègre les individus dans un organisme collectif tout-puissant. Ce collectif légifère et dicte les conduites à tenir, la personne se retrouve finalement évacuée. Dieu se trouve sociologisé, et ce n’est plus la philosophie (au sens du penseur) qui oriente l’organisation humaine, mais le philodoxe (l’ami de l’opinion); on parle de citoyenneté là où Vox populi surclasse Vox Dei. Les trois vertus de la République sont mises sur un piédestal, alors que pour chacune d’elles on peut noter des limites. En effet, si les hommes demeurent libres, ils ne seront pas économiquement égaux. Or, si on travaille à les rendre économiquement égaux, ce sera au détriment de la liberté. De plus, la fraternité est très relative, puisqu’elle doit être librement exercée, donc vécue sans égalité. Quant à prendre l’opinion comme repère de normalité, on sait qu’elle est subjective et sujette à l’erreur; à travers elle, le collectif est sotériologiquement perçu comme perspective d’avenir.En ce qui concerne la science, Brun pense que le dogme scientifique a voulu balayer une genèse mythologique, et qu’il s’est trouvé pour cela l’évolutionnisme. Notre auteur relève ici trois points contradictoires: tout d’abord, le transformisme n’est pas vérifiable par une expérimentation; ensuite, il est bien symptomatique de constater que chaque évolutionniste propose de dresser un arbre généalogique différent de celui des autres; et, pour finir, il paraît raisonnablement difficile d’énoncer qu’un élément primitif aurait évolué! Pour Brun, nous avons à faire là à un entêtement idéologique qui, tout simplement, déifie le facteur temporel. Nous nous trouvons alors dans une «surcréation» en marche, où «chacun d’entre nous est un maillon de la grande chaîne des Etres»33 et nous devons travailler à l’avènement de l’histoire progressiste, le progrès et le futur s’associant pour former une vertu salvatrice.Dans le domaine de la théologie, Brun se montre très critique. Il assaisonne «les marchands du temple (qui) s’affairent aujourd’hui autour des Ecritures pour les améliorer, les rectifier, les disséquer, les manipuler et les faire parler»34. Brun se fait virulent à propos de l’évolution de la théologie, car cette dernière touche à la moelle du message, «le message des Ecritures a été conceptualisé, analysé, déductivement organisé, transformé en un système philosophique de concepts, ordonnés selon la raison»35. Il dénonce l’adaptation du message que l’homme fait à sa propre conception, alors qu’il devrait s’adapter, lui, au message conçu par le divin; la théologie se confond avec l’anthropologie. Car, à force d’angéliser le message, de l’adapter, de l’amenuiser, de l’aseptiser, de le diluer dans l’esprit du siècle, on le transforme. «Beaucoup de théologiens répètent à l’homme qu’il est à l’image de Dieu et passent sous silence toute idée de mal radical.»36 «Le nom de Dieu a été tellement vidé de lui-même par des exégètes trop humains, qu’il a fini par ne plus être pris que comme un synonyme de celui qui l’utilisait; il s’est donc finalement trouvé réduit à n’être qu’un doublet inutile de l’homme.»37 L’homme fait Dieu à son image, il n’est plus que l’objet d’un discours. Tags : Catégorie : 1- METAPHYSIQUE | Commentaires (0) | Ecrire un commentaire |ONTOLOGIE DE L'UNITEAjouté le 7/6/2008 III L’un et le multiple A - Un relativisme constructif En se basant sur les 4 traits communs à toutes les citations d’Héraclite relevées par J-F Pradeau, on peut affirmer que le relativisme héraclitéen s’exprime de 4 façons : 1) Un sujet appréhende un objet selon ce qu’il est : il n’y a pas d’identité exclusive des choses. Une identité n’est pas une unicité. Ainsi en est-il de la désignation et de la connaissance des choses mêmes : on ne peut pas qualifier les choses d’une unique façon. Hésiode est le maitre des plus nombreux, lui dont on croit qu’il sait le plus de choses, alors qu’il ne connaissait même pas le jour et la nuit ; car ils sont un. 2) La relativité des jugements, des qualités. On peut l’illustrer par la géométrie : ce qui est diamétralement opposé a plus en commun que ce qui est simplement différent, que 2 points sur un cercle sans aucune relation envisageable. Ainsi en est-il de l’opposition des contraires dont Héraclite favorise l’usage dans ses sentences. Ce qu’on désigne en fonction d’une qualité doit posséder la qualité contraire. La mer est l’eau la plus pure et la plus souillée ; pour les poissons, elle est potable et salutaire, mais elle n’est pas potable et elle est mortelle pour les hommes. 3) Il ne s’agit pas seulement d’un relativisme concernant les objets mais traitant aussi des changements des sujets, des agents. Ce qu’on retrouve dans la détermination des rapports, dans la compréhension des rencontres. Il s’agit de s’interesser aux interactions environnantes pour comprendre l’action, le phénomène central à l’étude que l’on se donne. Les ânes préfèreraient le foin à l’or . 4) En dernier lieu, ses adages relativistes traitent toujours de la vie humaine, quel que soit le sujet abordé. Or, c’est bien une des particularités de l’Obscur : ce qui relève de la physique dans son œuvre tend à la cosmologie, mais à une cosmologie seulement esquissée. A l’harmonie ontologique correspond une poétique (= un art de, une pratique, une mimesis des actions humaines) esthétique. Ce qui définit un projet épistémologique singulier doit aussi se comprendre sur le plan éthique. Le chemin ascendant et descendant sont un et le même . Il s’agit donc d’un relativisme constructif au sens où les choses peuvent toujours se comprendre en fonction d’une mise en relation afin de signifier qu’une identité, qu’un phénomène, qu’un facteur se rattache à, implique toujours un cadre de référence plus vaste. Prendre en compte le champs des possibles, être sensible à d’autres voies, les virtualiser n’implique pas nécessairement une dispersion de l’un. La multiplicité n’exprime pas un chaos insaisissable, une simple addition d’unités séparées. Elle est parcourue par des lignes de forces comme des perles peuvent former une chaîne lorsqu’elles sont filées, lorsqu’on a réussi à faire passer un fil conducteur les ressaisissant toutes. Ainsi, Héraclite s’oppose nécessairement à une normation achevée du Vrai/Bien/Beau en ce sens que leur définition sont toujours provisoires et motivées. En effet, avec Héraclite ne se rapproche d’un vrai que ce qui fait nécessairement toujours écho à l’ensemble, et dans l’absolu au Tout qui est Un. B - Harmonie de la contrariété Les liaisons sont des touts et ne sont pas des touts, l’accord et le désaccord, le consonant et le dissonant: de l’un proviennent toutes choses, et de toutes choses provient l’un. La lutte est une tentative d’harmoniser les contraires de susciter des échanges réciproques. Il faut savoir que la guerre est ce qui est commun, et qu’elle est éprise de justice ; ainsi toutes choses sont engendrées et rendues nécessaires par la discorde. Ainsi, au mobilisme universel d’Héraclite faut-il lier sa théorie de la contrariété. Néanmoins rien n’est plus éloigné du positivisme d’un Laplace. Il s’agirait plutôt d’un monisme de principe. Ainsi le terme kosmos revient fréquemment. Il signifie un même et unique tout ordonné. Pour Héraclite, toute chose appartient à ceci, et la contrariété est la manifestation même de l’unité. Immortels mortels, mortels immortels : vivant la mort de ceux-là. Mourant la vie de ceux-là. Ainsi, la vie est conditionnée par son contraire la mort. Le jour par la nuit, etc… 2 aspects distincts d’une même chose. Il est fatigant de s’adonner aux mêmes taches et de leur être assujetti Pour reprendre l’exemple géométrique, concevoir ce qui est diamétralement opposé, c’est établir des lignes de forces, des symétries, c’est mesurer en se donnant une perspective. Dans la circonférence d’un cercle, le début et la fin se confondent. Une pensée moderne: (-400 av.JC): Ajouté le 26/5/2008 à 10:00 PMRetourUne pensée moderne:Héraclite (-400 av.JC) Annexe 1: Les mots-clés Penseur universel - univers- divin - pensée ouverte - logos - vérité - Dialectique - pensée dialectiqueCosmos - Feu - chaos - lumière - ténèbres - désordre - ordre - Monde - cosmosUnité (elle-même et son contraire) - UN - Etre - Uni - mouvement unitaireTotalité - tout - (en mouvement)Logos - dévoiler - revoilerEnglobe - global - phénoménalMouvement - errancePhénomènesHarmonie - Sagesse - Force - poésie - beautéForces opposées - négativité - force démesurée Hybris - DikéDevenir - perpétuel - fleuveGuerre - conflit - négativitéTemps - rythme - perpétuel - fleuve - destinée - devenir - justiceJeu - joueurEnfant - royalLangage - logosChosesNature - physisCité - loi universelle - polisHomme - fragment d'univers - EtreAme - divinité - divinLier - relier - consolider - rattacher Retour Tags : Catégorie : 1- METAPHYSIQUE | Commentaires (0) | Ecrire un commentaire |HERACLITEAjouté le 7/6/2008
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