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PARMENIDE

Ajouté le 8/6/2008

série philosophie

Les chemins de la penséesur ParménideP. Deramaix

de l'être au logos Les fragments qui nous restent du Poème - "Sur la nature" (1)- de Parménide nous invitent à emprunter une voie escarpée. En effet, Parménide nous expose le récit d'un cheminement menant à une injonction qui s'impose à toute pensée philosophique. Il y est requis du penseur, s'il veut accéder à la certitude et rester digne de créance, d'asseoir son discours sur une pensée inflexible de l'être, décrit comme " formé tout d'une pièce, exempt de tremblement et dépourvu de fin", " tout entier à la fois, un et un continu". A ce titre, on peut considérer le poème de Parménide comme le texte fondateur de l'ontologie. Cependant, la pensée de l'être ne peut faire l'économie ni du monde, ni du discours : le texte de Parménide n'est pas, loin s'en faut, qu'une affirmation métaphysique de la pérennité de l'être ; son programme s'étendait plus loin dans la mesure où le poème traite "de la nature" en vue d'élucider le fondement du monde visible. Nous avons affaire à une pensée de la "physis". On doit moins comprendre cette notion comme l'ensemble des phénomènes aujourd'hui appelés "physiques" que comme une catégorisation générique d'une cause première, d'un substrat commun permettant de fonder et d'élucider la genèse des choses. Le "Peri Physeos" reste à nos yeux une énigme, en raison de son caractère largement métaphorique, mêlant le récit allégorique à des assertions abruptes qui vous mettent face aux questions- fondamentales de la métaphysique : les rapports entre la pensée et l'être, la fondation ontologique des étants et le paradoxe du devenir face à l'immuabilité de l'être. L'énigme s'épaissit lorsqu'on constate que le récit emprunte emprunte volontiers au mythe, voire au langage religieux, une forme narrative qui détermine une véritable topologie de la pensée. Nous nous situons, semble-t-il à la frontière entre l'exposition d'un mythe, narration mettant en scène, allégoriquement, les personnifications, divines ou allégoriques, de la Justice (Thémis), le Droit (Dikè), la persuasion (Peithô), montrant dès l'aube de la philosophie que celle-ci entretient nécessairement un rapport étroit avec le discours (logos) et le jugement. Ce récit est de part en part traversé d'une métaphore - celui des chemins de pensée - qui d'emblée situe le travail du philosophe dans un espace conceptuel qui lui est propre : le philosophe chemine, progresse, et choisit sa voie, il emprunte un chemin qui va des ténèbres vers la lumière, et, se voit, par la même occasion contraint à se séparer d'un état originaire, partagé par l'ensemble des hommes que l'on pourrait qualifier de "naïfs", conditionné par la seule opinion - "doxa" - ou par un ensemble de croyances qui, pour être communes, n'en sont pas pour autant fondées avec toute la certitude attendue d'un savoir authentique. Un effort est exigé du philosophe qui, d'étape en étape, doit consentir à des renoncements, des choix entre la voie escarpée et les sentiers battus, entre la voie de l'être et l'impasse du non être, et - dans la voie de l'être - entre une ontologie de la permanence et de l'immuabilité et celle, hautement problématique, du devenir et de la mouvance, voie incertaine qui fut empruntée par l'école ionienne et par Héraclite en particulier. Notre approche et notre questionnement sera double. Parménide esquisse une topologie de la pensée, ce que manifeste la forme narrative de l'exposé, qui déploie dans une temporalité et dans un espace précis, le geste philosophique. Nous chercherons à élucider le sens de cette allégorie et voir dans quelle mesure, et pourquoi, une faille s'installe entre l'approche héraclitéenne de la physis et l'approche parménidienne. Le deuxième champ d'interrogation sera le rapport qui se dessine entre l'être et le logos. Le "Peri physeos" de Parménide n'est pas qu'une injonction à l'ontologie, il est un discours des rapports entre la pensée et l'être, mais aussi un discours du discours dans la mesure où il délimite sans ambiguïté les conditions d'une ontologie crédible. Parménide ne nous parle pas que de l'être, mais aussi, et surtout, du discours qu'il est possible d'en tenir. Ainsi nous serons amenés à esquisser le rapport hautement problématique entre la physis, la pensée et le discours. Une topologie de la penséeLà se dresse la porte
Donnant sur les chemins de la Nuit et du Jour.
Un linteau et un seuil de pierre la limitent.
Quant à la porte même, élevée vers le ciel,
C'est une porte pleine, aux battants magnifiques,
Et Dikè, aux nombreux châtiments, en détient
Les clefs, dans les deux sens contrôlant le passage.
Dès le début du récit, le penseur se trouve face à un seuil. Tout ce qui précède relève du passé, et l'on sait que les cavales ont emporté le poète - selon ses dires, "aussi loin mon coeur en formait le désir" - empruntant une voie "hors des sentiers qu'on voit communément les hommes emprunter", "la voie renommée de la Divinité qui, de par les cités, porte l'homme qui sait". S'il faut en croire Sextus Empiricus, les cavales sont "les impulsions irrationnelles de l'âme" et les "jeune filles" indiquant le chemin ne seraient autres que les sens. La passion donc emporte donc le poète sur les chemins de la pensée : nous restons encore à l'extérieur de la philosophie, dans une première étape qui consiste précisément à vouloir accéder à un savoir certain, muni de ses seuls sens, confiant à l'enthousiasme le soin d'emporter l'âme jusqu'au seuil de la sagesse. La déesse s'adresse au poète : Jeune homme, toi qui viens ici, accompagné
De cochers immortels, porté par des cavales,
Car ce n'est point une Moire ennemie,
Qui t'a poussé sur cette voie (hors des sentiers
Qu'on voit communément les hommes emprunter),
Mais Thémis et Dikè.
Le Justice et le Droit, plutôt qu'une "Moire ennemie", guident ainsi le poète jusqu'au seuil. On peut s'interroger sur les rapports entre le droit, la justice et le questionnement de l'être. L'intervention des divinités ne signifie pas qu'il faille conférer au poème de Parménide une intention spécifiquement religieuse. On peut faire un départage, en outre, entre le discours rituel et le mythe, ce dernier devant être considéré comme une mise en scène narrative d'une vérité philosophique, illustrant, allégoriquement, un processus cognitif ou un schème de pensée. Cependant, le récit s'éclaire dans une certaine mesure lorsqu'on considère la fonction des personnages divins - Themis, Dikè, les Moires - dans la conscience collective des Grecs. Parmi les Titanides, fils et filles du Ciel et de la Terre, Themis est la déesse de la loi. Elle personnifie la justice s'exerçant à l'intérieur du groupe familial, exprimant l'autorité traditionnelle. Notons qu'elle enseigna l'art de la divination à Apollon et se trouve à l'origine (mythique) des oracles delphiques. Dikè, fille de Themis et de Zeus, est l'une des trois Heures. Elle règle les rapports externes entre les familles et introduit la justice au coeur de la cité, dans l'espace public, en régulant les rapports entre les hommes et s'opposant à toute démesure (hubris). Les Moires, soeurs des Heures, règlent la destinée des hommes en leur accordant un temps de vie et décidant de leur mort. Ces divinités sont liées au cycle vital et suscite une attitude ambivalente, mixte de vénération et de crainte, d'amour et de peur. Elles sont innommables et indicibles, pourtant c'est d'elles que mortels et immortels tiennent la parole et la loi. Mais la loi qu'elles personnifient relève du désir aveugle, de la nécessité, de l'inflexibilité du destin et ne peut être assimilée à la Justice, personnifiée par Dikè, qui résulte d'une décision rationnelle, d'une mesure de ce qui peut et doit être partagé. En agissant sous l'impulsion de Dikè et de Thémis, plutôt que de se laisser emporter par une Moire, le penseur échappe à la nécessité, et refuse de s'abolir comme sujet pour se soumettre aux déterminations aveugles de la matière et du destin. Le cheminement philosophique présuppose - avant même toute exposition de l'être - un arrachement, une décision critique par lequel le penseur s'engage dans le chemin escarpé plutôt que de suivre les sentiers battus. L'idée de décision critique - krisis - revient à maintes reprises dans le texte de Parménide : à chaque étape de la pensée, l'homme doit choisir : jour ou nuit, être ou non être, pensée éléatique ou pensée ionienne. Le moment critique est donc un instant d'indécision, un point de rupture où l'espace des possibles doit nécessairement se réduire en fonction d'un choix, heureux ou malheureux selon qu'elle entraîne un savoir certain - rendant le discours crédible - ou s'égare dans les chemins de traverse du discours contradictoire, paradoxal et incertain. Couloubaritsis note que : "  l'usage conjoint de dikè et de thémis ...dévoile, par rapport à la "norme humaine" à la fois une obligation qui dépasse l'homme et une mesure/démesure qui est inscrite en lui et qui peut susciter son cheminement aussi bien dans le chemin de la vérité que dans celui de la distorsion. C'est pourquoi on peut supposer qu'en utilisant également la figure de Dikè à coté de la notion même de dikè, Parménide cherche à faire apparaître que l'obligation n'est contraignante que parce qu'elle introduit une sentence juste, fondée ... sur une krisis, la seule décision possible " (2) Or une telle décision ne peut être le fait d'une pensée enchaînée au destin : la liberté se conquiert à travers l'autonomie d'une raison capable d'exercer la justice. On peut dès lors pressentir ici le rapport entre la justice et le questionnement de l'être. Le juge doit, avant de prendre une décision de justice, mettre en évidence les preuves, interroger les témoins, discerner le vrai du faux, le certain du probable... pour ce, il doit établir une vérité, qui sera double : d'une part, il doit être certain de l'adéquation de sa conviction avec les faits - que les témoignages et les preuves rendent probants - et d'autre part, il doit confronter l'événement ainsi dévoilé à la loi - humaine ou divine - qui se présente comme la norme de ce qui, non seulement est, mais ce qui doit être. Avant même d'être au seuil de la porte gardée par Dikè, le penseur "sait" : les cavales l'ont dirigé "sur la voie renommée de la Divinité qui, de par les cités, porte l'homme qui sait". On s'interrogera certes sur cette Divinité anonyme, mais ce qui importe ici est ce savoir qui précède les dires de la Déesse. Sextus Empiricus assimile les "jeunes filles" qui accompagnent et guident les cavales aux sens : Les jeunes filles qui l'ont conduit sont les sens : la formule "car de chaque côté les deux cercles des roues rapidement tournaient" désigne les oreilles qui servent à percevoir le son; il a appelé les yeux, "les filles du soleil qui avaient délaissé les palais de la nuit" et a dit, couraient vers la lumière parce que sans lumière, il est impossible de faire usage de ses yeux. (3) On peut certes discuter l'interprétation lourdement allégorique, d'autant plus que les "filles du Soleil" semblent, dans le récit, non pas accompagner le voyageur mais être venues à sa rencontre, délaissant les "palais de la Nuit", pour l'accompagner ensuite vers la lumière. Cependant, il est clair que le cheminement est une élucidation, une montée vers la lumière, bien que la porte gardée par Dikè donne aussi sur le chemin de la Nuit. Ce qui est acquis d'ores et déjà par "l'homme qui sait" est l'arrachement aux sentiers battus, c'est-à-dire la mise en question de la doxa, un doute, ou plutôt un savoir d'un non-savoir, la conscience d'une ignorance ou d'une illusion dont on doit se départir. La mise en route philosophique est avant tout un constat d'ignorance. Reste cependant la question - qui sous-tendra par la suite une bonne partie de l'argumentation du Théétète - de la catégorisation d'un inconnu, et parce que inconnu, d'un indicible. Le savoir de l'homme qui sait se dessine en creux, comme un manque mais aussi comme un pressentiment. Car les sens, dont il est question, ne se contentent pas d'illusionner, de donner à voir le phénomène au risque du voilement de l'être, ils désignent, précisément parce qu'elles permettent à la lumière d'accéder à la conscience, l'objet possible d'un savoir encore à acquérir. Le doute portera sans doute sur ce que les sens révèlent, mais si une incertitude subsiste quant à la nature de ce que nous percevons, nous n'en sommes pas moins certains que ce perçu est la trace, le signe d'un "connaissable" que la Déesse se chargera de mettre au jour. Nous devons, ici, revenir à la figure de Dikè : elle se trouve sur le seuil comme gardienne d'un passage menant à la fois au chemin de la Nuit et celui du Jour. Une double ambivalence se dévoile à ce point du texte : la Déesse présente comme concevables deux voies, qui toutes deux se situent au-delà du seuil et elle est, par ailleurs, à la fois bienveillante, puisqu'elle reçoit le narrateur, tandis que la gardienne - "aux nombreux châtiments" - du seuil, contrôle le passage, dans les deux sens. Le narrateur, le penseur, est un héros au prise avec des forces contradictoires : agissant au nom du droit et de la justice (c'est-à-dire de la justesse de pensée) il se destine à la Déesse, but de son voyage. Il est aidé et guidé par les Héliades, les filles du Soleil, tout en évitant le fourvoiement inspiré par la Moire. La porte est pour lui un obstacle tant que la gardienne lui interdit l'accès, mais Dikè est précisément ce au nom de quoi le héros se met en branle, de sorte que les Héliades éclairant le narrateur en mettant en lumière à la fois l'indice de l'être et ce qui lui fait obstacle, persuade Dikè d'ouvrir l'accès vers la Déesse. Le passage du seuil est indispensable à la rencontre avec la divinité. A ce point, le ton du récit change, puisque la Déesse devient à son tour l'Actant principal, l'énonciatrice active du savoir. L' "homme qui sait" ignore, mais sait qu'il ignore, et advient en présence de la Déesse qui lui dévoile deux chemins contradictoires : le discours de l'être, et le discours du non-être. Bien que la Déesse affirme sans ambiguïté que le non-être est inconcevable, le chemin qui conduit au nihilisme reste clairement affirmé comme concevable. Nous devrons élucider ce paradoxe. En fait l'un et l'autre cheminement relève de la pensée philosophique (l'au-delà de ce seuil de jugement) ou plus exactement constituent des réponses possibles, entre lesquelles il faut, d'une manière ou de l'autre, choisir sous l'égide de Dikè, c'est-à-dire sous l'égide d'une raison critique. La raison critique est donc la clé, ou la détentrice de la clé, qui ouvre aux chemins de la pensée sans garantir, pour l'instant, la justesse de la réponse. La raison critique apparaît comme un seuil : elle divise l'espace de la pensée en deux régions. Le héros a quitté depuis longtemps ces sentiers battus de la doxa, et accède au seuil par un travail de questionnement. Nous pourrions qualifier cette région de "précritique", entendons par là que jusqu'alors, le héros, porté par l'enthousiasme et le désir du vrai, a fait confiance à l'intuition (les cavales) autant qu'à sa perception, pour se guider vers un savoir certain. Mais il ne peut véritablement y accéder qu'à travers une prise de décision - elle ne se réduit pas à l'abandon sceptique des méandres de l'opinion commune - qui l'amène d'une part à franchir un seuil irréversible (car on ne peut rebrousser chemin sans mettre en branle, de nouveau, la raison critique) au-delà duquel le héros se voit transfiguré : il ne cherche plus, il agit en décidant de la vérité. Ce passage ne le prémunit pas cependant de tout égarement, car le paysage qui se dévoile au-delà du seuil n'est pas sans complexité, de sorte que son parcours entraînera d'autres décisions philosophiques. Si nous recensons les occurrences de la métaphore du "chemin" dans le poème parménidien, nous sommes amené à nous départir de l'interprétation commune réduisant la problématisation philosophique à un choix unilatéral pour une ontologie exclusive de toute pensée du non-être. Non seulement, le nihilisme est un chemin affirmé comme "concevable" (à la différence du non-être qui lui est affirmé "indicible", au prix d'une aporie que nous devrons élucider) mais le chemin de l'être semble lui-même se ramifier. Départageons de prime abord les sentiers et routes inhérentes à l'espace précritique : les sentiers battus sont ceux de la doxa commune d'une humanité assujettie aux passions et aux préjugés, le doute permet de s'engager sur la route du savoir, mais ce chemin ne constitue pas en lui-même le discours du savoir, il mène simplement au seuil de l'espace post-critique - que je désignerais, faute de mieux, comme l'espace de la pensée philosophique - et à sa condition, à savoir la décisive raison critique, clef de la certitude. Au-delà, plusieurs discours, ou parcours de la pensée, sont possibles. En fragment 2 la Déesse énonce les deux voies concevables : La première, à savoir qu'il est et qu'il ne peut
"Non être, c'est la voie de la persuasion,
Chemin digne de foi qui suit la vérité ;

La seconde, à savoir qu'il n'est pas, et qu'il est
Nécessaire au surplus qu'existe le non-être,
C'est là, je te l'assure, un sentier incertain
Et même inexplorable : en effet le non-être
(Lui qui ne mène à rien) demeure inconnaissable
Et reste inexprimable.
Le penseur est tenu éloigné de cette seconde voie, mais elle est la première dont il faut s'écarter. La déesse continue, en fragment 6 en ces termes : Ensuite écarte-toi
De l'autre voie : celle où errent des mortels
Dépourvus de savoir et à la double tête
La question qui se pose est de savoir si la voie auquel il est fait allusion, cette voie où les Mortels "se laissent porter, sourds, aveugles et sots, foule inepte, pour qui être et non-être sont pris tantôt pour le même, tantôt pour le non-même", doit être identifiée comme ces "sentiers qu'on voit communément les hommes emprunter" évoqués dans le fragment 1. Chacune de ces voies d'errance est empruntée par le commun des mortels. Dans le fragment 1, la Déesse signifie que le héros sort de la foule, emprunte une voie d'élection, tandis que le fragment 2 paraît être comme un avertissement pour l'avenir, recommandant au philosophe, et non plus seulement au chercheur, de résister "à l'habitude, aux abondants prétextes" qui pourraient l'amener sur ce chemin "où oeil aveugle, sourde oreille et langue encore régentent tout". L'helléniste aura pu remarquer la diversité des termes grecs désignant tel ou tel chemin : dans la région pré-critique, nous avons le chemin - odos - de la Déesse, la piste - patos - des hommes, et au-delà du seuil, nous relevons les voies - keleuthoi - nocturne et diurne, et le chemin carrossable - kat' amaxiton - identifié au chemin de la Déesse. Ces quatre chemins que l'on trouve dans le fragment premier ne peuvent être assimilés - pour L. Couloubaritsis (4)- aux chemins de l'Être, du Non-Être, et de la Doxa, décrits par la Déesse dans les fragments 6 et 8. Hormis la piste des hommes, les chemins dont il est question ici sont des voies d'accès vers le savoir dispensé par la Déesse... mais le discours divin - celui de la vérité, la déesse étant assimilée à l'Aletheia - ne nous dévoile qu'une multiplicité de méthodes de pensée possibles. On ne peut donc réduire l'interprétation du texte à la définition d'un nombre fini - deux ou trois - de chemins évoqués, en termes d'accessibilité ou de non accessibilité, de son utilité philosophique ou de son inutilité, par la Déesse. En fait, l'intention de Parménide est essentiellement polémique : il se positionne par rapport aux approches philosophiques qui lui sont contemporaines. Sont visés ainsi les pythagoriciens et les Ioniens. Le fragment deux désigne la voie du nihilisme comme étant inaccessible. La Déesse affirme l'impossibilité - logique pourrait-on dire - de penser le non être, dans la mesure où "le même, est aussi bien penser qu'être" (fragment 3), ce qui implique que seul est pensable l'être. Mais le fragment 6 envisage d'autres voies concevables dont ce "chemin de recherche" contre lequel la Déesse met en garde, en "lequel s'égarent les mortels qui ne savent rien, double-têtes"... Ce "chemin des races sans discernement" fait l'objet des fragments 6 et 7. Une nouvelle problématique est mise en chantier ici, celle de la confusion - acritique - de l'être et du néant. On ne peut manquer de rapprocher la qualification de cette race sans discernement comme ceux "qui ont tenu le venir à l'être et le ne pas être comme étant le même et pas le même", ainsi que la circularité de cette voie de raisonnement - "leur voie va et revient sur ses pas - des fragments héraclitéens évoquant l'identité des contraires, la transformation des êtres, et la coïncidence des opposés (5) . La volonté héraclitéenne de penser l'être en termes contradictoires, ou de penser l'unité et l'interdépendance des contraires conduit précisément à la qualification des penseurs ioniens comme "double têtes", à l'instar de Janus au double visage, à la fois tourné vers l'être et le non-être. Si l'opposition entre Parménide et Héraclite peut être établie, la seconde partie du poème - le fragment 8, 51 - semble, selon Couloubaritsis, s'adresser plutôt aux Pythagoriciens dans la mesure où ce qui est critiqué n'est pas la non-séparation, ou la confusion des contraire, mais à l'inverse l'excessive distinction, en terme d'opposition non dialectique, entre les opposés. Au terme de l'exposé ontologique, la Déesse expose "les considérations de la race des mortels" qui "  proposèrent deux formes pour nommer les marques signifiantes, dont l'unité des deux n'est pas obligatoire - en quoi il se sont trompés. Au contraire, même, ils séparèrent le corps et lui assignèrent des signes séparés les uns des autres  " (6) Nous savons que Pythagore et ses disciples ont pensé l'unicité première à partir d'une théorie des nombres catégorisant l'univers selon une décade de principes opposés, formalisées dans la systoichia, la table pythagoricienne, opposant l'un et le multiple, le pair et l'impair, l'obscurité à la lumière, mâle et femelle, droite et gauche etc... Cette dualisation des principes - induite par une symbolique des nombres entiers qui sera confrontée, épistémologiquement à la découverte mathématique des nombres irrationnels - s'avère incompatible avec une pensée de l'Être comme continuité et immuabilité. Cependant, dans la catégorisation des égarements, Parménide s'oppose à deux adversaires : l'ionien, qui confond en un même principe les contraires, et le pythagoricien qui conçoit l'unicité en termes d'opposition radicale de principes. L'Eléate s'attachera à affirmer l'unicité, la continuité et l'immuabilité de l'être, affirmant comme impensable le non-être, mais devra, dans le même mouvement, se confronter à la possibilité concrète d'un discours du non-être. Car l'injonction de la déesse ne doit pas faire illusion : le fait même d'évoquer le non-être pour en refuser la pensée indique que le non-être est, concrètement, l'objet d'une pensée. Ce qu'affirme Parménide, en fin de compte, est peut être moins l'obligation d'une ontologie pure et dure que les possibilités d'égarement que la philosophie présente lorsque elle traite la complexité du monde - mêlant de facto l'étant et le non-étant - selon les extrêmes respectifs de la confusion héraclitéenne ou de la dichotomie pythagoricienne. Le récit parménidien nous dresse une topologie de la pensée articulée autour du point crucial, central dans le récit, qui est la mise en présence, sur le seuil, de la Déesse. La thématique de la krisis constitue ainsi le noeud du récit, car c'est à ce point, où la raison doit se faire critique et apprendre à discerner entre l'illusion du paraître et la réalité de l'être, tout en se ménageant un discours crédible de la physis au prix d'un cheminement, nécessairement problématique, car les possibilités d'égarement sont nombreuses, entre une multiplicité de discours possibles. La topologie des chemins, au-delà du seuil, épouse, dans une perspective polémique, la configuration du paysage philosophique contemporain de Parménide. La stratégie d'argumentation de Parménide est assez subtile. Dans un premier mouvement, il se présente comme le narrateur emporté par l'enthousiasme de sa quête. En se présentant incidemment sous l'égide de Dikè et de Thémis, il s'autorise d'une confrontation avec la Déesse. Dès le passage du seuil, le point de vue change radicalement : Parménide n'est plus le sage en recherche, il est l'énonciateur de la Vérité, la Déesse elle-même, dont les propos se font unilatéralement affirmatifs, voire impératifs. La décision est prise, passé le cap critique d'un départage entre le certain et l'incertain, entre le vrai et le faux, entre le dicible et l'indicible, le philosophe s'identifie à la Vérité : la (sa) pensée, comme la (sa) parole, se confond avec l'être. Mais l'option prise oblige, pour être fondée, à un discours du monde, c'est-à-dire à un retour critique vers la Doxa, qui s'opérera au terme du fragment 8. La réfutation des adversaires s'opère en deux étapes : la première est le discernement entre le pensable (dicible) et l'impensable (l'indicible), la seconde est la critique du dicible incertain, des ioniens, premièrement, des pythagoriciens, ensuite. L'ontologie - discours de l'être - est affirmée comme l'assise nécessaire de toute pensée philosophique, de sorte que l'exposition de l'ontologie constituera l'essentiel du fragment 8, mais cette exposition revient sur la problématique d'un monde ambigu, complexe, mouvant, d'où la nécessité de l'exposé des "considérations de la race des mortels", des pythagoriciens, à la suite duquel Parménide s'engage à "dire l'ordonnance totale des choses qui convient", ouvrant la voie vers une pensée de la physis. Le discours de l'ÊtreL'énonciation ontologique - le fragment II - semble à première lecture évidente puisqu'elle se résume à l'alternative entre les "seules et concevables voies s'offrant à la recherche". Mais la dichotomie ainsi énoncée s'ouvre sur un paradoxe, d'autant plus que la voie que la Déesse présente comme une impasse semble se bifurquer. En effet, à la voie de la persuasion, la voie selon laquelle "il est et qu'il ne peut non être" s'ajoute non seulement le "sentier incertain et même inexplorable" du "non-être" - sentier qui demeure inconnaissable et "reste inexprimable" - mais aussi, au fragment VI, une autre voie "celle où errent des mortels dépourvus de savoir et à la double tête" "l'être et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-même". Parménide a pris soin de distinguer cette troisième voie de la voie nihiliste - "cette voie de recherche est la première dont je te tiens éloigné. Ensuite écarte-toi de l'autre voie" - de sorte que le chercheur de vérité se doit d'éviter deux voies, dont l'une est considérée comme impraticable quoique la Déesse affirme de cette voie qu'elle est la seconde des voies "concevables".

Si le non-être est impensable et indicible, on peut se demander où errent ces "Mortels" qui pensent - et donc, disent - à la fois l'être et le non-être. D'un autre côté l'énonciation de l'être comprend, dans le même mouvement, la dénonciation du non-être, comme si le dire ne pouvait s'accomplir qu'avec le dédire. La Déesse aurait pu se contenter, si l'on peut s'exprimer ainsi, de se dévoiler en énonçant les rotondités de l'Être : l'identité irréductible entre le penser et l'être permettait une mise à nu immédiate de l'Être comme vérité. Prenant la mesure de l'indicibilité du néant, on pouvait s'abstenir de tout discours relatif à la voie impraticable, mais le poète constate, par la voix de la Déesse, la présence des "mortels" - à savoir les philosophes ioniens - dans "l'autre voie". Cette présence met à mal l'assertion de l'impraticabilité du nihilisme puisqu'il s'agit d'un discours mêlant l'être et le non-être. Ce dernier a beau être indicible et impensable, un discours du non-être, inextricablement lié à celui de l'être, existe. La Déesse avertit cependant le poète : tenir un tel discours est errer, voire aller et revenir sans cesse sur ses pas, osciller de l'être au néant et du néant à l'être et accomplir une circumduction éternelle ; en d'autre termes, le discours tenu par ces mortels - Héraclite est la cible évidente de cet avertissement - est circulaire dans la mesure où ils ne font que constater le caractère cyclique d'un devenir où l'être et le néant s'entrelacent pour l'éternité. Mais on peut se demander dans quelle mesure le discours parménidien échappe à la circularité. En fragment V, l'Eleate affirme : "cela m'est égal de devoir commencer par un point ou un autre" Que savons-nous de l'être au terme de son énonciation ? Qu'il est concevable et dicible, que son questionnement est praticable, et qu'il débouche sur un résultat - la créance du discours. Il y a une identité entre le penser et l'être. C'est dire en d'autre terme que seul l'être peut être pensé, ou - partant de la pensée - ce qui est pensé ne peut qu'être : "ce qui peut être dit et pensé se doit d'être, car l'être est en effet et le néant n'est pas" et, en complémentarité, "il ne reste qu'une voie dont on puisse parler : c'est celle du il est " Parménide procède par élimination des impasses et des chemins de traverse, il délimite le territoire d'investigation, balise le tracé et indique "de nombreux repères". L'être est inengendré et indestructible, échappant ainsi au devenir. Il est formé d'une seule pièce, "exempt de tremblement" et l'on ne peut - en raison de son immuabilité - lui assigner une "fin". L'ontologie parménidienne se passe de téléologie. L'Etre est sa propre causalité, voire, il ne peut même définir son existence par le jeu d'une causalité qui ferait de lui une contingence. Sans cause, nécessaire et enserré, par Dikè, dans les liens inexorables d'une étance absolue, s'imposant, telle une sphère parfaite à la pensée comme présence pure, autosuffisance parfaite : l'être est. Le discours de l'être ne peut être que tautologique ou métaphorique. Ne pouvant se réduire à la répétition du même, au quel cas l'Eléate ne pourrait que ressasser l'auto-affirmation circulaire de l'Être, le poète ne peut qu'emprunter la voie détournée d'une métaphore, celle de la Sphère parfaite, et par là laisser libre cours à l'infiltration paradoxale d'un non-être, l'extérieur d'une sphère certes immuable, inengendrée, éternelle mais non infinie. Evoquer comme limite extrême les bornes qui de toutes parts achèvent le pensé en lui conférant une forme intelligible revient à tracer, en creux, l'impensé dans l'ordre du discours. Or dans l'ontologie parménidienne, l'indicible est paradoxalement proférée par la médiation d'une métaphore introduisant la question de l'être dans l'ordre du sensible. Ce faisant, Parménide ne peut échapper à l'aporie d'une ontologie radicale ne pouvant se soustraire à la confrontation avec le monde sensible. Conceptualisant l'être comme intelligible pur, il ne peut l'énoncer que par la médiation du sensible. En évoquant le bornage d'une sphère parfaite, il sous-entend l'extériorité du néant et par là réintroduit le néant dans le discours, sans oser cependant l'énoncer à pleine voix. De même, sa topologie du questionnement, qui multiplie les cheminements et présente le nihilisme comme une voie concevable, insère - en dépit de l'injonction même de l'Eléate - le néant dans le discours : il y a dans le Poème un dit de l'indicible qui nous force à reconsidérer le statut du discours parménidien en dissociant le réquisit de la déesse du discours ontologique propre. L'affirmation que le chemin du non-être est "concevable" précède tout acheminement puisqu'elle s'insère dans un avertissement préalable ; ce discours porte donc non pas sur l'objet de cet égarement (le non-être) mais sur la possibilité de s'égarer : on peut concevoir l'acheminement vers une impasse, qui est telle en raison du caractère indicible du non-être. La structure du discours de la déesse peut donc se dégager comme suit : méta-discours ·                     invite de l'impétrant dont la légitimité est reconnue (fin du fr.1) ·                     sur les voies possibles (fr. 2) ·                     identité du penser et de l'être (fr. 3) ·                     prééminence de l'être sur l'intellect (fr.4) ·                     énonciation (implicite) du caractère circulaire du discours de l'être (fr.5) ·                     rappel du fr.2 et avertissement sur la "voie des mortels" (fr.6) et explication motivée de cet avertissement discours de l'être ·                     désignation de la voie de l'être comme voie unique, rappel de l'injonction ·                     discours de l'unicité et de l'immuabilité de l'être ·                     injonction sur le non-être, et réaffirmation, dans le cadre propre de l'ontologie, de la nécessité de l'Etre ·                     discours de l'Etre, le "noyau" de l'argumentation ·                     réaffirmation de l'identité du penser et de l'être ·                     la question du langage ·                     le bornage de l'être identifiant tout ce qui est à l'être ·                     fin du discours

discours de la doxa (après fr. 8) ·                     introduction méta-discursive ·                     caractère conventionnel du discours ·                     opposition feu/nuit ·                     introduction au système du monde

·                     description (très fragmentaire) ·                     la dualité (opposition jour/nuit) ·                     l'astro-logie ·                     la géo-logie (fragmentaire) ·                     l' anthropo-logie Le poème, dont le noyau est le dire de la Déesse, correspond topologiquement à l'au-delà du portique qui détermine un seuil séparant la vie profane de la vie philosophique. L'accès à l'être passe par une rupture existentielle que la séparation qualitative de l'espace, déterminée par la présence du portail renforcé, analogue à la porte d'une ville fortifiée ou d'un temple fermé aux profanes, du récit met en évidence. Cependant le discours propre de la Déesse, qui se situe entièrement dans le registre philosophique, possède lui aussi une structure concentrique puisqu'il passe d'un avertissement méta-discursif, externe à l'ontologie, au discours ontologique proprement dit, dans lequel on retrouve, comme en reflet (à moins que l'avertissement en soit le reflet), le déni parménidien du nihilisme. S'écarter de la voie du non-être, refuser tout discours subordonnant l'être au néant, se méfier des mixtes entrelaçant l'être et le néant, le tout énoncé sous le mode impératif, sont autant d'injonctions qui reviennent comme un leitmotiv. Mais le véritable noyau est l'identité de la pensée et de l'être. Cette thématique apparaît trois fois, constituant d'abord le fragment III ("car même chose sont et le penser et l'être"), on le revoit sous la forme d'une détermination de l'être par pensée - "ce qui peut être dit et pensé se doit d'être" - que l'on ne doit pas comprendre comme l'affirmation d'une subordination de l'être au langage, mais comme la reconnaissance que tout ce qui est pensé est, d'une manière ou de l'autre. L'exclusivité de l'être ("rien d'autre jamais et n'est et ne sera à l'exception de l'être") trouve sa justification dans cette identité du penser à son objet : "le penser est identique à ce en vue de quoi une pensée singulière se forme. On chercherait en vain le penser sans son être". Une telle affirmation réitérée à mainte reprise est indissociable de l'interdiction du nihilisme : non seulement le non-être est impensable, mais "nulle parole" ne peut faire advenir à l'être ce qui n'est pas. Ce qui interdit de penser l'être comme créé et nous oblige à envisager l'être comme infinité, intemporalité et immuabilité. En effet, l'irruption du devenir dans le champ ontologique nous obligerait à penser un commencement de l'être, ce qui en fin de compte, revient à admettre la négativité première d'une non-étance primordiale. L'incréé s'abolit comme néant se rendant, par là-même, impensable. C'est la question du devenir qui se trouve ainsi oblitérée du moins dans le strict champ de l'ontologie, car dès qu'il s'agit de faire état de la doxa commune, le discours du monde met en regard le jour et la nuit, la naissance et la mort, le mâle et la femelle, dans une description dont les quelques fragments qui nous restent ne nous laissent pas ignorer que la question de la naissance des astres, comme de celle des hommes, n'était pas esquivée. On peut déceler dans l'énonciation programmatique qui précède le dire de l'être une structure analogue au fragment 8 : la Déesse annonce ce qu'elle va enseigner, l'objet de la quête est dès à présent connu, l'impétrant philosophe n'ignore plus ce qu'il doit chercher : "apprend donc toutes choses, et aussi bien le coeur exempt de tremblement propre à la vérité bellement circulaire que les opinions des mortels". L'enseignement comprend deux volets qui portent respectivement sur l'ontologique et sur l'ontique, il énoncera le premier comme un discours "assuré" et présentera le second comme "les opinions des mortels" dans lesquelles  "il n'est rien qui soit vrai ni digne de crédit". La Déesse confronte l'être aux discours, mais ce dire de l'être ne pourra être dévoilé que dans et par la parole. Dès lors, il appartiendra de distinguer les deux ordres de discours, l'un étant "assuré", mais contraint d'énoncer l'être sous forme de métaphore, et l'autre étant "composé pour ton enchantement" et s'appuyant sur une "convention" sémantique, prétendant désigner et décrire les étants concrets et ne pouvant, formellement, que se payer de mots. L'avertissement sur la dualité des voies possibles suit immédiatement l'annonce première. Un tel avertissement se retrouve dans l'ontologie et en fait partie en tant que l'énonciation d'une nécessité : "il est donc notifié, de par nécessité, qu'il faut abandonner la voie de l'impensé". Le refus du nihilisme prend même la forme d'un interdit, sorte d'impératif catégorique du penseur, qui s'appuye sur une "preuve ontologique" de l'Etre. Celui-ci ne pourrait advenir à l'être s'il était, d'une manière ou de l'autre, précédé d'un néant, lequel ne pouvait, par nature, constituer une cause première de l'étance. Dès lors, l'Etre se suffit à lui-même dans la mesure où le néant ne pouvant en aucune manière être pensé comme source, ou cause première, de l'être, cette cause originelle ne peut donc se situer en dehors de l'être. L'Etre obéit donc à une nécessité - Dikè - interne qui l'enserre dans ses liens et lui "ôte toute licence de naître ou de périr". Dans la présentation, en fragment 2, le néant est simplement présenté comme inconnaissable et inexprimable. Le fragment 3 apparaît - les aléas du temps nous ont permis de ne connaître de ce noyau préliminaire que ce fragment si essentiel et si problématique - comme le "coeur&quo

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PARMENIDE

Ajouté le 8/6/2008

Parménide Par Isabelle Rivard, de l'université de Montréal Né à Élée (colonie grecque de l'Italie du sud) au Ve siècle avant l'ère chrétienne, Parménide aurait été initié à la philosophie par un pythagoricien. La tradition le considéra également, à tort ou à raison, comme un disciple de Xénophane de Colophon. On croit qu'il fit partie d'une secte ou d'une communauté médicale, et qu'il rédigea les lois de sa ville natale. (Image ci-contre: philosophe représenté sur un sarcophage) Nous ne possédons plus de lui que cent soixante vers, vestiges d'un Poème dont nous aurions égaré une part importante. Depuis le XVIe siècle, on en a souvent tenté la reconstitution. Selon les plus récentes recherches, le Poème se composerait d'un Prologue et de trois sections distinctes: une introduction méthodologique, un discours sur la Vérité et un discours sur les Opinions. Par des images mythologiques et allégoriques, voire initiatiques, le Prologue raconte le chemin d'un Voyageur en route vers le royaume d'une Déesse anonyme. L'introduction méthodologique, par la voix de la Déesse, enjoint le Voyageur à s'informer de tout, de la Vérité et de l'Opinion. Entre deux voies se proposant à la pensée, la voie de l'affirmation de l'être et celle de la négation de l'être, la Vérité se prononce pour la première: la Vérité c'est qu'il y a l'Etre. Avant de rechercher un principe d'explication du monde dans des éléments fondamentaux comme l'eau, l'air, la terre ou le feu, il est primordial de reconnaître qu'il y a l'Etre. Le fait d'être n'a ni commencement ni fin (il est éternel), il est présent absolument, indivisible et homogène. L'Opinion est fausse parce qu'elle favorise le refus de l'être, et qu'elle pose un double principe à la base du réel, le feu (ou la lumière) et la nuit (ou l'obscurité), alors qu'il n'y a qu'un seul vrai principe: l'Etre est. On considère généralement que la pensée de Parménide et celle d'Héraclite sont opposées: à la conception parménidienne de l'être comme principe un, homogène et immuable, Héraclite opposerait la thèse du mouvement perpétuel. Ses conceptions de l'être et de la vérité ont été reprises dans la doctrine de Platon et dans la philosophie chrétienne. Le Dieu des chrétiens porte ainsi les attributs de l'Etre de Parménide: il est éternel, un, et la Vérité qu'il révèle est immuable. Par contre, Platon se distinguera de Parménide en remettant en question le principe selon lequel "l'être est et le non-être n'est pas". © CVM, 1997 Permanence de l’être [1] par Parménide d’Élée Extrait de « De la nature » Eh bien! je vais te parler, et toi, écoute mes paroles. On ne peut connaître le non-être, puisqu'il est impossible ; ni l'exprimer en paroles. Car la pensée est la même chose que l'être. Il faut que la pensée et la parole soient l'être ; car l'être existe et le non-être n'est rien. Que la coutume ne te précipite pas dans ce chemin vague où l'on consulte des yeux aveugles, des oreilles et une langue retentissante ; mais examine avec ta raison la démonstration savante que je te propose. Il ne reste qu'un procédé ; c'est celui qui consiste à poser l'être. Dans cette voie, bien des signes se présentent pour montrer que l'être est sans naissance et sans destruction ; qu'il est un tout d'une seule espèce, immobile et infini ; qu'il n'a ni passé ni futur, puisqu'il est maintenant tout entier à la fois, et sans discontinuité. Quelle origine, en effet lui chercheras-tu? D'où et comment le feras-tu croître? Je ne te laisserai ni dire ni penser qu'il vient du non-être ; car le non-être ne peut se dire ni se comprendre, et quelle nécessité, agissant après plutôt qu'avant, aurait poussé l'être à sortir du néant? Donc il faut admettre d'une manière absolue, ou l'être ou le non-être. Et jamais, de l'être, la raison ne pourra faire sortir autre chose que lui-même. C'est pourquoi le destin ne lâche point ses liens de manière à permettre à l'être de naître ou de périr, mais le maintient immobile. La décision à ce sujet est toute entière dans ces mots : l'être ou le non-être… Comment l'être viendrait-il à exister? Et comment naîtrait-il? S'il vient à naître, c'est qu'il n'est pas, et de même s'il doit exister un jour. Ainsi se détruisent et deviennent inadmissibles sa naissance et sa mort. La pensée est identique à son objet. En effet, sans l'être, sur lequel elle repose, vous ne trouverez pas la pensée ; car rien n'est ni ne sera, excepté l'être, puisque la nécessité a voulu que l'être fût le nom unique et immobile du tout, quelles que fussent à ce sujet les opinions des mortels, qui regardent la naissance et la mort comme des choses vraies, ainsi que l'être et le non-être, le mouvement et le changement brillant des couleurs. Or, l'être possède la perfection suprême, étant semblable à une sphère entièrement ronde, qui du centre à la circonférence serait partout égale et pareille ; car il ne peut y avoir dans l'être une partie plus faible que l'autre.

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JEAN BRUN

Ajouté le 8/6/2008

JEAN BRUN, UNE INTRODUCTION À SA PENSÉE Denis MOULIN* Né à Agen au sein d’une famille protestante en 1919, bachelier ès lettres en 1937, Jean Brun étudie ensuite à la Sorbonne; il passe son agrégation de philosophie en 1946, après le temps difficile de la Seconde Guerre mondiale. Il enseigne alors à Nîmes, Bordeaux, à l’Institut français à Londres, où il a passé six années, et, finalement, en région parisienne comme professeur de français et de philosophie. En 1955, il commence une thèse de doctorat ès lettres, qu’il soutiendra en 1961. Celle-ci est intitulée Les conquêtes de l’homme et la séparation ontologique. Il écrira aussi une thèse sur La main et l’esprit, concernant le prendre et le comprendre. Il sera professeur honoraire de l’Université de Mayence, en Allemagne, et devient, enfin, directeur du département de philosophie à l’Université de sciences humaines de Dijon. Il sera membre de l’Académie des sciences, arts et belles lettres de Dijon. Il a été professeur associé de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence dès son démarrage. Il écrit de multiples articles et a donné des conférences; il se déplace en Europe, en Amérique, en Afrique, à Jérusalem… Marié, avec un enfant, il est passionné d’art, et se fait connaître par ses ouvrages sur les philosophes grecs, sur l’histoire de la philosophie et par plusieurs autres livres, où il exprime sa passion de la vie et son combat de philosophe et de chrétien. Il a écrit une trentaine d’ouvrages; réputé pour sa verve acérée, il a marqué le monde protestant, lui-même éludant scrupuleusement les catégories. Après sa disparition en 1994, le journal local de Dijon a titré «Dijon a perdu son philosophe».1. Une approche apologétique«Le problème est de savoir si l’expérience de la séparation (ontologique) implique une sorte de structure ontologique fondamentale, ou si, au contraire, elle est ce à l’exorcisme de quoi l’homme peut et doit travailler.»1 «L’homme tente de dépasser sa condition d’existant, d’être ontologiquement séparé. Brun étudie bon nombre de ces tentatives de dépassement et… se consacre à l’analyse de l’échec des tentatives d’autodépassement de l’homme.»2 Comme Kierkegaard, qui pense que l’homme est en fuite à cause de cette nostalgie de la complétude perdue, et qui situe l’angoisse comme un révélateur existentiel pouvant mener à la transcendance, dans la perspective de la limite de l’instant, Brun considère l’homme comme un être de la cassure. Celui-ci est ainsi soumis à une tension entre ce qu’il est et ce qu’il ne peut être. En tant qu’homme à l’image de Dieu, la conscience de sa misère devrait l’orienter vers un possible salut. La séparation survenue après la chute entraîne le désir de «ne plus», le regret du «aurait dû être», l’espoir du «pas encore»; l’homme cherche à combler son manque, à réduire la distance créée par cette séparation, car il en souffre. Dans l’introduction de son livre A la recherche du paradis perdu, Brun énonce que «depuis que l’homme a une histoire, il n’a cessé de travailler à substituer au jardin d’Eden, dont il gardait la nostalgie, un paradis terrestre que la science et la technique lui assuraient être à portée de sa main». Pour Brun, l’homme a une histoire, car son processus historique est appuyé par son désir de devenir autre que ce qu’il est. Sans cesse revient cette idée de perte de santé originelle, et donc cette quête de guérison, et cette quête est en elle-même une maladie, car espérer se guérir par soi-même est une maladie. Nous touchons là la clef de sa démarche: l’homme est conscient d’être perpétuellement malade, cela prouve une perte ainsi qu’une attente de référence. Brun va s’atteler à démystifier l’idée de paradis perdu comme l’idée de paradis à venir, dénonçant l’homme comme un mythographe (chercheur de paradis perdu) ou, pourrait-on dire, un «progrégraphe» (chercheur de paradis à venir). P. Berthoud parle de correspondance entre le désir humain et le salut, car coïnciderait chez l’homme ce désir de revenir à ce qu’il n’était plus, avec ce qu’il aurait dû être. Se tourner vers le maintenant serait la bonne démarche, qui réorienterait l’homme dans une recherche verticale et lui permettrait de cesser d’avaler de l’existence comme un omnivore particulièrement vorace. La surabondance de consommation ne fait que dévoiler la disette de l’homme, comme ses errances démontrent l’existence d’un véritable chemin. N’est-ce pas la séparation, entraînant pour l’homme tous ces essais de sortir de lui, tous voués à l’échec qui, par ces échecs à vouloir sortir de soi, peut amener l’homme vers la transcendance? Celui-ci, en effet, constatant son impossibilité à sortir de sa condition, peut alors s’interroger sur une solution qui ne vient pas de lui-même. C’est le leitmotiv chez Jean Brun: la nécessité d’une transcendance. Pour lui, la prétendue réussite de la technique est un leurre, voire une aliénation. Brun tourne en ridicule ce qui glorifie l’homme, avec cette tendance sarcastique qui caractérise celui qui sait écrire, polémiquer et prendre appui sur sa grande culture, pour communiquer ses sujets d’analyse. Tel un médecin, il formule un diagnostic sur son époque et ses dérives, il prend plaisir à dénoncer l’illusion d’une tendance de déification de l’homme. Brun est qualifié de néoplatonicien à cause de sa nostalgie de l’état d’origine: une constante chez lui. Il relève la tentative, chez l’homme de tous les temps, d’effectuer un retour à l’origine. Il la dénonce, car ce serait, il est vrai, nier le péché de la condition humaine. Le rêve de l’homme est, en effet, de renaître, de retourner au non-né, de «couper les licous» de l’espace et du temps, de l’existence, afin de s’arracher au «ghetto humain». Brun pense qu’il s’agit de la principale raison des vagabondages de l’homme. G. Canguilhem résume la démarche de notre auteur: «Toute l’œuvre de Brun est une exhortation à nous résigner à n’être pas à nous-mêmes notre propre solution.»3Il s’agit d’une approche négative indirecte de la transcendance, parce que «l’homme se caractérise par sa recherche de l’Etre, et par l’échec de cette recherche»4. Pour Brun, l’échec est une réussite, un signe de notre besoin de transcendance. «Il s’agissait d’amener son auditeur ou son lecteur à se poser la question de Dieu, au seuil de la foi, c’était aux théologiens de poursuivre.»5 Il pensait qu’il était bien suffisant d’indiquer la maladie, et pas la façon de la traiter, qui appartient à Dieu. Il s’agit d’une invitation à la réflexion sur le sens de l’existence, la douleur de l’existence humaine face à elle-même, et sur la tendance de l’homme à chercher à s’évader de sa condition. C’est pourquoi Brun dénonce les tentatives d’autodépassement de l’homme; mais derrière cette dénonciation, il vise en fin de compte la possible ouverture à la transcendance. Il sonde la négativité du monde, mais conclut que «ce n’est pas l’homme qui monte vers Dieu, jusqu’à s’identifier à Lui, c’est Dieu qui descend vers l’homme par la Révélation et par l’Incarnation»6.  Le thème de la séparation est de nature apologétique. Brun part du texte de la Genèse pour fonder sa vision tragique de la condition humaine. Dès la Genèse est apparue la séparation qui a entraîné les tentatives de dépassement, vouées à l’échec, échec qui, lui, peut conduire à la transcendance; et la boucle est bouclée. L’approche de Brun est plutôt existentielle. Il la mène à travers une démarche herméneutique, par l’analyse rétrospective de l’évolution, traduite de façon significative par les mises en place scientifiques. Il va démasquer, derrière ces pensées et ces techniques, le Grand Désir d’auto-extase (qu’il soit d’aspect involutif, imagé par la quête de la chambre centrale du labyrinthe, ou d’aspect évolutif, représenté par la quête de la sortie du labyrinthe) par lequel l’homme tente de s’arracher à sa condition d’être séparé. Nous pouvons retenir que «le refus du Sacré condamne à faire de l’homme un forcené, ou une loque»7, c’est-à-dire un boulimique s’évertuant à toujours inventer, ou un désœuvré s’évadant par tous les moyens possibles. Brun remonte l’histoire et, chaque fois qu’il le peut, il dévoile les pensées cachées des hommes: telle est la tâche qu’il se fixe, sa façon de procéder.2. Une manière de philosopherJean Brun se consacre, tout d’abord, à l’histoire de la philosophie: ses premiers ouvrages traitent des penseurs de l’Antiquité. Il cherche à restituer ce que les auteurs ont dit, mais il sonde aussi la signification profonde du message qu’ils ont transmis, car il pense que le Désir se cache derrière le texte; il veut le dévoiler. Il traque la signification existentielle d’un écrit, l’intention qui se trouve derrière: c’est sa façon de philosopher. C’est le rôle que Brun fixe à la philosophie: la démystification de l’idée même de solution proposée par tous ces courants de pensée, cette course au confort techniciste. Sa philosophie est originale; Brun puise dans la philosophie grecque, la tradition judéo-chrétienne, la poésie, la peinture et fait émerger le prestige des mythes et des symboles. Il voit la philosophie comme un moyen de témoigner de la vérité, de dire ce que l’homme n’est pas. Par la philosophie, il jauge les pensées des personnes. La philosophie dresse un constat du sort commun, cherche à amener une prise de conscience de la condition tragique de l’existence humaine, l’homme ne pouvant s’en sortir par lui-même. Brun légitime la philosophie, mais celle-ci n’a de sens qu’à condition de déboucher sur autre chose qu’elle-même; pour lui, elle doit interroger, développer l’esprit critique, montrer l’échec, faire taire les «bruits», pour faire entendre la «Voix». Brun lutte pour que «ne s’évanouissent (pas) le sens critique et la réflexion au profit d’un appétit tenu en éveil»8. Il déplore que les philosophes soient souvent à la recherche de terrains pour construire leurs Tours de Babel intellectuelles. Il insiste sur le rôle de la philosophie, qui est de se livrer à un travail de démythologisation, non pas sur les mythes, mais sur ce qui prétend nous en délivrer. «La philosophie sera vraiment démystifiante en montrant que quoi qu’il dise, l’homme ne se libère pas du Sacré.»9 Brun a été influencé, notamment, par Blaise Pascal, pour qui il n’y avait qu’une alternative: venir à la foi chrétienne ou se divertir; on retrouve également ce côté tragique et douloureux de l’existence chez lui. Brun cite souvent Kierkegaard qui, également, respire cette douleur de l’existence; il lui emprunte l’image du Juif errant, qui représente, pour l’œuvre brunienne, chaque individu recherchant sa demeure initiale. Kierkegaard est très important pour Brun, qui a écrit les introductions de la nouvelle édition de ses œuvres. Pour Kierkegaard, la foi est la mise en présence tragique de la transcendance divine en sa qualité de manifestation du Tout Autre. Il pensait déjà que l’homme aspire à être son propre sauveur tout en ne réussissant qu’à être son propre bourreau. Kierkegaard prend la suite de Pascal dans la représentation tragique de l’existence; on passe de l’effroi pascalien à l’angoisse kierkegaardienne. Kierkegaard posait la question: «Où est ma demeure?», ce qui représente la condition humaine qui a le mal du pays sans avoir de pays. Brun fera référence à l’opposition kierkegaardienne entre la pensée conceptuelle et l’existence, quand il parlera de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal (l’homme tentant par la connaissance conceptuelle d’être Dieu) et de l’Arbre de la vie (qui correspond à une vie avec Dieu). On ressent, chez Brun, la douleur de l’existence humaine face à elle-même, aux choses et au monde. Kierkegaard dit s’être «efforcé d’éveiller l’inquiétude intérieure»10, car la foi est une inquiétude à son sens; il sera affublé du terme de fidéiste lui aussi. Kierkegaard émet déjà l’idée qu’il faut lire un philosophe pour ce qu’il nous dit littéralement, mais aussi pour comprendre la signification profonde, existentielle des choix intellectuels qu’il propose dans son système. Il confère à la philosophie le rôle de faire découvrir à l’homme sa misère et de lui apprendre à se méfier de ses désirs. Le bagage culturel et historique de J. Brun l’amène à élaborer de savants rapprochements entre les histoires imaginées par les hommes, et les idées et réalisations qui se sont ensuivies. Outre le Juif errant, il affectionne la mythologie; peut-être pense-t-il, comme I. Malaguti, que «dans le mythe, l’intemporel est présenté sous la forme d’un récit. C’est une façon de saisir intuitivement des réalités métaphysiques et cosmologiques, permettant ainsi de transcender le monde sensible.»11  3. Des points d’appui: les mythesJean Brun pense que les mythes sont comme des précurseurs. Les Grecs auraient traduit le Désir d’autodivinisation de l’homme, d’éclatement du Moi, par des histoires mythologiques. Il avance que «sous la forme de mythes, on trouve chez les Grecs la formulation de tout ce que la technique s’efforce de réaliser, à travers l’histoire de l’Occident. Les mythes n’engendrent que ce que les hommes leur avaient initialement confié, sans en avoir une pleine conscience, à savoir une quête de l’extase.»12Brun est marqué par le mythe prométhéen. Il le trouve révélateur de la correspondance entre le symbole mythique et le Grand Désir caché de l’homme de se passer de transcendance (Prométhée dérobe le feu aux dieux pour le donner aux hommes et se retrouve puni par les divinités, condamné à souffrir sans cicatrisation possible). Pour lui, Prométhée incarne l’homme qui aspire à briser la chaîne qui l’empêche de devenir autonome. Il voit, dans la mythologie grecque, des héros du désespoir, qui cherchaient à arracher aux immortels quelque secret de leur puissance, afin de conférer aux humains la possibilité de s’affranchir de leur douloureuse finitude temporelle; mais tous, en punition de leur audace, se sont trouvés condamnés à un temps sans fin, la mort perpétuelle. Citons rapidement quelques mythes que Brun énonce dans ses ouvrages. Phaéton conduit le char solaire et frôle, avec cet engin, la catastrophe, ce qui lui vaut d’être foudroyé par Zeus. Ixion, pour avoir brûlé d’amour pour la femme du Roi des dieux, se retrouve hurlant sans fin, cloué sur une roue. Et puis Sisyphe, condamné à une tâche sans but, de pousser éternellement un rocher qui redescend toujours, parce qu’il a enchaîné le dieu de la mort. Ou, encore, Tantale, qui vole le nectar à la table de Zeus, et qui se trouve à jamais avec un rocher qui ne tombe pas au-dessus de lui…  Pour Brun, «l’homme vit de mythes auxquels il a confié son Grand Désir, celui de devenir son propre Dieu; la capacité de se délivrer par lui-même, et de lui-même»13. Il va puiser ses images dans la mythologie, comme celle du labyrinthe existentiel, venant du mythe de Dédale et d’Icare, qui s’en évadèrent en se fabriquant des ailes. Cela représente l’homme qui cherche à s’évader de sa condition d’être séparé, et qui trouve une solution technique. Brun affectionne les métaphores; il établit des liens, il prend des modèles dans les mythes: Zeus, avec sa foudre à la main, représente l’homme qui conquiert l’énergie; l’acte d’Icare signifie le désir d’utiliser le moteur pour voler… Brun réécrit l’histoire de la technique dans Les masques du désir et Le rêve et la machine. Pour lui, «Science et technique sont les grandes stratégies par lesquelles l’homme s’efforce de remporter une victoire définitive sur la séparation, en demandant à la connaissance et aux œuvres (techniques) d’opérer les efficaces dépassements salvateurs. Elles sont des entreprises de franchissement.»14 Son livre, Le retour de Dionysos, nous parle de ce dieu mythologique de l’ivresse, de l’exaltation, qui amène à s’évader hors de l’existence, à perdre la conscience de soi. L’œuvre de Brun est parsemée de ces histoires mythiques, qui montrent en même temps le désir de libération et ses limites face à la délivrance. Il va amplifier cette analyse par le langage en double teinte qu’il utilise parallèlement. 4. Une argumentation sémantiqueQu’on les appelle des paires antithétiques (H. Blocher), des doublets (B. Rickenbacher), binômes ou vocables sémantiques voisins, on note que Brun s’exprime par ces tandems linguistiques; il les multiplie. Citons-en quelques-uns: sauvetage et Salut, question et Interrogation, signification et Sens, situation et Condition, pauvreté et Misère, espoir et Espérance, libération et Délivrance, dévoilement et Révélation, intermédiaire et Médiateur… Ces termes se ressemblent, mais Brun en relève l’ambiguïté. Il affectionne de faire des distinctions linguistiques, pleines de signification. Il signifie qu’un sauveteur libère d’une situation, mais un Sauveur délivre d’une Condition; l’homme obtient des réponses à ses questions, toutefois, il lui reste sa grande Interrogation; la signification s’exprime par déductions, en revanche, la parabole ouvre au Sens; on peut passer de pauvre à riche et, pourtant, être dans la Misère; il est possible d’être déçu dans ses espoirs et, malgré tout, garder l’Espérance; un intermédiaire s’efforce d’établir des relations entre deux personnes, quant au Médiateur, il est celui qui effectue la relation. Entre ces couples de mots, il y a une frontière; un terme implique l’autre. On retrouve là son approche négative: «L’expérience du Salut ne peut être découverte que grâce aux ombres qui nous la cachent, mais cependant l’impliquent»15, «le négatif ne nie pas le positif; il l’implique»16. Une expression du binôme entraîne l’autre, l’élément premier (dans notre énumération binaire) et secondaire dans sa portée implique l’élément second et primordial dans sa portée. Cependant, bien qu’il insiste fortement sur ces différences, Brun est tout à fait discret en ce qui concerne le terme capital de cette phraséologie binôminale. Il interroge, mais ne décrit pas ce qui a trait aux termes principaux.A l’image de Pascal qui fonctionnait par aphorismes (l’homme est un roseau pensant, le cœur a ses raisons que la raison ignore…), Brun utilise des métaphores (pèlerins existentiels, nudité humaine, lumières de l’esprit ainsi que de nombreux synonymes: échappatoire, alibi, leurre, illusion, masque, ersatz, utopie, détour, prothèse…). Il veut frapper par le langage, provoquer un effet sur le lecteur.Signalons également les belles pensées sur ce que nous appellerons les témoignages résiduels que sont la Beauté, le Langage et l’Amour, les trois composants, qui constituent une autre manière que Brun a de questionner l’homme. Car, exprime-t-il, l’homme constate ces trois éléments, mais il n’en est pas l’auteur. Brun actionne sa machine à remonter le temps et passe en revue les idées avancées par les hommes. Il ressemble à un surveillant de l’histoire.5. Repères historiques «L’homme est-il dans l’histoire, ou fait-il l’histoire?» Telle est la question que pose Brun. L’homme n’est pas auteur. L’histoire a un sens, un début et une fin, un commencement, un achèvement. Brun s’oppose à Nietzsche et à sa théorie de l’éternel retour, qui annihile le sens de l’histoire. Il pose l’«irréversibilité du temps»17. Il raconte l’histoire de l’humanité, qui a reporté sur l’homme la confiance qu’elle devait placer essentiellement en Dieu. La course au savoir a fait dériver le cours de la pensée, prétendant s’acheminer vers une connaissance totale, afin de réaliser l’Homme total (expression empruntée à Marcuse). Dans Vérité et christianisme notamment, il nous fait suivre l’évolution de la pensée humaine, il explore les tentatives de propositions de solutions des philosophies, lesquelles amènent toutes, pour lui, à des seuils significatifs que l’existence rencontre devant elle, et que l’homme franchit, poussé par le Grand Désir. La connaissance n’est qu’un masque de ce Désir d’autodivinisation, avec l’espoir que la connaissance absolue élèverait l’homme au rang de Dieu.Brun décrit quatre étapes de la conception de la vérité: «Le monde grec jusqu’à Plotin, l’accession à la vérité; les temps modernes, les fondements nécessaires à l’instauration de la vérité; puis Hegel qui montre la dynamisation de la vérité par la dialectique et, enfin, Nietzsche, la désintégration de la vérité.»18  Sans être exhaustif – l’œuvre brunienne étant particulièrement dense – parcourons, rapidement, les cas de quelques personnages qui ont eu un certain retentissement, étant bien conscient des oublis que cela génère et des raccourcis impliqués par une synthèse approximative. Brun commence par critiquer Platon qui espérait que l’homme trouverait les outils pour retrouver son harmonie perdue, ainsi qu’Aristote qui suggérait que l’humain puisse être en mesure de remonter jusqu’aux causes premières. Puis, c’est au tour de Plotin qui pensait que la vérité était en l’homme, voire l’homme lui-même (à l’image de l’évangile de Thomas). Après Plotin, outre Montaigne que Brun signale parce qu’il relativisait la vérité selon les mœurs, c’est Descartes qui le marque particulièrement, pour ce qui concerne la pensée occidentale. Descartes assimilait le mal à l’ignorance et pensait qu’il suffisait de bien conduire la raison pour chercher la vérité dans les sciences. La vérité est alors question de méthode déductive; avec cette conception, l’homme n’est plus perdu, il est égaré du droit chemin, et il n’a alors besoin que d’une méthode pour y revenir. Passons rapidement sur Spinoza, qui voit Dieu en nous, et Malebranche, qui perçoit la vérité dans l’intelligence, et arrivons à Kant, qui, lui aussi, échafaude que le mal n’est qu’ignorance, corrigible par l’enseignement, puisque l’homme possède en lui la vérité, s’accordant en cela avec les idées de Rousseau. Leibniz proposait, quant à lui, la privation, afin de faire ressortir de l’humain le bien. Diderot, lui, invoquera la volonté générale, comme moyen de vérité. Le XIXe siècle débute avec une nouvelle étape inaugurée par Hegel le dialecticien, qui indique que la vérité est en nous, et que c’est nous qui la dévoilons, parce que Dieu fait partie de nous. La dialectique est alors de rigueur, de la thèse et l’antithèse à la synthèse. Dans ce siècle, nous trouvons Comte qui envisage que le Grand Etre Social est la source de la vérité; dans cette lignée, Marx en propose une version: le partage forcé comme organisation humaine véritable, vers une cité parfaite. Durkheim penche également pour une solution sociologique. Darwin, lui, inaugura une autre voie, celle de l’évolution historique – elle servira d’appui au nazisme­ – qui se propose d’épurer la race, afin d’accélérer le processus et de parvenir à une Solution finale. Une dernière étape est franchie avec Nietzsche, qui proclame la mort de Dieu. Selon lui, il n’y a plus de vérité, la marche en avant sans sens ni but est la seule vérité; il faut donc se détacher de l’espérance d’une quelconque vérité. Nous voyons aussi Freud, qui pense que la vérité est dans la libération de la conscience, comme pour Teilhard de Chardin, pour qui le mal n’est qu’un défaut, une déficience qui se corrigera avec le temps. Sans compter l’influence sur les pensées de la relativité de Einstein. Avec Foucault et Sartre qui accusent notre recherche de la vérité de nous avoir limités dans notre liberté.«Rien n’a de sens» est devenu le sens, l’«essayisme», la liberté sans entraves, chacun sa vérité, vive le progrès… Brun développe un quasi-réquisitoire, montrant qu’on a conféré à l’histoire et à la science une vocation démiurgique. Il scande que «la condition humaine, elle, demeure toujours et partout la même, et l’homme se révèle bien incapable de s’en délivrer»19, car «l’homme n’ose s’avouer qu’il se trouve acculé au fond de l’impasse où l’a conduit l’idée qu’il pourrait parvenir au Paradis en creusant son chemin dans les souterrains de la chute»20. Et Brun va dévoiler tous les efforts de l’homme pour bâtir les éléments de son évasion existentielle.6. L’évolution de la techniqueBrun se livre à une interprétation de la technique et de son évolution. Il énonce que «la technique s’efforce d’être une grâce efficace élevant l’homme à une destination surnaturelle capable de l’arracher à lui-même»21. Pour lui, l’Orient a opté pour une extinction du désir, car celui-ci est dénoncé comme une illusion qui n’engendre rien, sinon la douleur. On opère alors une régression qui libère de soi-même et des souffrances humaines, une recherche de la maîtrise de l’intérieur, afin de s’orienter vers un état extatique. L’Occident, de son côté, déifie le désir comme essence même de l’homme, et recherche, notamment à travers la technique, une maîtrise de l’extérieur, pour l’amener à l’autodivinisation. Il extrait cette analyse de la mythologie, dans laquelle les quatre éléments premiers, terre, eau, air, feu, sont à l’origine des mythes. La technique serait l’utilisation de ces éléments que l’homme ne ferait que domestiquer. Il raconte, entre autres, comment l’homme s’appropria le feu, afin d’arriver jusqu’à le posséder à travers le moteur à explosion, l’électricité… «Nous nous trouvons ici devant un désir démiurgique capital qui se cache derrière toutes les tentatives humaines pour passer de l’animé à un système artificiellement animé par un moteur de construction humaine.»22 En d’autres termes, l’homme subtilise la foudre à Jupiter pour fabriquer des armes, elles-mêmes utilisées pour foudroyer à leur tour, ou permettre de se réjouir avec des feux artificiels. On retrouve le mythe de Prométhée: l’homme qui a volé le feu au ciel. Métaphoriquement, l’homme cherche à posséder les moyens de son évasion, l’homo faber quitte le labyrinthe existentiel, non avec des ailes de cire comme Icare et Dédale, mais grâce à la technique et à la science, son alliée; l’homme s’élève «au premier sens du verbe comme au second».Brun décrit, étape après étape, invention après invention, le progrès en marche, vers la grande libération. Il rappelle constamment que «l’intuition directrice qui commande les découvertes a toujours été guidée par le Désir cherchant à conquérir les cadres spatio-temporels de l’existence»23. C’est son cheval de bataille: soulever l’intentionnalité latente, relevant du désir démiurgique de la science, ce désir d’être soi-même créateur, à la place du Créateur. Voilà, pour lui, ce qui est dissimulé derrière le progrès de la technique artificielle, que ce soit la télévision, l’ordinateur, les télécommunications, la robotisation ou la mise au point d’androïdes… Vers une copie conforme (le clonage!). Mais, «derrière le désir de fabriquer l’automate parfait (la seconde Eve!) se trouve le désir absolu de l’homme de se remodeler, se guérir de sa condition originelle»24. Il s’agit bien, selon lui, pour l’homme vagabond, de faire un voyage initiatique, afin de retourner «là où régnait la panmixie absolue du germe caché au centre de l’œuf du monde»25. Brun a réécrit l’histoire de la technique essentiellement dans Les masques du désir et Le rêve et la machine. Les exemples seraient trop nombreux à citer; nous retiendrons ce qui concerne la photographie et le cinéma. Brun leur affecte le nom de «machine à figer le temps», avec lesquelles on peut archiver le temps, le distribuer, l’arrêter, le remonter, le ralentir… Ainsi, l’homme a l’impression de se déconnecter de lui-même, la technique lui permettant, en quelque sorte, un contrôle du temporel, auquel l’humanité aspire, par le biais des découvertes scientifiques issues de l’analyse sur la nature. L’homme tend donc à «transformer la nature en matériau, afin de la refaire selon les besoins de l’humanité»26. Brun pense que la technique est le prolongement de la main humaine, derrière laquelle se cache l’intention profonde de l’humanité. Il ne retrace l’évolution scientifique que pour montrer que «l’histoire des techniques… ne relève nullement d’un progrès de la conscience qui serait parallèle à un progrès de la science, mais elle appartient à ce fond obscur gisant au cœur de l’homme, et auquel elle donne l’occasion de se manifester»27. Il va même plus loin en dénonçant l’homme comme un stratège s’évertuant à développer des techniques d’accomplissement de mythes, pour exprimer son désir existentiel, celui de sortir de sa condition. Il va sans dire, pour lui, que si «les machines… ne sont pas seulement des projections organiques au service d’une tactique de la vie cherchant à conquérir et à refaire le milieu, elles font avant tout partie de la stratégie de l’existence qui tente de se libérer de sa propre essence et de faire surgir un nouvel Etre»28, à vrai dire, «par la machine l’homme a voulu se faire ingénieur en ontologie»29. Brun a cherché à montrer que l’homme confère à la technique une ambition sotériologique. Il se penche également sur d’autres domaines, afin de révéler cette dérive de l’humanité qui englobe tout ce qui touche à l’humain.
7. Quatre domaines d’analyse Il nous est apparu intéressant de relever, de façon même lapidaire, quelques réflexions faites par notre auteur dans ses ouvrages. Etant donné l’étendue de son œuvre et la diversité des thèmes qu’il traite, nous nous sommes limités volontairement à quatre domaines pour illustrer sa démarche – la psychologie, la politique, la science et la théologie – et à quelques éléments seulement dans ces domaines. Ce choix est personnel; nous ne visons rien d’autre que de montrer le large éventail de la culture brunienne, qui est loin de se limiter uniquement à la philosophie.Dans le domaine de la psychologie, Brun cerne les courants prépondérants de son siècle, qui vont influencer profondément les personnes pendant des décennies, voire plus longtemps encore. Il montre le lien qui peut exister entre ces trois grands personnages que sont Marx, Freud et Nietzsche, et comment une idée se retrouve dans plusieurs domaines de l’histoire humaine. Il avance, en effet, que ces trois ont pensé l’homme en termes de maladie. Nietzsche voit l’homme comme un être malade, fatigué; pour Marx, l’homme est aliéné de par l’écart qu’il constate entre l’individu tel qu’il devrait être et la réalité de l’homme tel qu’il est; enfin, Freud, qu’il admire, perçoit l’homme comme un malade, un névropathe, vivant un conflit entre son désir et la réalité. La maladie est à la fois un refuge et, en même temps, un obstacle. Elle exprime la nostalgie d’un état prénatal parfait. Pour Brun, tous trois effectuent un même diagnostic: l’homme est malade de manière ontologique, socio-économique ou métaphysique; dans les trois cas, il s’agit de la perte d’«une santé originelle»30. Il pense notamment que Freud a eu le mérite de voir dans le désir une grande force cosmique; et Freud cherche alors la désaliénation par une dédramatisation et un abandon du désir, car le malade, pour lui, a choisi la maladie comme solution. Bien entendu, Brun dénonce le fait que toute spiritualité soit écartée chez Freud, pour qui «la religion est une névrose collective subordonnée au complexe d’Œdipe… un ensemble de fantasmes déterminés par notre situation infantile»31. Ces trois «diagnostiqueurs» prescrivent une solution différente à cette maladie humaine: la relativisation de la vérité, un modèle sociétal égalitaire, une analyse bienfaitrice; ils se posent en sauveurs de l’humanité alitée. «L’homme cède à la tentation de croire qu’il peut devenir l’artisan du Paradis retrouvé, en recherchant (alors) dans l’abondance des biens que procure l’action.»32 En fait, nous attendons la naissance de l’Homme Total, l’humain totalement rétabli sortant d’une convalescence que plusieurs, par différents moyens, contribuent à favoriser. En ce qui concerne le domaine politique, le septième chapitre de Vérité et christianisme aborde, de façon originale, le sujet. Brun y montre que l’on intègre les individus dans un organisme collectif tout-puissant. Ce collectif légifère et dicte les conduites à tenir, la personne se retrouve finalement évacuée. Dieu se trouve sociologisé, et ce n’est plus la philosophie (au sens du penseur) qui oriente l’organisation humaine, mais le philodoxe (l’ami de l’opinion); on parle de citoyenneté là où Vox populi surclasse Vox Dei. Les trois vertus de la République sont mises sur un piédestal, alors que pour chacune d’elles on peut noter des limites. En effet, si les hommes demeurent libres, ils ne seront pas économiquement égaux. Or, si on travaille à les rendre économiquement égaux, ce sera au détriment de la liberté. De plus, la fraternité est très relative, puisqu’elle doit être librement exercée, donc vécue sans égalité. Quant à prendre l’opinion comme repère de normalité, on sait qu’elle est subjective et sujette à l’erreur; à travers elle, le collectif est sotériologiquement perçu comme perspective d’avenir.En ce qui concerne la science, Brun pense que le dogme scientifique a voulu balayer une genèse mythologique, et qu’il s’est trouvé pour cela l’évolutionnisme. Notre auteur relève ici trois points contradictoires: tout d’abord, le transformisme n’est pas vérifiable par une expérimentation; ensuite, il est bien symptomatique de constater que chaque évolutionniste propose de dresser un arbre généalogique différent de celui des autres; et, pour finir, il paraît raisonnablement difficile d’énoncer qu’un élément primitif aurait évolué! Pour Brun, nous avons à faire là à un entêtement idéologique qui, tout simplement, déifie le facteur temporel. Nous nous trouvons alors dans une «surcréation» en marche, où «chacun d’entre nous est un maillon de la grande chaîne des Etres»33 et nous devons travailler à l’avènement de l’histoire progressiste, le progrès et le futur s’associant pour former une vertu salvatrice.Dans le domaine de la théologie, Brun se montre très critique. Il assaisonne «les marchands du temple (qui) s’affairent aujourd’hui autour des Ecritures pour les améliorer, les rectifier, les disséquer, les manipuler et les faire parler»34. Brun se fait virulent à propos de l’évolution de la théologie, car cette dernière touche à la moelle du message, «le message des Ecritures a été conceptualisé, analysé, déductivement organisé, transformé en un système philosophique de concepts, ordonnés selon la raison»35. Il dénonce l’adaptation du message que l’homme fait à sa propre conception, alors qu’il devrait s’adapter, lui, au message conçu par le divin; la théologie se confond avec l’anthropologie. Car, à force d’angéliser le message, de l’adapter, de l’amenuiser, de l’aseptiser, de le diluer dans l’esprit du siècle, on le transforme. «Beaucoup de théologiens répètent à l’homme qu’il est à l’image de Dieu et passent sous silence toute idée de mal radical.»36 «Le nom de Dieu a été tellement vidé de lui-même par des exégètes trop humains, qu’il a fini par ne plus être pris que comme un synonyme de celui qui l’utilisait; il s’est donc finalement trouvé réduit à n’être qu’un doublet inutile de l’homme.»37 L’homme fait Dieu à son image, il n’est plus que l’objet d’un discours.  

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ONTOLOGIE DE L'UNITE

Ajouté le 7/6/2008

III L’un et le multiple

A - Un relativisme constructif

En se basant sur les 4 traits communs à toutes les citations d’Héraclite relevées par J-F Pradeau, on peut affirmer que le relativisme héraclitéen s’exprime de 4 façons :

1) Un sujet appréhende un objet selon ce qu’il est : il n’y a pas d’identité exclusive des choses.

Une identité n’est pas une unicité. Ainsi en est-il de la désignation et de la connaissance des choses mêmes : on ne peut pas qualifier les choses d’une unique façon.
Toutes choses sont soumises à une mesure. Il est des mesures seulement immédiates ou provisoires, souvent contextuelles, des approches déterminant a priori la forme d’un résultat, des perspectives reconstruisant dans leur singularité une richesse, une épaisseur de ce qui est.
Le singulier est un moment, une combinaison originelle du multiple, la singularité est une condensation irréductible de la multiplicité.
Qualifier une chose entraine un “dépôt”, implique l’arrière-plan dans laquelle cette chose se meut, est signifiante.
En ce sens, Héraclite use de la « performativité » de la langue (principe sur lequel repose aussi le théâtre : parler, c’est agir, c’est former un cadre) ; il a aussi souligné l’importance de la question à la base de la construction narrative : « ici, qui parle ? ».

Hésiode est le maitre des plus nombreux, lui dont on croit qu’il sait le plus de choses, alors qu’il ne connaissait même pas le jour et la nuit ; car ils sont un.

2) La relativité des jugements, des qualités.

On peut l’illustrer par la géométrie : ce qui est diamétralement opposé a plus en commun que ce qui est simplement différent, que 2 points sur un cercle sans aucune relation envisageable. Ainsi en est-il de l’opposition des contraires dont Héraclite favorise l’usage dans ses sentences. Ce qu’on désigne en fonction d’une qualité doit posséder la qualité contraire.
Il ne s’agit pas de relativité entièrement indéterminée.
Partant des mêmes prémisses, les hommes interprètent et choisissent différemment. A une autre échelle ce qui apparaît comme incompatible était congruent tant que conçu dans la même perspective construite, dans une intervalle commune.
Ce sont donc ces nœuds, là où ça coince qu’il s’agit de démêler, sur lesquels il faut porter son attention.

La mer est l’eau la plus pure et la plus souillée ; pour les poissons, elle est potable et salutaire, mais elle n’est pas potable et elle est mortelle pour les hommes.

3) Il ne s’agit pas seulement d’un relativisme concernant les objets mais traitant aussi des changements des sujets, des agents.

Ce qu’on retrouve dans la détermination des rapports, dans la compréhension des rencontres. Il s’agit de s’interesser aux interactions environnantes pour comprendre l’action, le phénomène central à l’étude que l’on se donne.
Par exemple, la vie d’un poisson se définit en fonction du rapport entre celui-ci et le type d’eau dans lequel il se meut. Des besoins, des possibilités differentes impliquent des cadres d’explication différents.
On peut y voir une prémisse empiriste à la théorie du milieu ainsi qu’au concept d’adaptation darwinien.

Les ânes préfèreraient le foin à l’or .

4) En dernier lieu, ses adages relativistes traitent toujours de la vie humaine, quel que soit le sujet abordé.

Or, c’est bien une des particularités de l’Obscur : ce qui relève de la physique dans son œuvre tend à la cosmologie, mais à une cosmologie seulement esquissée. A l’harmonie ontologique correspond une poétique (= un art de, une pratique, une mimesis des actions humaines) esthétique. Ce qui définit un projet épistémologique singulier doit aussi se comprendre sur le plan éthique.
Ainsi, le terme si important de mesure (et qui n’est certainement pas sans rapport avec l’évaluation nietzschéenne) est à la fois un concept esthétique, éthique et ontologique.
Chaque pan de son œuvre, chaque perspective par laquelle on peut la lire mène à cette même préoccupation : la conduite de l’existence.
Pour Héraclite, l’homme n’est pas la mesure de toute chose, mais toute mesure mène bien à l’homme :

Le chemin ascendant et descendant sont un et le même .

Il s’agit donc d’un relativisme constructif au sens où les choses peuvent toujours se comprendre en fonction d’une mise en relation afin de signifier qu’une identité, qu’un phénomène, qu’un facteur se rattache à, implique toujours un cadre de référence plus vaste. Prendre en compte le champs des possibles, être sensible à d’autres voies, les virtualiser n’implique pas nécessairement une dispersion de l’un.

La multiplicité n’exprime pas un chaos insaisissable, une simple addition d’unités séparées. Elle est parcourue par des lignes de forces comme des perles peuvent former une chaîne lorsqu’elles sont filées, lorsqu’on a réussi à faire passer un fil conducteur les ressaisissant toutes.

Ainsi, Héraclite s’oppose nécessairement à une normation achevée du Vrai/Bien/Beau en ce sens que leur définition sont toujours provisoires et motivées.
Néanmoins, le relativisme du « à chacun ses gouts, couleurs, etc… » n’exprime qu’un arrêt dans la recherche des mises en relations, dans l’écoute ; tandis qu’un relativisme constructif implique de creuser toujours tout en suivant une mouvement de singularisation, c’est-à-dire en se laissant affecter par les changements. Rien ne demeure.

En effet, avec Héraclite ne se rapproche d’un vrai que ce qui fait nécessairement toujours écho à l’ensemble, et dans l’absolu au Tout qui est Un.
Mais c’est bien dans la multiplicité du vécu, que l’Un est exprimable.
On n’entre qu’une fois dans l’eau-multiple de l’Un-fleuve.
On ne se baigne jamais deux fois dans la même, unique eau du fleuve muant le multiple.

B - Harmonie de la contrariété

Les liaisons sont des touts et ne sont pas des touts, l’accord et le désaccord, le consonant et le dissonant: de l’un proviennent toutes choses, et de toutes choses provient l’un.

La lutte est une tentative d’harmoniser les contraires de susciter des échanges réciproques.
Or la vie est essentiellement lutte, conflit, discorde.
La paix est une transition entre deux guerres. Tout nait selon la lutte et la nécessité.
Les contraires s’accordent et la belle harmonie naît de ce qui diffère.

Il faut savoir que la guerre est ce qui est commun, et qu’elle est éprise de justice ; ainsi toutes choses sont engendrées et rendues nécessaires par la discorde.

Ainsi, au mobilisme universel d’Héraclite faut-il lier sa théorie de la contrariété.
Les changements affectés par chaque chose sont relatifs au sens où ils n’empêchent pas l’unité de toute chose, de même que l’harmonie demeure au sein de la discorde : les contrariétés apparentes dissimulent une harmonie réelle.
Du point de vue des sensations intellectuelles, on peut évoquer un déterminisme latent, qui permettrait d’appréhender la loi du monde(le Logos).

Néanmoins rien n’est plus éloigné du positivisme d’un Laplace. Il s’agirait plutôt d’un monisme de principe. Ainsi le terme kosmos revient fréquemment. Il signifie un même et unique tout ordonné. Pour Héraclite, toute chose appartient à ceci, et la contrariété est la manifestation même de l’unité.
L’existence même se définit et s’érige dans la contrariété :

Immortels mortels, mortels immortels : vivant la mort de ceux-là. Mourant la vie de ceux-là.

Ainsi, la vie est conditionnée par son contraire la mort. Le jour par la nuit, etc… 2 aspects distincts d’une même chose.
Le multiple est parcourue par une unité des contraires et la contrariété universelle exprime l’unité universelle.
C’est en les envisageant dans leur rapport dialectique, comme cycle qu’ils ont été défini et qu’on peut en approfondir les études.
Ainsi, le changement est preuve de bonne santé et d’une certaine qualité.

Il est fatigant de s’adonner aux mêmes taches et de leur être assujetti

Pour reprendre l’exemple géométrique, concevoir ce qui est diamétralement opposé, c’est établir des lignes de forces, des symétries, c’est mesurer en se donnant une perspective.
Qu’est-ce qu’une perspective ? Un champ de mise en relation, un cadre d’association traversé par et prenant en compte la contrariété. Les contraires fonctionnent comme des seuils qui délimitent et définissent une nature, c’est-à-dire une intervalle de changement. En ce sens le cycle ultime serait un éternel retour de toutes choses. Conception partagée par plusieurs penseurs grecs antiques.

Dans la circonférence d’un cercle, le début et la fin se confondent.

  

Une pensée moderne: (-400 av.JC)

  : Ajouté le 26/5/2008 à 10:00 PM

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Héraclite
(-400 av.JC)
   

I     Héraclite et la philosophie
 La pensée d'Héraclite - qui essaye de saisir l'être du devenir total - rencontre le logos et le cosmos, la physis et le feu, le fleuve et la guerre, l'harmonie et la justice, le divin et le temps. La pensée et le monde, la nature et la vérité foudroyante, le devenir et le combat, l'ordre et la loi, le sacré et le jeu du temps, ne sont pourtant guère des entités séparées et séparables; plus que des visages du Même, ils sont ce qui manifeste et qui maintint l'unité du TOUT, ce qui est.Le monde contient tous ses fragments. La présence (le déroulement) et l'absence (le revoilement) des phénomènes du monde et la présence ou l'absence des hommes aux "choses" et au monde, ne se laissent pas isoler.La présence du Monde et au monde est une présence dans le temps, dans un perpétuel présent dont la négativité engendre le futur.Car le non-être est l'autre face de l'être et le rien, du tout.Le monde est UN, il est, dans le devenir la totalité fragmentaire et ouverte, dans le sens le plus haut du terme, il est JEU. L'être et la pensée ne sont pas reliés comme deux termes d'une relation, mais sont le dialogue, l'homologie, la correspondance, dont le jeu constitue le monde.La vérité est l'horizon des hommes; cependant les mortels suivent plus facilement les chemins de l'errance; l'errance est pourtant unie à la vérité.Car la vérité se déploie au travers de l'errance.  A la pensé d'Héraclite, globale, mais aphorique et fragmentaire par essence, ne peut que correspondre une interprétation nécessairement fragmentaire, bien que visant la saisie globale.Héraclite pense avant l'avènement de la philosophie en tant que philosophe.En lui se trouvent contenus unitairement, avant même d'être séparées, toutes les dimensions ultérieures de la philosophie. II   La dialectique héraclitéenneLe logos est chez Héraclite ce qui constitue, éclaire et exprime l'ordre et le cours du monde.Le logos d'Héraclite - le discours du penseur qui pense le monde - ne peut être saisit que si nous entrons en dialogue avec lui.Le logos fonde le discours et le dialogue, et anime la dialectique. La dialectique présuppose le logos; elle montre le chemin que suit la pensée d’Héraclite: elle est une voie, une methodos. Elle structure l'intuition qui appréhende la structure du monde.Elle nous montre le mythe devenant logos.En elle, la poésie de la vision et du verbe se rencontre avec la pensée du discours et de la saisie du monde.La dialectique d'Héraclite n'est pas conceptuelle; elle met en oeuvre une intuition fondamentale des contraires.D8: "Le contraire est accord; des discordances naît la plus belle harmonie et tout devient dans la lutte". La pensée fondamentale vient d'être énoncée: le logos de la dialectique est un et unifiant.Il se traduit, se ré-fléchit, s'infléchit partout. Harmonie et lutte, de même que les opposés, s'accordent.D10: "Les unions (sont) entières et non-entières; concorde et discorde, accord et désaccord; et de la Totalité naît l'unité, et de l'un le Tout".D51: "Ils ne comprennent pas comment le discordant s'accorde avec lui-même, harmonie des tensions opposées; comme celle de l'arc et de la lyre". Le rythme est un lien, un enchaînement qui tient unes les choses opposées.Le rythme de la pensée doit lier les pensées entre elles et les relier aux choses, choses et pensées n'étant point séparées.Si la logique formelle distingue deux formes de l'opposition, les concepts:
- contraires (blanc-noir) - contradictoires (blanc- non blanc), Héraclite ne pense pas dans les cadres de cette logique formelle et conceptuelle (qui remonte à Zenos, Aristote).Héraclite recherche l'harmonie des contraires et non l'identité des contradictoires qui lui sont inconnus.
 La spéculation héraclitéenne est plastique et met en lumière les reliefs; ses aspects s'unissent, ne sont pas logiquement ou substantiellement identifiés.La dialectique d'Héraclite n'est ni celle de l'identité, ni celle de la confusion, elle forme une pensée englobante.Elle formule une pensée créatrice de concepts et ne se sert pas de concepts déjà élaborés.Sa démarche (entre le figuratif et le non-figuratif) anime une conception qui prendra plus tard le chemin de la conceptualisation. Héraclite ne distingue pas non plus les oppositions logiques des oppositions bipolaires réelles: son acheminement va perpétuellement des phénomènes concrets, saisis par la pensée, à la pensée abstrayante qui se manifeste dans tout ce qui est - et inversement. Ses oppositions font entrer toute la réalité en jeu et non seulement la forme logique.D103: "Car le commencement et la fin coïncident dans la circonférence du cercle".D60: "Le chemin vers le haut et le bas est un et le même".D59: "Dans le moulin à foulon, le chemin à vis, droit et tors, est un et le même". Les contraires, leur opposition, et leur union, se manifestent dans un perpétuel mouvement et c'est le devenir qui les meut.D49a: "Nous entrons et n'entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et ne sommes pas".D12: "Vers ceux qui entrent dans les mêmes fleuves affluent d'autres et d'autres eaux; et les âmes aussi s'exhalent de l'humide".D91: "On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve.... Elle se disperse et se réunit de nouveau (toute chose mortelle), s'approche et s'éloigne." Changement, mouvement, devenir, flux - tout ce qu'on a appelé le mobilisme d’Héraclite - préserve la permanence de l'Etre (en devenir)."Toutes choses s'écoulent".Le mouvement est mouvement du monde, auquel s'accorde la pensée en mouvement. Le rythme harmonise les mouvements des manifestations multiples et à ce rythme pensée et monde sont liés.Les contraires, dans leur incessant devenir, sont en lutte ; ils résultent d'une lutte, ils provoquent la lutte. D53: "Le combat est de tous les êtres le père, de tous les êtres le roi ; il a désigné les uns comme Dieu, les autres comme hommes, et il a fait esclaves les uns, hommes libres les autres".D80: "Il faut savoir que la guerre est commune, la justice une lutte et que tout devient dans la lutte et la nécessité".La lutte fait les contraires être des contraires et cette lutte est juste. Cette nécessité n'est pas la nécessité de l'immobilité mais du devenir. Le rythme du mouvement universel qui unit et oppose les contraires, dans l'harmonie du devenir, ce rythme saisit par la pensée dialectique est le Temps.D52: "Le temps est un enfant qui joue, en déplaçant des pions ; la royauté d'un enfant".La pensée est une pensée du temps, et temps et pensée ne sont pas séparés. 
 III  Le logos selon HéracliteLe logos est ce qui lie les phénomènes entre eux, en tant que phénomène d'un univers UN et ce qui lie le discours au phénomène ; le logos est un lien.Le logos est l'âme et l'esprit de la dialectique héraclitéenne qui fait corps avec le monde.Sa puissance est celle de l'universalité et sa lumière éclaire les ténèbres. A titre d'exemple, quelques fragments d'Héraclite.D1: "Le logos que voici, étant toujours vrai, les hommes n'en acquièrent pas la compréhension, ni avant de l'avoir entendu, ni une fois qu'ils l'ont entendu".Car bien que tout devienne ce logos ci, ils sont pareils à des inexpérimentés, même s'ils ont fait l'expérience et des paroles et des oeuvres, telles que moi je les expose, détaillant chaque chose selon sa nature, et montrant ce qu'il en est. Mais aux autres hommes est dissimulé ce qu'ils font éveillés comme ils oublient ce qu'ils font dans le sommeil.D2: "C'est pourquoi il faut suivre ce qui est commun, car le commun est universel. Mais bien que le logos soit universel, les gens du commun(la foule) voit comme si ils avaient une pensée particulière".D72: "Le logos, avec qui, pourtant ils ont le plus constant rapport, (lui qui régit tout, avec lui ils sont en désaccord et ce que tous les jours ils rencontrent, cela leur parait étranger".D108: "De tous ceux dont j'ai entendu les paroles, aucun ne parvint jusqu'à reconnaître que la sagesse est séparée de tout".  IV   Dialectique synoptiqueLa figure et la pensée d'Héraclite se trouve loin de nous et derrière nous ; pourtant elles possèdent une lumineuse présence et indique même des chemins susceptibles de conduire vers l'avenir.Héraclite se manifeste comme un penseur universel qui, loin d'être uniquement le créateur de sa "philosophie", est également un héros de la pensée.Héraclite est impliqué dans le devenir du COSMOS. Le monde - l'horizon absolu - est l'UNITE de la totalité.Le penseur saisit le monde par le logos, et il peut le faire puisque le logos est contenu dans le monde.Le cosmos n'est pas seulement opposé au chaos, mais englobe "aussi" le logos.La pensée appréhende le mouvement des phénomènes qui se déroulent dans le monde, en comprenant que les phénomènes qui luttent entre eux et s'opposent les uns aux autres, constituent une harmonie et sont foncièrement unis. La pensée est aussi pensée dialectique, car elle saisit le mouvement unitaire de toutes les forces opposées, mouvement qui est régit par l'harmonie des tensions opposées.Chaque entité est l'unité d'elle même et de son contraire, dans le processus dramatique du devenir.Tout ce qui est, est dans le devenir, et ce devenir, quoique harmonieux, n'est point pacifique mais guerrier. Le combat est l'animateur du rythme du devenir.La négativité est constamment à l'oeuvre ; néanmoins la guerre est la suprême justice (Diké), la destinée inéluctable du monde et de ses manifestations.Tout ce qui est, se manifeste dans la guerre et par la guerre, a lieu dans le Temps, qui est joueur, royal et enfantin.L'être en devenir de la totalité du monde est donc aussi - et fondamentalement - JEU. La pensée (logos) exprimée par le langage (logos), un langage nécessairement laconique et dialectique, le sens de ce qui se montre à elle, et le langage tire sa puissance du logos universel dont il est expression.Le langage appelle les êtres et les choses par leur nom, les noms de ce qui est, étant souvent à double sens, puisque l'être est contradictoire.Cependant, le langage ne "baptise pas" arbitrairement les êtres et les choses, mais obéit à leur appel.Dans le langage, se dévoile l'aspect lumineux, et par opposition conséquente, ténébreux, de tout ce qui est. Tout - c'est à dire la totalité en tant que totalité et tous les phénomènes particuliers qui la composent - obéit à la loi cosmique qui est une loi divine.Autrement dit, l'englobant universel est un TOUT unique, grâce à sa propre puissance cohésive qui coïncide avec la loi divine. Car si le Feu, toujours vivant, est le moteur interne du devenir cosmique, ce feu, dans la plus vigoureuse de ses formes, exprime la force de la divinité qui habite l'univers tout entier.Ainsi, la compréhension de la loi divine et universelle amène les mortels à la reconnaissance de l'unité de la totalité pour les empêcher de commettre des actes individuels et démesurés (hybris). Ce que le logos humain saisit dans la lumière du déroulement, n'est rien d'autre que la vérité universelle.Cependant, rapidement se revoile ce qui s'était dévoilé, les ténèbres prennent le pas sur la lumière et ce qui s'offrait, se retire.Et les hommes qui poursuivent le chemin qui doit les conduire à la vérité inespérée à laquelle ils espèrent, suivent trop souvent, sinon toujours, le chemin de l'errance. Sont amis de la sagesse, ceux qui saisissent la sagesse divine de l'univers, ceux qui appréhendent justement que tout est UN, et ne le sont pas ceux qui aiment les connaissances multicolores, la polymathie.Enfants de la nature (physis) et citoyens de la cité (polis), les humains ne peuvent pas se soustraire au rythme unique, justes et universels, et par conséquent, ils ne doivent pas l'essayer témérairement.Ils doivent explorer les secrets de la nature qui aime à se cacher et défendent vaillament les murs de la Cité qui les contient. Ils ne peuvent pas s'opposer à la Nature ou à la Cité, parce que le particulier ne peut et ne doit pas rompre le liens (indissolubles d'ailleurs) qui relient à l'universel. Les hommes mortels sont des fragments de l'univers, et leur âme (psyché) bat à son rythme; toute leur vie durant, ils doivent consolider les liens qui les rattachent au Monde, dont ils sont les fragments, menant une vie éveillée et ne perdant pas de vue ce qui se manifeste dans la lumière du logos, qui rend transparent l'harmonie cachée.Etres, dont l'Etre s'appuie sur l'Etre, les humains sont dans un perpétuel devenir, car l'intarissable courant du fleuve les conduit de la naissance à la mort.La pensée d'Héraclite ne saisit pas une fois pour toutes, la totalité du tout ce qui est devenir; elle se situe à l'intérieur de cette Totalité et pense ce qui fait être, naître et disparaître, tout ce qui est.La totalité contient également la NEGATIVITE dont la puissance effective ne saurait être sous-estimée; car elle se montre à l'oeuvre dans le jeu du Temps. La pensée héraclitéenne manifeste une quête de l'Etre, de ce qui a toujours été, est et sera.L'Etre de la totalité est l'être du devenir dont le logos interne unit dialectiquement, tout au long du processus universel, ce qui est et ce qui nie ce qui est.Le point de départ (arché) de la spéculation héraclitéenne, n'est donc pas le logos ou le feu, la divinité ou le cosmos, en tant qu'ensemble des êtres cosmiques, mais l'Etre unique de la totalité en mouvement; à la lumière de cet Etre ab-solu, s'éclaire le devenir de tout ce qui est, puisque de la totalité se forme l'unité et de l'un se forme le tout.  Etudier Héraclite signifie abattre les cloisons étanches qui séparent tous les domaines devenus autonomes (logique, physique, éthique...) en essayant d'exercer une pensée qui s'accorde au rythme du devenir de la totalité et appréhende les phénomènes qui se dévoilent.La pensée d'Héraclite est globale dès son départ : rigoureuse et poétique, abstrayante et imagée, concrète et mythique, elle ignore ces oppositions tardives, car elle est tout simplement pensée ouverte. Héraclite explose l'Etre du devenir dans sa totalité, ce devenir se manifestant dans la Nature, dans la Cité et chez l'homme, mais sans les considérer comme des domaines autonomes qui exigent une pensée spécialisée.Selon Héraclite, la partie est identique au TOUT et différente du TOUT, car l'essence est à la fois totale et partielle.  Nota Bene : Toutes ces réflexions sont issues en particulier de l’étude de Monsieur Kostas Axelos : “Héraclite et la philosophie” ainsi que de l’ouvrage de Monsieur Edgar Morin “La Méthode”.
Annexe 1:  Les mots-clés

Penseur universel - univers- divin - pensée ouverte - logos - vérité - Dialectique - pensée dialectiqueCosmos - Feu - chaos - lumière - ténèbres - désordre - ordre - Monde - cosmosUnité (elle-même et son contraire) - UN - Etre - Uni - mouvement unitaireTotalité - tout - (en mouvement)Logos - dévoiler - revoilerEnglobe - global - phénoménalMouvement - errancePhénomènesHarmonie - Sagesse - Force - poésie - beautéForces opposées - négativité - force démesurée  Hybris - DikéDevenir - perpétuel - fleuveGuerre - conflit - négativitéTemps - rythme - perpétuel - fleuve - destinée - devenir - justiceJeu - joueurEnfant - royalLangage - logosChosesNature - physisCité - loi universelle - polisHomme - fragment d'univers - EtreAme - divinité - divinLier - relier - consolider - rattacher Retour 

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HERACLITE

Ajouté le 7/6/2008

Héraclite
 
Biographie en résumé
Philosophe grec présocratique.

« La philosophie d'Héraclite se présente à nous avec l'aspect majestueux des ruines, mais les ruines ne sont pas seulement les tristes restes d'un édifice que le temps a détruit, elles sont aussi et surtout ce qui défie le temps et le voit passer, comme le spectateur demeurant sur la rive regarde les eaux du fleuve qui s'écoule. [...]

Philosophie du combat et de l'harmonie, philosophie du Devenir et de l'Éternel Retour, philosophie de la vie et de la catastrophe, philosophie du Logos qui parle et du chiffre scellé, la pensée d'Héraclite, à la fois très ancienne et actuelle, contient en elle davantage que ce qu'elle circonscrit. C'est qu'elle est, à sa manière, une philosophie de la limite et du seuil qui nous fait accéder à ce devant quoi elle s'arrête. »

JEAN BRUN
, Héraclite ou le philosophe de l'éternel retour, Paris, Seghers, 1965, Coll. « Philosophes de tous les temps » #17, pp. 19, 70.
 
 
Vie et œuvre
Les fragments d'Héraclite traduits et commentés par Simone Weil.FRAGMENTS D’HÉRACLITE
1. Quant au logos, ce logos éternellement réel, les hommes à ce sujet sont sans compréhension tant qu'on ne leur en a pas parlé et quand on commence à leur en parler. Alors que toutes choses se produisent conformément au logos, on croirait qu'ils n'en ont pas fait l'expérience. Alors qu'ils ont en fait l'expérience de paroles et de faits analogues à ceux que je décris en distinguant chaque chose selon sa nature, et en expliquant comment elle est. Les autres hommes ne savent pas ce qu'ils font étant éveillés, de même qu'ils ne savent plus ce qu'ils ont fait [en rêve] dans leur sommeil.

2. …C'est pourquoi il faut s'attacher au commun. Car le commun unit. Mais lors que le logos est commun aux êtres vivants, la plupart s’approprient leur pensée comme une chose personnelle.

3. (Le soleil a) la grandeur d'un pied humain.

4. Si la félicité résidait dans les plaisirs du corps, nous dirions que les bœufs ont la félicité quand ils trouvent du foin à brouter.

5. Vainement les hommes souillés de sang par le sang se purifient; comme si quelqu'un qui est tombé dans la boue se lavait avec de la boue. Si on voyait un homme agir ainsi on le croirait fou. Et ils prient les images des dieux, comme si on s'entretenait avec une maison. Ils ne savent pas ce que sont les dieux et les héros.

6. Le soleil est nouveau chaque jour.

7. Si tous les êtres devenaient fumée, les narines les discerneraient.

8. Ce qui s'oppose coopère, et de ce qui diverge procède la plus belle harmonie, et la lutte engendre toutes choses.

9. Un âne choisirait des chardons plutôt que de l'or.

10. Unis sont tout et non tout, convergent et divergent, consonant et dissonant; de toutes choses procède l’un et de l'un toutes choses.

11. Tout ce qui rampe a pour partage les coups.

12. Pour ceux qui entrent dans les mêmes fleuves, autres et toujours autres sont les eaux qui s'écoulent ; et les âmes à partir des liquides s'en vont en vapeurs (chaudes et sèches).
[Zénon nomme l'âme une exhalaison (chaude et sèche) sensible.]

13. Trouver son plaisir dans l'ordure.

15. Si ce n'était pas pour Dionysos qu'ils font la procession et chantent l'hymne du phallus, ce seraient des actions de la dernière impudence. C'est un seul et même être que Hadès et Dionysos, pour qui ils délirent et font les bacchants.

16. [La clarté] qui ne se couche pas, comment lui échapperait-on ?

18. Si on n'espère pas, on ne trouvera pas l'inespéré; car on ne peut le chercher, il n'est pas de voie vers lui.

21. Tout ce que nous voyons éveillés est mort, tout ce que nous voyons endormis est sommeil.

22. Ceux qui cherchent de l'or retournent beaucoup de terre et trouvent peu.

23. Si ces choses [les crimes]
n'étaient pas, ils ne reconnaîtraient pas le nom de la Justice.

24. Les dieux et les hommes honorent les morts de la guerre.


25. Les plus grands malheurs (moros) obtiennent les plus grands partages.

26. L'homme dans la nuit touche une lumière, étant mort pour lui-même et vivant. Endormi, il touche ce qui est mort, ayant éteint sa vue. Éveillé, il touche ce qui est endormi.
[Proportion.]

27. Ce qui attend les hommes morts, c'est tout autre chose que leur espérance et leur opinion.

28. Celui qui est le plus estimé connaît et préserve des apparences. Mais certes la justice s'empare des artisans et des témoins du faux.

29. Les meilleurs choisissent un seul bien en échange de tous les autres, la gloire éternelle en échange des choses mortelles. La multitude se rassasie comme des troupeaux.

30. Ce monde (cet ordre du monde - cosmos), le même pour tous, aucun des dieux, aucun des hommes ne l'a fait, mais toujours il a été, est et sera, feu toujours vivant, allumé selon la mesure, éteint selon la mesure.

31. Les conversions du feu; d'abord la mer, et de la mer, la moitié terre, la moitié ouragan. La mer s'écoule (il s'écoule comme mer) et est mesurée dans (eis) le même logos qu'avant l'apparition de la terre.

[La mer est l’apeiron, la matière. Le feu est la semence.]

32. Le un, cet unique sage, ne veut pas et en même temps veut être nommé du nom de Zeus.

33. La loi, c'est aussi obéir à la volonté de un.

34. Entendant sans comprendre, ils sont comme des sourds. Cette parole témoigne à leur sujet, que présents ils sont absents.

35. Les philosophes doivent être au courant de beaucoup de choses.

36. La mort pour les âmes est devenir eau [cf. les fumées exhalées des eaux, cf. baptême], la mort pou l'eau est devenir terre. De la terre naît l'eau et de l'eau naît l'âme.

37. Les porcs se lavent avec le fumier, les oiseaux avec la poussière et la cendre.

38. Thalès, le premier astronome.

39. A Priène naquit Bias, fils de Teutamos, qui avait plus de valeur (logos) que les autres.

40. L'étendue des connaissances n'enseigne pas à avoir l'esprit ; sans quoi elle l'aurait enseigné à Hésiode et Pythagore, et encore à Xénophane et Hécatalos. (??)

41. Etre sage consiste en un seul point, qui est savoir que la pensée (gnomè) gouverne toutes choses au moyen de toutes choses.

42. Il faut éteindre l’ubris de préférence à l'incendie.

44. Le peuple doit défendre la loi comme une muraille.

45. On ne peut trouver les limites de l'âme, même en faisant toute la route, tant elle a un logos profond.

46. [Il nommait la pensée] le mal sacré.

47. Ne pas conjecturer au hasard du plus important.

48. Le nom de la flèche est vie, son œuvre est mort.
[Calembour.]

49. Nous entrons et n'entrons pas, nous sommes et ne sommes pas dans les mêmes fleuves.

50. Ceux qui ont entendu non moi mais le logos, sont d'accord que la sagesse, c'est : un est tout.

51. Ils ne comprennent pas comment ce qui s'oppose s accorde dans une identité.
L'harmonie est changement de côté (acte de tourner, va et vient, ),comme pour l'arc et la lyre.
[Cf. Lao Tseu sur l'arc.]

52. Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant.

53. La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves.

54. L'harmonie invisible est plus que l'harmonie manifeste.

55. Je fais cas de tout ce qu'on peut voir, entendre, apprendre.

57. Hésiode est maître de la plupart des choses. On sait qu'il a su la plupart des choses. Et il ne connaissait pas le jour et la nuit, car ce sont une seule et même chose.

58. [Mal et bien sont un.] Les médecins, coupant, brûlant partout, demandent un salaire, qu'ils ne méritent pas de recevoir, ayant fait [les mêmes choses] ( ?).

59. La route du [foulage ?] (la révolution de l’instrument nommé vis dans le foulage, droite et oblique ; car elle monte et en même temps tourne en cercle) droite et oblique est une seule et la même.

60. La route qui monte et qui descend est une seule et la même.

61. La mer est l'eau la plus pure et la plus souillée, buvable et salutaire pour les poissons, imbuvable et mortelle pour les hommes.

62. Les immortels sont des mortels, les mortels sont des immortels, car ils vivent la mort et meurent la vie les uns des autres.

63. [Résurrection de la chair.] Ils se lèvent devant l'être qui est là et deviennent gardes vigilants des vivants et des cadavres.

64. La foudre gouverne tout. La foudre est le feu éternel, un feu sage et auteur de l’administration du monde.

65. [Le feu est] besoin et rassasiement.

66. Le feu survenant jugera et saisira toutes choses.
[Ailleurs il nomme le feu : celui qui vit éternellement.]

67. Dieu est jour et nuit, hiver et été, rassasiement et famine.
Il change comme [le feu] qui, quand il est mêlé aux parfums, reçoit un nom selon le plaisir de chacun.

67a. [Araignée et toile, âme et corps.]
L'araignée au milieu de la toile sent dès qu'une mouche dérange un fil et y court vite, comme regrettant la perfection du fil, ainsi l'âme de l'homme quand une partie du corps est blessée y court, comme ne pouvant supporter la blessure du corps, auquel elle est solidement jointe par la proportion.

68. [H. nommait remèdes... quoi ?]

69. [Deux espèces de sacrifices, ceux des hommes parfaitement purs et les autres.]

70. [Les opinions des hommes :] jeux d'enfants.

71. … celui quine savait plus où menait la route.

72. Ce logos qui gouverne l'ensemble de toutes choses (tout l'univers), avec lequel ils ont continuellement le plus étroit commerce, ils en sont séparés, et les choses qu'ils rencontrent chaque jour leur paraissent étrangères.

73. … il ne faut pas parler et agir comme endormant.

74. [Ne pas faire comme les enfants des parents ( ? ?).]

75. [Ceux qui dorment] sont ouvriers et coopérateurs de ce qui se produit dans le monde.

76. Le feu vit la mort de la terre, l'air vit la mort du feu, l'eau vit la mort de l'air, la terre vit la mort de l'eau. La mort du feu est naissance de l'air, la mort de l'air est naissance de l'eau. (Donc air == âme.) La mort de la terre est de naître comme eau, et la mort de l'eau de naître comme air, et de l'air, comme feu, et ainsi de suite.
[La série change.]

77. Pour les âmes devenir humides est délices ou mort.
[Délices, c'est pour elles la chute dans la naissance, le devenir ().]
Nous vivons leur mort (des âmes) et elles vivent notre mort.

78. Le comportement humain n'enferme pas les connaissances ; le divin si.

79. L'homme est regardé comme sans raison par rapport à la divinité () comme l'enfant (nouveau-né) par rapport à l’homme.

80. Il faut savoir que la guerre est liaison, union (ó), que la justice est lutte, que toutes choses se produisent conformément à la lutte.

81. [L'art des rhéteurs : ] x àó chef des couteaux (ou épées).

82. Le plus beau singe est laid comparé à l'espèce humaine.

83. L'homme le plus sage comparé à Dieu est un singe pour la sagesse, la beauté et le reste.

85. Lutter contre le cœur est dur. Car tout ce qu'il veut, on l'achète au prix de l'âme (de la vie ?).
[i.e. on mourrait pour obtenir ce que le cœur désire. Il est plus pénible de renoncer au désir du cœur qu'à la vie.]

86. [La plupart des choses divines] échappent à la connaissance par manque de foi.

87. L'homme mou aime à chaque mot être... ?

88. C'est une même chose qu'être vivant et mort, éveillé et dormant, jeune et vieux. Ces choses sont changées les unes dans les autres et de nouveau changées.

89. Pour ceux qui sont éveillés il n'y a qu'un seul et même monde.

90. Le feu est la monnaie de toutes choses et toutes choses sont la monnaie du feu, comme l'or pour les marchandises et les marchandises pour l'or.

91. On ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. [Toutes choses] se répandent et de nouveau se contractent, s'approchent et s'éloignent.

92. La sibylle avec sa bouche insensée.

93. Le maître dont l'oracle est à Delphes ne dit pas, ne cache pas, mais signifie.

94. Car le soleil ne franchira pas ses mesures. Autrement les Erinyes alliées de la Justice le surprendraient.

96. Les cadavres doivent être rejetés plus que la fange.

97. Les chiens aboient contre ceux qu'ils ne connaissent pas.

100. [Le soleil, comme surveillant et gardien des révolutions de l'année, délimite... et manifeste les changements] et les heures qui apportent toutes choses.

101. J'ai été en quête de moi-même.

101a. Les yeux sont des témoins plus précis (sûrs) que les oreilles.
[Constatation et ouï-dire.]

102. Pour Dieu toutes choses sont belles, bonnes et justes. Les hommes conçoivent les
unes comme injustes les autres comme justes.

103. L'origine et l'achèvement sont réunis dans la circonférence du cercle.
[Spirale, image du progrès intérieur.]

104. Quel est leur esprit, leur pensée? Ils obéissent aux incantations des peuples, ils ont pour instructeur la foule, ne sachant pas que la multitude est mauvaise, que les bons sont en petit nombre.

105. Homère était astrologue.

106. Un seul jour est comme (par) n'importe quel jour.

107. Les yeux et les oreilles sont de mauvais témoins pour les hommes qui ont une âme inculte.

108. De tous ceux dont j'ai entendu les discours, nul n'est parvenu à ceci, à savoir connaître qu'être sage est être séparé de toutes choses.

109. Il vaut mieux cacher son ignorance.

110. Il ne serait pas meilleur pour les hommes que tous leurs voeux soient accomplis.

111. La maladie fait trouver du plaisir dans la santé, le mal dans le bien, la famine dans l'abondance, l'épuisement dans le repos.

112. Etre raisonnable est la plus grande vertu, et la sagesse est de dire la vérité et d'agir conformément à la nature avec attention.

113. La raison est commune à tous.

114. Ceux qui parlent avec intelligence (ùó), il faut qu'ils se fortifient au moyen de ce qui est commun à [tous] [toutes choses] comme une ville avec la loi, et beaucoup plus fermement. Car toutes les lois humaines se nourrissent d'une seule loi divine. Car elle peut ce qu'elle veut et suffit à toutes choses et triomphe.

115. Le logos de l'âme est quelque chose qui s'accroît soi-même.

116. Il appartient à tous les hommes d'avoir la connaissance de soi et la sagesse.

117. L'homme quand il est ivre est conduit par un enfant tout petit et trébuche et ne fait pas attention où il va, ayant l'âme humide.

118. L'âme qui est lumière sèche est la plus sage et la meilleure.

119. L'habitude est le génie de l'homme ( à ).

120. Les limites de l'aurore et du soir sont l'ourse, et en face de l'ourse [le gardien] [le buffle?] de Zeus éthéré.

121. Il était digne des gens d'Ephèse...

122. à - marche pour s'approcher ?

123. La nature aime à être cachée.

124. Ce monde parfaitement beau était comme [des ordures ?] [de l'eau d'égout ?] coulant au hasard [chaos originel].

125. Même les boissons mélangées se séparent si on ne les agite pas.

125a. [Richesse aveugle - H. aux Éphésiens : ] Que la richesse ne vous abandonne pas pour que vous soyez convaincus de vice.

126. Les choses froides s'échauffent, les choses chaudes se refroidissent, l'humide sèche, le sec s'humecte.

126a. Selon le logos (ordre) des saisons, le sept est uni quant à la lune, séparé quant aux ourses, (sèmeio, signes de la Mémoire immortelle (comme signa, images de Dieu).

127. [Héraclite disait aux Égyptiens :] Si ce sont des dieux, pourquoi chantez-vous sur eux des chants funèbres ? Si vous chantez sur eux des chants funèbres, vous ne les prenez pas pour des dieux.

132. Les honneurs tiennent en esclavage les dieux et les hommes.

134. L'enseignement est un autre soleil pour ceux qui le reçoivent.

136. Les âmes des morts de la guerre sont plus pures que celles des morts de maladie.

137. Tout est déterminé par la destinée.


Source : SIMONE WEIL, La source grecque, Paris, Gallimard, 1953.


Jugements sur Héraclite

« En ceci que je considère le monde comme un jeu divin par-delà le bien et le mal, j'ai pour précurseurs la philosophie de Vedanta et Héraclite. » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)
 
Documentation
Brun, Jean. Héraclite ou le philosophe de l'éternel retour. Paris, Seghers, 1965. Coll. « Philosophes de tous les temps » #17. Contient une excellente traduction française des fragments.

Heidegger, Martin. « Logos (Héraclite, fragment 50) », dans Essais et conférences. Traduit de l'allemand par André Préau. Paris, Gallimard, 1958, pp. 249-278.

Heidegger, Martin. « Alèthéia (Héraclite, fragment 16) », dans Essais et conférences. Traduit de l'allemand par André Préau. Paris, Gallimard, 1958, pp. 311-341.

Vuia, Octavian. Remontée aux sources de la pensée occidentale - Héraclite, Parménide, Anaxagore. Nouvelle traduction et présentation des fragments en grec et français et leurs doxographies. Paris, Les travaux du Centre Roumain de Recherches, 1961
 

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